‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 9 sur 36 · CINQUIEME JOURNEE LA MATÉRIELLE VENISE · texte numérisé non relu

CINQUIEME JOURNEE LA MATÉRIELLE VENISE

Quartier de î'Esl.

Aïs assez navigué! II serait temps de marcher un peu. N avons-nous pas, dès le premier jour, souhaité voir ce qui se cache derrière la brillante façade de Venise, faire l'analyse du verre où nous nous enivrons ?

Sans doute on peut y procéder, et nous n'y manquerons pas, en voguant sur les canaux noirs entre deux files de sordides maisons, la gondole glissant souvent sur un lit de détritus domestiques. Mais cela ne peut s'accomplir systématiquement ; ce sera le profit gagné

au hasard des courses, au fur et a mesure que nous nous rendrons vers tel ou tel monument. Et il serait coupable de négliger la promenade dans les calli, c'est-à-dire dans les rues. Et même à ce prix seulement peut-on se bien pëne'trer de Venise, la Venise populaire qui ne montait pas en gondole et n'y monte toujours pas, mais trottait et trotte sur les dalles étroites, a travers les campi où mamt palais dresse sa façade instructive, où les églises trônent édifiantes.

Entre la tour de l'Horloge et Saint Marc s'étend une petite place fermée a droite par le transept de l'église, au chevet duquel repose, dans un tombeau léonin, la dépouille du grand Daniel Manin, fermée au fond par le palais épiscopal où le cardinal Sarto, dans son humilité, n'avait jamais prévu la tiare de Pie X. A gauche de ce palais s'embranche une ruelle, la calle di Canonica, qui le contourne et vient passer le rio di Palazzo en amont du pont des Soupirs. De là s'aperçoivent le palais Trevisam, l'ancien Cappello, celui de Bianca que je rencontrai, un dimanche florentin, dans les jardins de Caiano, — mais où donc était le palais à la fenêtre duquel travaillait Piero Bonaventuri ? — et les hauts murs des Pngioni et du palais ducal que réunit l'arc léger et fermé en forme de felze du romantique pont des Soupirs. Passé le ponte di Canonica, une autre calle, un autre pont, un campo, et enfin San Zaccaria au fond du campo qui porte son nom.

Le trajet demande dix minutes à peine, et déjà nous avons pu nous rendre compte des rues de Venise, pauvres couloirs, crevasses d'un rocher déchiré par un terremoto, et le long des parois duquel des troglodytes ont creusé leurs demeures. Ce quartier, cependant, n'est pas des plus pauvres de Venise. Sans rivaliser avec la Merceria, la rue de la Paix de Venise, il est cependant achalandé : il forme le chemin où circulent les étrangers qui désirent voir trois ou quatre des églises les plus intéressantes de la ville. Un peuple vif l'anime, dense et joyeux, courant vers la place Saint Marc pour voir un peu de ciel. La Vénitienne s'y promène à l'aise, enveloppée dans son grand châle noir à longues franges, coiffée d'un casque de cheveux ramenés en coques sur le front et aux tempes, coiffure imposante et seyante aux traits accentués et qui seraient durs sans les lèvres toujours souriantes. Ne cherchons point, cependant, le fameux blond vénitien. Il est resté au fond des flacons de teinture, comme sont tombés depuis longtemps au fond de la lagune les socques et les masques. Des enfants pieds nus jouent parmi les déchets, les boutiques nous appellent par des étalages astucieux, et les ponts par les

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fuites du canal qu'un palais crasseux termine au tournant, un jardin dont les arbres montent respirer au-dessus de la muraille, un quai brûlé de soleil, et le cri du gondolier invisible, tandis que le fer de la gondole apparaît au détour, insidieusement comminatoire. On va ainsi, regardant tant de séductions pittoresques pour les yeux de l'étranger, et, ayant passé un portail blasonné d'un bas-relief, on se trouve brusquement devant San Zaccaria.

Six étages de façade, les trois premiers égaux en largeur, les trois autres pyramidant. L'étage inférieur est tout entier revêtu de marbres rectangulaires, purement renaissance. Le second dessine, entre quatre piliers, eux-mêmes cintrés, des arcs inspirés des palais du Grand Canal, des palais du premier âge gothique, comme est le Dandolo. A partir du troisième, la colonnade est d une Renaissance qui conserve encore la légère trace d'un gothique complètement dédaigné au cinquième, tandis que le sixième arrondit franchement son fronton percé de l'oculus que nous retrouverons souvent. Tel est San Zaccaria, imposant et allègre a la fois, merveilleux paradoxe architectural où les ordres se mêlent, et font, comme au palais ducal, la nique aux saintes règles. Lorsqu'on regarde San Zaccaria, en effet, et à peu près toutes les églises de Venise, et même toute Venise aussi ! si l'on se réfère au canon édicté par les savants on ne peut que se lamenter. Et Eugène Miintz gémit : " Les façades d'églises vénitiennes se composent d'éléments disparates que les architectes n'ont pas eu la force de fondre : dépourvues de parti pris, elles manquent d'unité et de grandeur. Mélange incohérent de réminiscences byzantines dépourvues de tout intérêt lorsqu'elles ne sont plus appliquées légèrement, et d'innovations florentines.... Si le goût des Vénitiens avait égalé leur magnificence, nul doute qu'ils n'eussent rapidement pu rivaliser avec les Florentins, car, au fond, c'était une race artiste ". Et Miintz constate que Venise posséda peu d'architectes nourris aux sources de l'art toscan, et donc une îu-chitecture plus riche que pure, plus pittoresque qu'harmonieuse, où l'ornementation l'emporte sur l'ossature.

C'est fort bien vu, mais fort mal raisonné. Et s'entame l'éternelle querelle entre les règles et l'invention ; s'étale surtout l'ignorance de la seule règle architecturale qui est la convenance climatérique et sociale. Depuis cinq jours seulement nous sommes à Venise, et dès le premier jour, que les autres ont répété, nous avons été frappés par le caractère vivement décoratif, conforme à la situation géographique paradoxale de la ville, des monuments aperçus.

Déplorer que Venise ne se soit pas nourrie aux sources de l'art toscan, qu'est-ce donc si ce n'est regretter que Venise soit bâtie sur la lagune? Ah! dirai- je alors, pourquoi Florence se trouve-t-elle au bord de l'Arno, Naples de la mer et Rome du Tibre I Venise s'est faite à l'encontre de toute "loi" humaine; l'homme n'est pas un castor, il n'est pas amphibie. Il vit en terre ferme, et l'art qu'il invente répond généralement a cette nécessité physique. Si donc il déroge a sa coutume, s'il plie sa nature à de nouvelles mœurs, l'art de celles-ci sera tout différent des autres ; il devra inventer des formes spéciales et neuves pour une existence particulière.

A Venise, nous avons constaté déjà cette nécessité. L'art vénitien, l'art architectural surtout, si directement influencé par la géographie, ne pouvait pas ressembler aux arts des autres pays, puisque Venise ne ressemblait à aucune autre ville au monde. Combien plus devait-il en différer encore, grâce à l'organisation sociale de Venise, aussi particulière, aussi unique ! Les castors de la lagune vivaient non seulement physiquement en marge de la vie humaine, mais socialement en marge de la vie politique générale. Petite société démocratique, puis oligarchique, condamnée de par sa situation a ne demander puissance et autorité qu'au développement commercial, qu'à l'économie, sans idéal possible autre que la richesse, Venise était condamnée à montrer celle-ci dans toutes ses œuvres extérieures. Le Grand Canal, le palais ducal. Saint Marc nous ont éclairé, déjà et en gros, sur ce caractère. Et plus les pierres brillent, plus elles conviennent, puisque l'ostentation était et est encore le seul moyen de se distinguer que possède le riche. L'organisation sociale de Venise imposait de paraître au marchand, s'il voulait prouver que ses affaires étaient brillantes, et donc prouver sa force. Qui s'imaginerait jamais Venise gagnant prestige dans le monde, si elle fût restée bâtie de maisons blanches ? A l'heure où l'Italie frémissait d'œuvres sobres et nobles en des paysages aux lignes puissantes et simples, Venise ne possédait d'autre sol où bâtir qu'instable et submergé, et sa société, sans autre intellectualité qu'ordinaire, ne pouvait s'affirmer qu'en éblouissant. Reprocher, dès lors, à Venise de ne pas ressembler à ce que nous aimons, c'est proprement ne pas la comprendre, c'est la renier.

Les Lombardi, les Riccio, les Buon, architectes, furent de grands Vénitiens, comme Brunellesco et Alberti de grands Florentins. Je crois ceux-ci, tout de même, plus hauts, et Palladio les éga e. Mais prenons garde que l'œuvre de Palladio, si grandiose et si logique en terre ferme, à Vicence, reste bien froide à Venise, où

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le grand homme eut soin, d'ailleurs, de ne dresser ses conceptions qu'en lointain, a la Giudecca. Et je ne crois pas du tout que le Pitti eût convenu à la place Saint Marc, ni Santa Maria Novella au campo San Zaccaria. Prenons la sage habitude de juger les monuments, non pas absolument mais par rapport aux lieux où ils se trouvent. La grande erreur de Ruskin, contre laquelle je me suis tant de fois élevé, vient de cette méconnaissance. II faut, au contraire, à Venise une architecture bien à elle, a elle toute seule, de par sa posture et de par ses mœurs exceptionnelles. C'est pour cela que, dans le premier édifice de la Renaissance, dans San Zaccaria, je vois l'un des chefs-d'œuvre de Venise, de Venise recevant chez elle le style nouveau et le pliant aussitôt a sa convenance de parade.

Est-ce donc par hasard que, à Venise, l'architecture n'est pas individuelle mais dynastique ? Martino Lombardo commence a décorer Venise dans le style nouveau, en 1456, par San Zaccaria, puis il attend trente ans pour élever la Scuola San Marco. II y a là un intervalle qui est frappant. Par ce repos s'indique l'étonnement de la Venise gothique qui ne se décide pas, effarée elle-même de son audace, incapable de juger par elle-même si c'est bien", attendant l'approbation étrangère. On n'a pas ce qui s'appelle du goût à Venise, je veux dire un instinct inné du beau, on n'a que l'instinct du riche. Et le riche, c'est le byzantin et le gothique au travail brillant ou fouillé, ce ne peut être la simplicité des lignes. Celles-ci triomphent bientôt dans toute l'Italie; tous les seigneurs et toutes les villes puissantes les adoptent. Venise se décide enfin. Et elle charge les enfants de Martino de continuer l'œuvre paternelle, sûre qu'ils le feront toujours en tenant compte des désirs sociaux et des nécessités climatériques. Alors Pietro Lombardo élève le palais Vendramin, Santa Maria dei Miracoli, — nous les verrons, — les Vieilles Procuraties, la tour de l'Horloge, et finalement s'empare du palais ducal. Antonio, fils de Pietro, n'est que l'aide de son père. Tullio, frère d'Antonio, élève San Salvatore d'une si hardie nouveauté dans un détail, et Moro enfin bâtit Santa Maria Formosa. Les Riccio aussi, et les Buon, et les Bregno forment des dynasties, et Venise reste elle-même, impossible à opposer, a comparer, nous séduisant sans rien nous rappeler, dans ses détails comme dans sa structure.

De la nécessité vénitienne témoigne l'intérieur de San Zaccaria. Basilique mâtinée de gothique, elle ne prétend pas innover, et elle se contente des vieilles formules derrière la façade de somptuosité. Du

moment que 1 effet est produit, il suffit. Ne cherchons pas l'imagination de Venise en dehors des lagunes, — et même ne la cherchons pas trop sur celles-ci. La pemture vénitienne, nous la connaissons un peu déjà, est plus réaliste que toute autre ; ce n'est pas sans raison qu'elle a si vite compris sa sœur flamande. Encore bien plus l'architecture, hée davantage au sol et a la moralité générale. Rares sont à Venise les églises intéressantes dans leurs membres intérieurs. Et ce que nous leur demandons, ce sont a peu près uniquement les œuvres qui les ornent ; a San Zaccaria l'admirable Bellini. Mais en ce tableau, encore, et c'est très frappant, quoi donc domine, en dehors de la réalité des figures ? Exactement ce que nous venons de constater dans Venise tout entière, le décor. L'intimité de l'œuvre, le caractère familial de cette Madone avec quatre saints, madone et saints empreints de tant de bonne grâce gentille et familière, avec l'ange bonnement assis pour distraire la réunion de sa musique, ce caractère se trouve énergiquement indiqué par l'architecture considérable qui clôt la scène. Il ne vient pas à l'idée de BeUini de placer ses personnages sur des fonds de paysage; où prendrait-il ces paysages ? La mer est là, mais elle est toujours là, et elle est sans limite. Et hors elle, on ne voit rien. Belhm enferme ses personnages dans une abside considérable qui occupe la moitié du panneau, expression exacte de l'idéal ostentatoire vénitien où ne se comprend pas ce qui n'est pas solide. Malgré le sentiment chrétien de Giovanni, dit M. Gusman, on ne peut se défendre de constater qu'il y a loin de cet art aimable aux suaves compositions des primitifs italiens : l'esprit vénitien, malgré lui, fut réfractaire au mysticisme".

Pourquoi malgré lui ? Dans le sens d'inconscience peut-être ? Mais je crois bien que voici encore la querelle d'Eugène Mûntz. Et voici toujours la méconnaissance de Venise. Il faut en prendre notre parti : Venise est matérielle, pas le moins du monde suave ni mystique. Acceptons-la telle qu'elle s'offre, sans rien regretter. Et peutêtre la célébrerons-nous mieux, bien que nous paraissions la rabaisser ainsi, tout simplement en la voyant comme elle veut être vue, et non en lui prêtant ce qu'elle ne peut avoir, ou en lui cherchant des mérites qu'elle aurait répudiés si elle avéïit eu conscience de ce qu'elle pratiquait, si elle avait pu choisir.

Je m'attarde et la journée sera longue. Je ne crois pas, cependant, cette insistance inutile. Si nous ne nous pénétrons pas. dès la première occasion, de ces principes-là, nous risquons de perdre encore

Cl. Xaya.

Église de San Zaccaria. — Giovanni Bellini : .Madone et Sain^^s.

PL. ig, PAGE 64.

Cl. Mnriin et Mîcliicli Porte de l'Arsenal,

Cl. Martin e! Micliicli.

Pont des Soipirs.

Musée de l'Arsenal : .Modèle du Buc^NTAURE

l'L. 20, PAGE ÔÔ.

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beaucoup plus de temps au jour le jour. Que d'explications futures nous évitons ainsi ! Et dès aujourd'hui, déjà.

Passant, en effet, derrière San Zaccaria, je gagne le pont San Lorenzo, et voici encore un des paysages les plus connus de Venise, celui de San Giorgio dei Greci. On voit, de la lagune même, le clocher qui penche, au bord du rio le long duquel un mur ferme l'enceinte où l'église s'isole. Celle-ci, familière aussi, présente un portail renaissance devant une coupole basse. Muntz nous a déjà parlé de cela, et nous savons ce qu'il faut en retenir. Mais voici Burckhardt : "Construction svelte, de deux ordres auxquels, sur le devant, en guise de troisième, s'ajoute un bâtiment supérieur. Dans la forme de l'ensemble on reconnaît facilement la supériorité du Florentin habitué à calculer les grands effets ; mais en même temps Sansovino (architecte de San Giorgio dei Greci) s'y abandonne à la manière vénitienne de traiter les pilastres, et s'y laisse aller à une décoration minutieuse de l'ordre le plus élevé de la façade, telle qu'elle n'aurait pas passé à Rome ".

Ces trois dernières lignes s'entendent aussitôt dans leur erreur comme dans leur vérité, si nous sommes bien pénétrés des nécessités vénitiennes. Et nous pourrions poursuivre notre chemin sans plus de paroles, si ce n'était dimanche, et si l'on ne célébrait pas l'office grec dans l'église. La façon est curieuse à voir pour des occidentaux, l'abside complètement close par l'iconostase où est réservée une alcôve, grande comme un placard, pour l'autel. De chaque côté de celui-ci des portes fermées de draperies par lesquelles l'officiant entre, sort, parait, disparaît dans un exercice à la Fregoli, armé d'appareils à parfum qu'il balance tout autour de lui, sur les murs, sur les gens, dans le vide aussi, avec une précision, un soin et aussi une hâte tels qu'il se reprend bientôt, revient dans les petits coins, saisi de remords, s'éclipse, frtt ! le voilà par là — et pendant ce temps, deux messieurs graves, très barbus, en redingote, chantent, de chaque côté du chœur, dans une langue énergique qui me fait croire par moments qu'ils scénifient quelques strophes homériques, celles où les héros échangent des propos violents avant de se jeter l'un sur l'autre. Hélas ! nul peuple ne les entend, et le spectacle qui, si on se trouvait là cinq où six seulement, ne serait pas tenable de comique, devient presque touchant par la sincérité solitaire de ceux qui en solennisent la mise en scène. Le contraste entre la candeur, la foi de leur âme, et la réalité polichinelles que de leurs gestes finit par être pénible au delà de tout, et je m'ar- ■ 65

racheà la séduction du chant pour fuir le prêtre et ses désinfectants. Derrière San Giorgio dei Greci coule le rio délia Pietà. On en passe le pont, et, à gauche, le petit palais renaissance qui barre la petite fondamenta, c'est San Giorgio dei Schiavoni où Carpaccio a vu défiler, depuis tant d'années, tous les voyageurs. Cette chapelle est un salon, un salon carré revêtu de boiseries et orné d'un autel. Tout autour, de petits tableaux longs, en frise, racontent deux belles légendes, celle de saint Georges et celle de saint Jérôme. A l'Académie nous avons vu Sainte Ursule, et la Présentation. Avec un tableau de la collection Layard à Venise, un autre a Ferrare, un dernier à Milan, nous possédons à peu près tout Carpaccio dont nous pouvons parler enfin.

De l'homme, d'abord, on ne sait rien. Il travailla à Venise de 1480àl520, c'esttout ce qu'on connaît. Quarante années plus pleines assurément que ne l'indiquent les œuvres subsistantes. Celles-ci nous suffisent cependant. 'Aveva in cuore la verità", dit de lui Zanetti. 11 se nourrissait de vérité. Nous savons déjà qu'il ne serait pas raisonnable d'en faire reproche à un Vénitien. Et cependant Carpaccio apparaît à certains, a. Charles Blanc par exemple, sensible et touchant. "Il possédait au suprême degré, dit cet historien, l'instinct des choses du cœur". C'est le mot de Zanetti. Les "choses du cœur" ne seraient-elles pas compatibles avec la vérité selon Charles Blanc ? Et voilà bien ce qui nous touche en Carpaccio. Il a choisi dans l'humanité la part de tendresse et de bonhomie. Son art est fait tout entier de simplicité cordiale et attendrie. Les plus héroïques et sublimes destinées, comme celle de sainte Ursule ou celle de saint Georges et même de saint Jérôme, il en fait des aventures bourgeoises, mettant les saints à notre portée, mais dans un sentiment si doux et si aimable qu'on ne pense pas un instant qu'il les ravale un peu. C'est peut-être chez lui que nous trouvons le plus la trace flamande. Les sujets qu'on lui impose plus qu'il ne les choisit, sans doute, l'élèvent bien un peu. Mais il les ramène aussitôt à son humanité, à l'intimité, au petit tran-tran quotidien des braves gens qu'il préfère. Obligé à la peinture héroïque, il la voit petitement; Ursule dort dans la chambre de Pieter de Hooch, Jérôme reçoit le lion dans un jardin gantois. Le contraste est ravissant. Les héros deviennent des hommes, de simples hommes, honnêtes et gentils. Ils se rapprochent de nous qui les saisissons, et qui aimons à les voir agir comme nous sentons devoir agir nous-mêmes le jour où nous nous trouverons, femme, en présence de l'ambassadeur du roi Maurus

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amoureux de nous, homme, en présence d'un lion ou d'un dragon.

L'humanité de Carpaccio est entière, si elle n'est pas profonde. Car il ne faut pas lui demander de voir très avant. Superficiel, tout comme Pérugin, il possède sur celui-ci l'avantage de ne pas s'attaquer au divin. Son art restreint sait restreindre l'invention, limiter les sujets a ce qu'il en peut rendre. Qu'est donc le Songe de sainte Ursule si ce n'est une Annonciation ? Mais voyez comment Carpaccio l'a interprétée : dans une chambre close avec les pots de fleurs sur la fenêtre et la table à coiffer, étendue sur un lit à colonnes, bien serrée entre ses draps, Ursule est endormie, tandis qu'un ange, palme en main, vient lui annoncer son destin. Réveillez Ursule, mettez-la en prière, et c'est l'Annonciation. Carpaccio s'en garde, car il y faudrait une exaltation, une ferveur que sa mentalité à la flamande ne lui permet pas. Et son Annonciation se réduit aussitôt à une petite scène domestique ; pour un peu l'ange jouerait la femme de chambre qui vient réveiller sa maîtresse.

Saint Georges fonçant sur le dragon nous donne la même sensation de réduction à de simples vivants. Il marche a la bête sur un cheval aussi attentif, sérieux que lui, et le geste de sa main piquant la lance dénote une application de vieux militaire, habile à manier les armes, tandis que son visage accuse un soin extrême, bouche serrée, yeux et front plissés, et toc ! sur la gueule hornfique. Descendu de cheval, saint Georges traîne sa proie comme un pêcheur son esturgeon, et avec des petits airs modestes des plus touchants. Quant à saint Jérôme, il nous offre un vieux jardinier fort contrarié de voir un âne s'ébrouer dans ses plates-bandes. Que cela soit charmant, exquis, il faudrait être aveugle ou bien perverti pour n'en pas convenir. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas s'apercevoir du rapetissement du sublime. De tous les peintres de Venise, Carpaccio est certainement, avec son contemporain G. Bellini, le plus séduisant, mais prenons garde qu'il nous séduit par ce qu'il y a en nous déplus terre à terre, par notre plus vertueuse, je le veux bien, mais petite humanité.

Mais de même que, en Bellini, nous avons vu, à côté de la part que nous appelons flamande, la part purement vénitienne, nous retrouvons encore celle-ci en Carpaccio. Elle apparaît, comme chez Bellini, dans le détail décoratif. Aux choses du cœur " Carpaccio donnait, dit Charles Blanc, toujours pour cadre les magnificences d'une architecture grandiose, riche, variée '. Et c'est toujours la même chose, ne craignons pas de le constater une fois

de plus. Les premiers Vénitiens, tout intimité, situent celle-ci dans le faste extérieur le plus rutilant. Les deux panneaux de l'Académie : les Ambassadeurs <ï Angleterre devant le roi M auras et la Rencontre d'Ursule et du prince d' Angleterre, ainsi que la Mort du dragon de San Giorgio forment des scènes d'une richesse magnifique. Des portiques, des palais, des damas, des brocarts, et des maillots brodés, et des esclaves, toute la pompe extérieure, toute la richesse où Venise s'étalait. Les Ambassadeurs représentent une page de la vie vénitienne au temps des grands doges Mocenigo et Barbarigo. C'était l'époque où l'on dressait Colleone, où l'on bâtissait la Scuola di San Marco, San Zaccaria et la chapelle Zeno ; c'était l'époque où le cardmal Grimani, fils du doge, léguait à la république ses collections d'antiquités amassées par lui à Rome dans le palais de Venise, et sa bibliothèque riche de huit mille volumes. Ces exemples et ces spectacles étaient sous les yeux de Carpaccio qui ne concevait pas le monde sans faste et sans luxe. Les gens qu'il coudoyait, il les devinait peut-être petites gens, aux sentiments simples et ordinaires, mais ces sentiments il les voyait entourés d'architectures élégantes, brillantes, multicolores, sous un ciel nuancé, s'exprimant avec franchise en des poitrines constellées. La richesse des demeures et du costume, il la prit pour entourer ses amis sur ses toiles, comme il prit leurs cœurs pour les exprimer par les traits et les attitudes.

De telle sorte que Carpaccio est l'un des deux ou trois qui nous peignent le mieux Venise tout entière. Avec Bellini, il fait apparaître les Vénitiens de son temps dans leur plein. Nous verrons un jour ce que nous en donnent Veronese, Tintoret et Tiepolo.

Tournant alors derrière San Giorgio dei Schiavoni, poussons jusqu'à San Francesco délia Vigna situé dans un quartier que l'Arsenal a transformé, mais bien curieux d'ampleur, et où l'église, considérable, semble étrangère à la ville par ses formes classiques et ses vaisseaux lumineux. De là, allons à l'Arsenal dont la porte, de la même époque que San Zaccaria, présente un caractère de gravité qu'accentuent encore les deux lions antiques, l'une des dernières dépouilles grecques de Venise conquérante, et, si nous voulons nous rendre compte quelque peu de la Venise guerrière, montons au musée de l'Arsenal,

Y sont alignés tous les modèles de tous les vaisseaux sur lesquels Venise partait à la conquête de l'Orient, des armes, des trophées, les armures mémorables, le modèle du fameux Bucentaure, et une maquette bien instructive des pilotis de Venise. Voir comment la ville

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est construite sur ces pieux enfoncés dans la vase des îlots nous fait comprendre, mieux que de longs discours, ce qu'on veut dire quand on parle d'une ville unique h qui cette originalité' imposait des moeurs particulières. Et enfin, passant a San Giovanni in Bragora, allons voir un adorable Cima, le Baptême du Christ, où nous fortifierons encore notre conception de ce doux et lumineux Cima, née déjà à l'Académie.

Je cours bien vite ? Je le sais, et m'en excuse. Mais la journée est longue déjà. A trop m'attarder, je ne lasserais pas que moi. Et je voudrais nous reposer aux Giardini. Traversant les rii de l'Arsenal et de la Tana, puis la via Garibaldi, belle voie populaire, on arrive enfin aux triangulaires Giardini que borde, sur le troisième côté, le rio San Giuseppe où les arbres du jardin viennent se mirer, et qui font de ce rio un des plus chatoyants et prenants de Venise. Aux Giardini alors, nous finirons la journée, allant des bosquets profonds à la terrasse qui domine la lagune ; sur celle-ci nous prendrons le thé devant l'immense nappe tranquille, devant San Giorgio que le soleil nimbe d'or rouge, et peu à peu la lumière divine de Venise, à laquelle on revient toujours, dont on ne se lasse jamais d'admirer la diversité et la finesse, agira sur nous, nous obligeant à ne plus rien discuter ni préférer, mais à tout aimer d'un amour pareil à celui de cette lumière qui embrase tout et le grandit également.

Nous avons vu Venise, maîtresse des mers, l'emporter sur Gênes sa rivale. Mais la maîtrise des mers, à quoi sert-elle ? A écouler à gauche les produits achetés à droite. Venise commerciale ouvrait les débouchés orientaux aux marchandises européennes. Il lui fallait maintenant des débouchés européens pour les marchandises orientales. Elle ne pouvait consentir à revenir indéfiniment d'Orient cales vides. De là, pour elle, la nécessité de s'assurer une clientèle en terre ferme d'Italie. Le traité de Constance avait produit ses fruits, et, sous ses auspices, des cités avec leurs contrées clientes se formaient en petits Etats qui ouvraient au commerce vénitien de fructueuses perspectives. Venise dirigeait déjà ses efforts vers ces Etats, et nous l'avons vue, sous couleur de punir Padoue du secours donné à Gênes, se glisser le long de la Brenta. Peu à peu, auraitelle ainsi remonté la vallée du Pô, si elle n'avait pas rencontre la puissance, qui croissait en même temps que la sienne, de Milan. La

lutte est Inévitable entre les deux grandes cités qui visent toutes deux a l'hégémonie sur le bassin du Pô. Lorsque Venise s'avance vers Padoue, Milan s'inquiète. Lorsque Milan marche sur Vérone, Venise prend de l'ombrage. Toutes deux se font une guerre sourde, indirecte, Venise replaçant Carrare à Padoue pour que Carrare la défende en se défendant, et même soutenant Gonzague dans Mantoue que Milan envie.

C'est le prologue. La pièce commence en 1 402, à la mort de Galeas Visconti. Celui-ci laisse deux fils en bas âge et une fille, Valentine, qui épousera bientôt Louis d'Orléans, frère du roi de France, sous la tutelle de leur mère Catherine. Celle-ci a besoin d'appui, et, pour n'être pas attaquée par Venise, elle lui offre son alliance, en promettant de lui laisser prendre Vicence, Feltre et Bellune. Forte de cette faiblesse de son alliée, Venise s'empare de Vérone, puis de Padoue d'où les Carrara sont définitivement enlevés, en 1406, emmenés a Venise et étranglés dans leur prison.

Les fils de Catherine Visconti ont grandi pourtant. L'aîné est assassiné à cause de ses excès tyranniques, et c'est le père de Blanche- Marie que nous avons rencontrée autrefois à Crémone. Son frère, Philippe-Marie, lui succède, et la nécessité économique l'oblige à s'opposer a l'extension de Venise en terre terme. L'une des deux villes doit manger l'autre, telle est la loi politique et sociale. Il ne peut y avoir place pour les deux, et la lutte de Venise contre les Visconti ne fait qu'entamer une rivalité qui se continuera jusqu'à la ligue de Cambrai et jusqu'à Charles-Quint. A qui l'hégémonie du nord italien? Tel est le problème qui se pose dès la naissance économique de Milan. Aussi faut-il bien se garder de voir dans ces guerres des ambitions personnelles ou des fantaisies. Elles possèdent, au contraire, des raisons profondes de commerce, de lutte pour la vie. Le Visconti le saisit aussi bien que la Seigneurie, et il se prépare à reprendre sur Venise ce que la faiblesse de sa mère l'a obligé d'abandonner. Patiemment il attend le moment favorable, se fait la main sur Côme, Brescia, Bergame voisines. Venise ne se méprend pas sur ces tentatives, et, sous prétexte de médiation, arrête pour quelque temps 'expansion milanaise.

Venise n'était pas seule, cependant, à s'inquiéter de Milan. Florence, comme elle commerçante, conçoit aussi de l'ombrage. En 1421, Florence propose à Venise de se liguer avec elle contre Milan. Le doge Mocenigo, tout bien pesé, ne juge pas le moment favorable : les affaires ne sont pas devenues assez mauvaises pour qu'on risque une

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guerre, A sa mort, à la fin de 1421 , François Foscari est élu doge. Il était partisan de la guerre. Florence dépêche une nouvelle ambassade qui arrive au moment où Carmagnola, condottiere au service de Philippe- Marie dont il était aussi le gendre, s'apercevant que son beau-père conjurait sa perte, s'enfuyait de Milan et se réfugiait a Venise. Derrière Carmagnola accourt une ambassade milanaise offrant l'alliance du Visconti, afin de pallier aux discours du gendre transfuge. Venise sollicitée par Florence et par Milan doit se prononcer. Et elle se prononce pour Florence qui l'mquiète moins, le domaine de Florence étant situé en Italie centrale ; avant que Florence arrive dans la vallée du Pô avec ses marchandises, il s'écoulera du temps. L'affaire urgente est dans le nord. Et Foscari, soutenu par Carmagnola qui apporte des renseignements précis sur l'état politique et militaire de Milan, fait décider la guerre. Carmagnola est mis à la tête des troupes, et, d'un bond, il court a Brescia dont il commence le siège. Sforza et Piccinino, envoyés contre lui, ne déploient aucune énergie. A la fin de décembre 1426, Brescia tombe, est reconnue par Milan propriété vénitienne, et se trouve ajoutée ainsi a tout ce que Venise avait acquis depuis quarante ans, c'est-à-dire depuis la guerre de Chioggia; en un mot, la vallée du Pô jusqu'à Casalmaggiore, au nord de Parme, avec la pointe menaçante, et fructueuse à cause des Alpes, de Brescia, tombe toute aux mains de Venise.

Milan ne pouvait pas accepter que Venise fût ainsi maîtresse des deux tiers du cours du Pô. Philippe-Marie déchire bientôt le traité de Brescia et jette Piccinino dans le Mantouan, coupant ainsi toute communication entre le cours du fleuve et Brescia. Venise rend coup pour coup et envoie d'abord Carmagnola combattre Piccinino, mais surtout arme une flotte qui remonte le fleuve, et dont l'objectif est Plaisance, afin de couper Crémone de Milan. Tu me prends Brescia ? Je te prends Crémone, — et échangeons 1 Mais la flotte ne va pas plus loin que Casalmaggiore où Piccinino, descendant du Mantouan, apparaît, obligeant la flotte à rebrousser chemin. Elle revient pourtant, échoue devant Crémone, Carmagnola commençant à jouer le double jeu de ménagements qui le conduira à sa perte. Une paix boiteuse est conclue, par laquelle Venise renonce à Crémone mais se fait donner Bergame. Carmagnola, cependant, est bien accueilh à Venise où il fait son entrée sur le Bucentaure lui-même. Ceci en 1428.

En 1431 , la guerre reprend, nécessaire pour Milan plus que pour

Venise qui agit maintenant plus par rancune et appétit que par réel besoin économique. Et puis Florence est là, qui l'excite. Visconti ayant introduit quelques troupes dans le Brescian, Venise repense à Crémone, et y envoie Carmagnola qui tombe dans une embuscade et s'échappe a grand'peine. Une flotte remonte le Pô, mais une flotte milanaise le descend. L amiral vénitien appelle au secours Carmagnola qui refuse d'accounr sous prétexte que Piccinino le guette, et la flotte tombe aux mains des Milanais. Du coup, Carmagnola est jugé. Il se juge lui-même, d'ailleurs, en restant quatre mois dans l'inaction la plus complète. Qu'il simule l'incapacité ou qu'il soit réellement incapable, le résultat est le même. Et les marchands de Venise ne badinent pas. De toutes façons il est dangereux, ou par sa bêtise ou par son astuce. On le rappelle à Venise " pour y conférer sur la paix ". Il accourt, est arrêté le 8 avril 1432, mis en jugement le 1 1 mai devant le Conseil des Dix, et décapité le 25 entre les deux colonnes de la Piazzetta. Un an après, la paix était signée entre Venise et Milan, et, chose stupéfiante, Venise y gagnait : elle s'étendait maintenant jusqu'aux rives de l'Adda, c'est-à-dire qu'elle s'installait aux issues du lac de Come, bras de Lecco.

Que la guerre dût recommencer, personne n'en doutait. On ne s'arrêtait de temps en temps que pour respirer, pour se réapprovisionner — et pour attendre le condottiere nouveau qui permettrait de risquer des chances nouvelles. Sous les traits de Carmagnola et de Piccinino, nous venons de voir ce condottiere, sans parler de tous les autres rencontrés dans les petites villes d'Italie, et qui ne font qu'un. Dans cette lutte pour la vie entre Venise et Milan, il apparaît dans toute son ampleur développée. Les Etats italiens ne possédaient d'autre armée que la sienne. On chargeait un professionnel de la guerre de défendre les territoires, tandis que l'on vaquait aux affaires. La guerre était un métier ; dès lors le guerrier passait honnêtement au parti qui lui offrait les meilleurs avantages, y passait lui et les troupes recrutées par ses soins. Mais, puisque c'était un métier, le condottiere en vivait. Son intérêt lui commandait donc de faire durer la guerre, c'est-à-dire d'éviter les opérations décisives. Le modèle restera la fameuse bataille dite d'Anghiari, fameuse grâce à Léonard de Vinci qui la peignit sur les murs du Palais Vieux de Florence, et dont le bilan fut un homme mort d'une chute de cheval. Un élément intervint bientôt, heureusement, qui poussa les condottieri à se battre sérieusement : l'ambition personnelle du condottiere qui profite de ses talents pour se tailler une principauté

Cl. \Lu-lin et Michicli.

La Dogana.

(.7. Marlin et Midiieli.

Grand Canal.

Cl. Marlin et Midiieli.

Ile San Giorgio.

l'L- LI. l'Ac.K 72.

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