SIXIEME JOURNEE L'ÈGLISÈ DANS LA PRAIRIE
Burano, Torcello.
IL est, k l'Académie, deux salles où nous avons vu, en passant et pour nous en souvenir, ceux qu'on dénomme les petits maîtres vénitiens. Nous retrouverons à chaque pas, dans la littérature surtout, Pietro Longhi, le peintre de Venise auberge de l'Europe ", le peintre du carnaval où tomba Candide effaré, où Jean-Jacques Rousseau fut si tristement candide.... Mais ce matin, si on le veut bien, nous ferons un tour avec Canaletto et ses deux élèves, Bellotto et Guardi. Rien n'est plus délicat, d'abord, que le problème dit de l'attribution
des Guardi, Bellotto et Canaletto. Je sais bien que l'attribution, en général, n'est qu'un jeu, très amusant d'ailleurs, où se plciisent les écrivains d'art. Sur aucun peintre, cependant et peut-être, on n'y a autant joué que sur ces trois-là. Les aurait-on confondus pour le plaisir de les distinguer ensuite ? Mais ils se sont plu à s'embrouiller eux-mêmes ; serait-ce pour s'amuser par avance de notre plaisir ? Bellotto, neveu et élève d'Antonio Canal, dit Canaletto, signait souvent du nom de son oncle ; et allez donc ! De plus, Canaletto, très achalandé, faisait peindre par Guardi les toiles qu'il dessinait. On dit même qu'il chargea quelquefois Tiepolo de ce soin. Les conservateurs de musée se piquèrent d'émulation, et ils transportèrent si bien, et tour a tour, les toiles de Canaletto a Guardi, a Canaletto celles de Guardi, autorisés par la confusion même, il est vrai, des palettes, qu'on ne s'y retrouva plus. C'était gagné. Et c'est ainsi que les Guardi du Louvre appartinrent longtemps à Canaletto. Quand reviendront-ils a celui-ci? Bientôt, n'en doutons point.
Ce cache-cache est de ceux qui m'ont toujours induit en scepticisme, lorsque j'entends dire que la facture seule d'une œuvre permet son attribution. De même, dit-on, que jamais deux hommes n'ont la même voix — c'est inexact d'ailleurs ; je connais deux frères que leur mère ne distinguait pas l'un de l'autre lorsqu'ils parlaient loin de son regard — de même deux peintres ne peuvent avoir la même mam, et plus ils sont grands plus ils se différencient. Cela peut être vrai en partie pour les génies, mais pour les talents ? Et si les génies s'amusent à se copier ? Oui, certes, ce qu on appelle la patte compte comme élément principal de reconnaissance. Mais, outre que nous pouvons nous tromper sur cette patte, et qu'on a vu souvent deux écrivains compétents et autorisés différer d'avis sur elle, ce qui suppose l'erreur de l'un des deux au moins, l'élément documentaire doit compter à côté de l'élément artistique. La pièce d'archives constitue un témoin de premier ordre qui doit être sans doute confirmé par l'examen artistique, mais celui-ci ne peut jamais suffire à lui seul — pour Canaletto et sa lignée encore moins que pour tout autre, on vient de le voir.
Aussi, si nous voulons les connaître, est-ce sans préoccupation de les différencier tous trois qu'il nous faut les regarder. M. Corrado Ricci nous dit bien : " Le soleil éclatant, les brumes délicates, les ombres légères de Canaletto sont la réalité même. Francesco Guardi eut au contraire une pâte nacrée. Sous son pinceau tout est vivant et irisé. Il n'a besoin ni de l'exactitude de Canal ni de celle plus
l'oRCELLO. — Le Canal et le Pont du Dl\ble.