‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 12 sur 36 · JbuJwiE · texte numérisé non relu

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Torcello. — Cathédrale : Intérieur.

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Cour nu Palais des Doges.

QUINZE JOIKS A VENISE.

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BURANO, TORCELLO

grande encore de Bellotto pour reproduire ce qu'il ressent. . . . Bellotto leur est infe'rieur ; la perspective plus étudiée, plus exacte, est aussi moins poétique.... Il est précis jusque dans ses lointains et il perd ainsi de cette transparence tant admirée chez Canal — En résumé, la perspective de Bellotto est correcte, celle de Canal aérienne, celle de Guardi sentimentale ". Je le veux aussi. Mais alors pourquoi le Louvre a-t-il donné à Canaletto tant de Guardi, et comment celui-ci a-t-il peint tant de Canaletti ? Ne nous y risquons point. Et admirons-les tous les trois, ce qui est plus conforme à la vérité morale, comme les trois étapes d'un esprit, d'une âme, d un sentiment, comme sont trois heures différentes d'un même jour, l'âme et les heures si changeantes, si mouvantes et si subtiles de Venise.

Au lieu donc de nous livrer au vain plaisir de coller des étiquettes sur des cadres, voyons les œuvres elles-mêmes, si savoureuses, où Venise apparaît réelle dans la parure de son or, de sa perle et de sa netteté, tour à tour étincelante, douce et ferme, voyons Venise ellemême aux moments fixés sur la toile par les trois maîtres : le plus sûr hommage que nous puissions rendre a Canaletto réside dans notre recherche, sur la lagune, des effets que ses toiles ont reproduits.

J'ai passé la matinée d'aujourd'hui à cette quête. Les plus 'beaux Canaletto, fils, neveu et C'*, d'ailleurs, ne sont pas a Venise, ni même, sauf à Milan, en Italie. Grand Canal, Giudecca, San Giorgio, San Marco, Piazzetta, palais des Doges, Libreria Vecchia, et tant d'autres aspects, je les ais vus, ce matin, en gondole, sur le vaporetto, en donnant du grain aux pigeons, je les al vus me rendre les œuvres chaudes, ou fines, ou sèches même, avec une précision parfaite. Les lointains précis de Bellotto, je les apercevais en venant du Lido vers Venise dont j'aurais compté, sous ce soleil levant si pur, les pierres et les ogives. La nacre de Guardi je l'ai reconnue un peu plus tard aux Fondamenta encore frappés obliquement. Et l'or de Canaletto roulait en fusion sur les Zattere. Et puis tous fondus ensemble le long du rio San Trovaso, à la Carità, sur le Rialto. Ils passaient devant mes yeux tour à tour et mêlés, tel palais gothique me donnant davantage Canaletto, tandis que tel autre renaissance me rappelait mieux Guardi, si Bellotto restait toujours présent vers Fusina ou Murano. Ah I le pieux hommage que j'ai passé trois heures à leur rendre, selon leur cœur, j'en suis bien sûr, plus agréable à leur fraternité que si j'avais pâli, à la bibliothèque, sur les chartes qui les différencient! Ils sont tous trois Venise au même degré, et je dirai au même plan, parce qu'ils en ont fixé tous trois les, aspects

divers et changeants, aussi fidèles et exacts l'un que l'autre. Qui préférer ? Il est des moments où je préfère Canalelto vraiment plus brillant, plus flatteur que le distingué Guardi, Puis c'est le tour de celui-ci. J'avoue cependant être toujours resté fidèle a. Bellotto dont la netteté restera le meilleur interprète de la Venise dans la gloire implacable de midi.

Ayant ainsi joui de Venise sous tous ses aspects teintés, — et c'est cela surtout qu'il faut lui demander, cela qu'elle seule au monde peut donner, la souplesse variée de la lumière a laquelle je voudrais que ce petit livre ne fût qu'un hymne, — je suis parti à travers la lagune vers une autre lumière encore, la lumière peut-être que virent les Venètes, celle de Torcello.

Le bateau, longeant les Schiavoni, frôle les Giardini puis Sant'Elena qu'il tourne pour dépasser bientôt la pointe du fort San Andréa du Lido, San Andréa ouvrage militaire qui protège d'un côté l'entrée des lagunes, là même où le doge venait jeter l'anneau dont il épousait l'Adriatique. Les lagunes se confondent presque, ici, avec la mer, et seules les minces lignes des rivages indiquent que nous ne les avons pas quittées. La passe du Lido où file quelque grand paquebot ne nous tente point : que ferions-nous de l'immensité ! Nous lui préférons le mystère de ces eaux basses, tranquilles, et leurs bords si blonds piqués de verdures légères. Les Treporti sont devant nous, effilés , ténus comme une antenne . A gauche, San Erasmo, plage sablonneuse aplatie au bord du flot comme un coup d'ongle qui raie le miroir. Autrefois San Erasmo verdoyait. Une véritable forêt de pins couvrait son humus et servait de boussole aux navigateurs. Et nous nous demandons si les îles qui composent la Venise d'aujourd'hui ne lui ressemblaient pas. Aller vers Torcello n'est-ce pas un peu visiter la primitive Venise, alors qu'elle comptait des jardins se mirant dans les canaux, que des prés s'offraient à la pâture, des champs pour la subsistance ? La place Saint Marc se dénommait,

le verger ", et les chevaux n'étaient pas seuls à y circuler, aussi le porc et même le loup. San Erasmo, tout comme Venise, s'est dépouillé de ses arbres, mais les pierres n'y ont pas poussé, si ce n'est les pierres modernes de quelques forts mifitaires, derrière lesquels se cache la petite île de San Francesco del Deserto que le Poverello

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d'Assise visita, dit-on, Venise se trouvant déjà trop mondaine pour sa simplicité.

N'oublions jamais cette antique Venise semblable à ces rivages des Treporti, du Lido d'il y a vingt ans, de Malamocco, de San Francesco. La première surprise de l'arrivée par le viaduc de Mestre, cette surprise passée, nous oublions vite la posture solitaire au milieu des ondes. Nous faisons rapidement de Venise un rivage rattaché à la terre ferme, ainsi qu'elle y tient par le chemin de fer qui la fixe sur ses ancres. Mais rappelons-nous qu'elle vogue, que ses îlots voguent comme tous les autres, tout comme Murano et San Erasmo. Et donc les basses terres que nous frôlons sont les mêmes que celles de Rialto, d aspect identique au regard de la nature, les unes avec leurs herbes si près de l'eau qu'elles semblent y détremper comme salades, les autres aux bords légèrement relevés, d'autres encore élevant quelques bouquets d'arbres, mais toutes flottantes, loin delà terre ferme qui s'éloigne davantage de toute sa platitude, allant à la dérive sur la lagune clapotante qui les entraîne, les porte vers notre bateau, les fait fuir vers la gauche ou vers la droite à chaque coup de notre gouvernail, fantômes consistants descendus des Alpes prochaines, Venise plus massive étant fixée depuis longtemps, ces îles-ci plus légères toujours en marche. Et si Chioggia nous a donné une Venise en croissance, la voici à peine au monde, habitée par de rares colons qui cultivent leur jardin, pèchent le poisson de leur faim, piquées de masures ou même d'un commencement de village, Burano déjà grande, Torceîlo au milieu de ses prés, mais semblables toutes deux à la Rialto du premier jour, et se demandant toutes ensemble, avec une naïve tristesse qui pèse quand même à leur résignation : pourquoi elle. Seigneur, et non pas moi !

Le demandent chaque jour les filles de Burano pareilles aux abeilles. Si nous n'avons pas la cruauté de leur jeter le sic vos non vobis, elles n'ont pas besoin de cette formule pour en éprouver l'amertume, lorsque la foule des promeneurs vient regarder ' comment se font les dentelles ". Tandis que les pères et les fières passent leur journée à chercher dans la vase, autour de l'île, les coquillages et les bas poissons qui forment l'unique nourriture de la famille, les filles vont à l'atelier piquer l'aiguille sur le tambour. Le peintre Joseph Bail trouverait ici de fins motifs pour sa palette de clair-obscur. Réunies dans deux ou trois salles au plafond bas, assises sur des bancs presque à ras-terre, les filles de Burano, vêtues de blouses blanches, travaillent à dessiner les arabesques dont les femmes qui viennent 8i

les regarder se pareront demain. On leur donne le dessin sur papier. La division du travail fait passer chaque dessin par trois ou quatre mains, et au bout de quelques mois la pièce maîtresse part pour Venise ob nous l'achetons.

Ce n'est pas ici la tristesse de l'usine. Mais peut-être plus pénible encore. Hôpital, orphelinat, ouvroir, asile de pauvres d'esprit ? C'est un peu tout cela à la fois, l'atelier des dentelles de Burano, sans tragique, mais d'une faiblesse qui apitoie infiniment. La féerie des broderies que l'on nous montre, la complaisance de ces filles a nous tendre leur tambour et a répondre à. nos questions, nous désarment envers nous-mêmes. Mais Venise, la Venise si mondaine, lei- villeauberge est tout près de là I Et elle pèse a nos épaules devant cet élément du plaisir qu'elle nous donne. Il n'est pas bon de remonter a la source du luxe. Surtout lorsque, comme ici, tant de beaux yeux innocents et doux en alimentent les pleurs. La religieuse qui dirige ces filles me dit que certaines arrivent a. gagner des trois et quatre francs par jour. Après combien d'années d'affaissement sur la taille, de tête courbée, de pauvres yeux perdus ? Et pourtant, ces œuvres délicates de Burano, a combien de générations ont-elles donné du pain ! Les jours glorieux du XV siècle avaient disparu lors de la décadence de Venise; ils brillent à nouveau aujourd'hui.

"La dentellière, dit M. Molmenti, est une artiste. De la pointe de son aiguille, elle suit le dessin tracé sur une bande de papier, ici entrelaçant des fils plus fins que ceux de l'araignée, là relevant les nervures, partout repassant vingt fois son aiguille dans l'étamine, jusqu'à ce que chaque bord du dessin se soit harmonisé parfaitement avec les autres et ait acquis une suffisante solidité. Si la dentelle au fuseau semble un terrible exercice de patience, celle à l'aiguille est un infini tourment des yeux et des doigts ; mais à force de faire courir le petit instrument, de piquer et de déchiqueter, quelle merveille apparaît, quelle aérienne trame, quelle blanche floraison ! Elles n'en jouissent pas, les pauvres Buranelles, parce que leurs chefsd'œuvre vont orner des soieries qu'elles ne posséderont jamais et des gorges plus nobles mais peut-être moins blanches que les leurs. Elles sont heureuses cependant de voir grandir peu à peu la trame légère, comme des artistes qui ne pensent qu'à la beauté intrinsèque de leur œuvre, sans autre souci que la perfection ".

Tout l'intérêt de Burano réside dans ses dentelles. La foule des visiteurs jette un regard distrait sur l'église où quelques tableaux des primitifs vénitiens s'attristent, eux aussi, de leur abandon, et on 82

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regagne bientôt le bateau qui met le cap sur le campanile de Torcello, tout près de nous maintenant. L'île semble longue et large, un peu haute aussi sur les eaux ; la végétation en profite. Maigre sans doute, sans grands arbres, mais que l'on devine coupés par les hommes misérables. Des champs entourés de haies s'aperçoivent çà et là, un commencement de civilisation, ou une fin ? Au-dessus, le clocher auprès duquel des toits se pressent, des arbres pointent, île trop grande aujourd'hui pour son peuple qui n'attend plus guère que de nous ses profits. On aborde à l'embouchure d'un petit canal, au pied d'une haie. Entre celle-ci et le canal, un sentier. On le suit, et c'est aussitôt la sensation qui manque à toutes les autres îles déjà vues, la sensation de la campagne. Ici les maisons n'ont pas tout pris du terrain. Sans grand effort, on peut se croire débarqué au rivage de Fusina, à quelque rive de terre ferme. Seules des gondoles qui remontent le canal, et qui se hâtent pour nous prouver notre tort d'avoir refusé leur secours, nous rappellent à la réalité de la lagune. Au bout de dix minutes, Torcello nous tombe sous les yeux, — et dans la main.

Le sentier et le canal se sont arrêtés en même temps. Quelques arbres au milieu d'une place. A gauche des maisons pauvres. Au fond une manière de petit palais et qui est un musée des antiquités trouvées dans l'île. A droite enfin la gloire de Torcello, le Dôme ou Santa Maria Assunta et Santa Fosca accolées, qui semblent ne faire qu'une. Eglises sur la prairie, elles sont là toutes deux, témoins d'un temps sans lendemain : Santa Fosca au portique circuldre inachevé, à la coupole non élevée, d'un galbe ravissant, avec ses colonnes bien guindées en arc serré comme celui des premiers palais du Grand Canal ; le Dôme au porche modeste, les murs des trois nefs dessinés en arcs, basilique très pure que domine, derrière l'abside, son campanile ; églises aux champs d'une solitude profonde. Leur art est excellent, leur pauvreté même d'une richesse sentimentale ardente, filles d'un peuple déjà vieux et qui goûtait la beauté. Mais que font-elles ici, perdues au fond de la lagune, dans cette île dépeuplée ! J'ai aimé, l'autre jour, Chioggia et ses ocres et ses pourpres déployés. La vie y grouillait. A Torcello, c'est la mort. Santa Fosca n'est qu'un tombeau auprès de l'inutile catafalque du Dôme. Si l'on tourne autour de celui-ci, combien plus lamentable encore ! Quatre absides à petites arcatures d'une finesse altière se projettent à travers de hautes herbes. Et tout de suite l'immensité du vide. OU que l'on se retourne, on ne volt que des champs balayés par le vent ; la si douce Adriatique est

implacable ici : tout est ras, tondu, le campanile s'incline fatigué vers la terre lasse de le porter. Et, dans ce désert, les églises semblent trembler.... Notre curiosité seule les soutient encore, notre curiosité d'une heure, et qui fait le reste du jour plus solitaire encore. En vain la nef du Dôme brille de ses mosaïques et de ses colonnes de marbre. Les belles colonnes soutiennent un toit qui n'abrite guère de fidèles, et les belles mosaïques nous regardent avec stupeur. Que Torcello fut riche, comment en douter à voir ces images d'or et d'azur de l'abside où Byzance a mis tout son orgueil et toute sa foi ? Et ce bandeau de marbre sculpté qui ferme le chœur, et le siège haut de l'évêque, et tous les restes, fragments de sculptures, ambons, chapiteaux, témoins d'un passé à jamais inutile !

Torcello n'est plus qu'un pauvre village mangé par la fièvre, anéanti sous le poids de grandeurs manquées. Et l'île entière pleure avec ses églises. Ses canaux ne portent plus que nous. Torcello retombe, nous partis. Autour de Santa Fosca, sous ses portiques, le soir, les vieux pêcheurs s'assoient fatigués, et nul d'entre eux, s'il la sent, ne songe a la beauté profonde, si amère pour lui, de ces colonnes sans peuple qui les presse, à la grâce de la petite place ombragée, a la tendresse de la prairie qu'il foule pour gagner son taudis. Auprès de Venise insolente, Torcello respire une humilité lamentable, une déchéance totale. Je songeais, tout a l'heure, en naviguant, au sort de ces îles lagunaires. ' Pourquoi Elle, me disaientelles, et non pas moi ! " Nulle plus que Torcello ne peut le demander légitimement.

Elle fut des premières à servir d'asile aux fuyards de la Vénétie, aux Venètes se sauvant des Barbares. Si Padoue se jeta sur Rialto, Torcello avait reçu les Altinates dont la ville, Altino, passait pour l'une des plus belles colonies romaines. Martial la dit émule de Baia. Des routes militaires de premier ordre la traversaient. Sa situation sur la frontière italique la rendit victime, l'une des premières, des invasions barbares. Les Huns l'assiégèrent, et, tandis qu'une partie des habitants fuyaient en I strie, d'autres se réfugièrent jusqu'à Ravenne et même en Penlapole. Alors comme aujourd'hui vivaient des gens qui ne peuvent jamais se décider. Ils pèsent le pour et le contre — et se fient au hasard qui s'appelait, en ce temps-là, les dieux. Après avoir jeûné pendant trois jours, ils demandèrent à la divinité de leur indiquer leur chemin. Une voix descendit du ciel : ' Montez sur la tour, dit-elle, et regardez les étoiles ! " Etait-ce une ironie ? Comme il faisait jour, les Altinates ne virent pas d'étoiles, mais ils 84 ■

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virent la lagune et ses îles. Faute de mieux ils s'y réfugièrent, comprenant de quelle tranquillité ils y jouiraient, grâce a l'inaccessibilité, et par le peu de jalousie que ces marécages étaient susceptibles d'inspirer. Et Torcello, alors sans nom, les reçut. Ils l'appelèrent Turricellum, de /urr/5 d'où ils l'avaient vue. On dit, d'ailleurs, que l'île était déjà peuplée d'Altinates au temps même de la prospérité de la mère patrie. M. Molmenti croit même que Martial parle d'elle quand il célèbre Altino. Ce serait beaucoup — ou alors quelle déchéance ! Il ne semble guère possible que Torcello pût jamais être belle de nature, c'est-à-dire généreuse dans son sol et ses paysages. Sur ces îles de la lagune, seule la main de l'homme, comme à Venise, apporta quelque beauté.

Ce qui ressort de ceci, en tout cas, même la part faite à la légende, c'est que Torcello fut fondée en même temps que Venise par un peuple en fuite. Ses débuts furent pareils, si la suite différa. Il est, en tout cas, en faveur d'Altmo-Torcello, un fait que l'on ne constate pas à Venise : l'abondance des débris romains cachés dans son sein. Un musée les reçoit, tous trouvés en creusant le sol de Torcello. Cela donnerait peut-être raison à M. Molmenti qui croit à une Torcello antérieure à l'émigration altinate. Certains disent, cependant, que les Torcelléens, impuissants à trouver dans l'île les pierres nécessaires à la construction de leurs demeures, allaient récolter celles de leur Altino ruiné, pour en bâtir leurs nouvelles maisons.

Torcello, quoi qu'il en soit, se développe à côté de Malamocco, de Rialto et des autres îles, et elle se forme en commune particulière, indépendante de ses sœurs. Elle était traversée, dit-on, par un grand canal, comme Murano. Elle comptait plusieurs ponts de pierre, bien avant Venise qui n'en connut que de bois pendant un longtemps. Et sa noblesse était égale à celle de Venise. Celle-ci ne tarda pas à prendre l'avance. Pourquoi ? Il suffit de regarder la carte pour s'en rendre compte, cet incomparable groupement d'îlots qui forment Venise, a mi-chemin de la terre ferme et de la mer, leur posture si propice sous la digue naturelle du Lido, les deux passes du Lido et de Malamocco à égale distance, bref cette situation au centre même de la lagune, cette situation qui imposa d'abandonner Malamocco pour Rialto, et conduisit nécessairement celle-ci à dominer l'empire insulaire. Et comme il n'était de développement possible pour ce peuple en formation que le commerce, Rialto devait peu à peu absorber tout le peuple lagunaire. Il le fit durement

quelquefois, si Torcello tint bon quelque temps, et dût céder enfin. Peu à peu elle s'affaissa ; sa personnalité disparut dans celle de Venise, et ses nobles finirent bientôt par personnifier Jocrisse dans le théâtre italien : Goldoni en a laissé le modèle avec son Bellagrazia qui est quelque chose comme le Don César espagnol, l'esprit en moins ; mais que deviendront, à leur tour, aussitôt après Goldoni, les grands seigneurs vénitiens, que deviendront-ils, si je puis, sans calomnie trop violente, appeler Labia les mendiants dont le crochet agrippe ma gondole sur les marches de marbre de la Piazzetta ?

Nous avons laissé Venise à son apogée, prévoyant sa prochaine décadence. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que, à l' époque où nous sommes arrivés, elle ne fut pas la plus imprévoyante, ni la plus parjure. Sforza lui dit un jour : Vous avez amené les Français dîner chez moi ; ils iront souper chez vous ". Et Venise avait répondu :

Pourquoi les aviez-vous priés à déjeuner ? ".

Il est certain, en effet, que ce n'est pas elle qui a commencé. Elle fut fidèle à sa signature donnée lors de la ligue formée par Sforza, et si Charles VIII dut quitter l'Italie, ce fut beaucoup au refus de Venise de l'aider ày rester que l'Italie le doit, tandis que Milan l'avait appelé. Elle était la seule, en Italie septentrionale, à voir la gravité de cette immixtion étrangère dans les affaires de la péninsule. Qu'elle devinât le danger pour elle d'une intervention impériale, sans doute. Cette prévision Milan ne l'eut même pas, le Saint Siège encore moins, et le péril était aussi grand pour tous. Qu'elle eût tout à perdre, oui; mais les autres aussi qui se montrèrent moins circonspects. Et si Venise change bientôt d'attitude, si elle prend part au jeu d'ambitions territoriales auxquelles elle venait de céder, outre que ses alliés, plus intéressés qu'elle, lui donnent l'exemple, il faut bien reconnaître aussi que sa prospérité maritime se trouvait menacée. Colomb et Gama font plus contre Venise que toutes les armées impériales, françaises et papales réunies. Garder au moins les débouchés de terre ferme, augmenter le terrain commercial devient une nécessité pour elle, l'empire de la mer lui échappant. Venise va perdre un peu la tête, et nous verrons plus tard qu'elle la perdit tout à fait, et le corps avec. Du moins l'affola-t-on, et la nécessité la pressait. La bourgeoisie vénitienne se montrera trop pitoyable pour que nous ne lui rendions pas justice tant qu'elle le mérite. Et quand

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on voit, près d'elle et contre elle, le pape Jules II agir avec tant d'imprévoyance, d'aveuglement et de traîtrise à ses devoirs les plus clairs d'Italien ou plus simplement encore de roi, on ne peut que se sentir pour Venise plein d'mdulgence et de respect.

Donc Sforza, en dépit de son traité avec Venise et le pape, appelle Charles VIII. Avant de se mettre en route, celui-ci envoie Commines à Venise, en sondeur. L'historien nous a laissé le récit de son voyage. " Et fus bien esmerveillé de veoir l'assiette de cette cité, et de veoir tant de clochiers et de monastères, et si grand maisonnement, et tout en l'eaue.... Les maisons sont fort grandes et haultes, et de bonne pierre, et les anciennes toutes painctes; les autres faites depuis cent ans : toutes ont le devant de marbre blanc, qui leur vient d'Istrie, à cent mils de là, et encore maincte grant pièce de porphyre et de sarpentine sur le devant. Au dedans sont pour le moins, pour la plupart, deux chambres qui ont les planchez dorez, riches manteaulx de cheminées de marbre taillé, les chalitz des lictz dorez, et les ostevents painctz et dorez, et fort bien meublés dedans. C'est la plus triomphante cité que j'aie jamais veue, et qui plus faict d'honneur a ambassadeurs et estrangers et qui plus saigement se gouverne et où le service de Dieu est le plus solennellement faict : et encore qu'il y peust bien avoir d'autres faultes, si croy je que Dieu les a en ayde pour la révérence qu'ils portent au service de l'Eglise ".

Toujours le dehors, le décor. Venise cherche à éblouir avant tout, estimant que, dans la discussion, c'est déjà en partie gagné lorsqu on a intimidé l'adversaire par sa puissance, et sa puissance c'est son or. Commines repartit sans rien emporter. Ils me tindrent les meilleures paroles du monde du roi et de toutes les affaires ; car ils ne croyaient pas qu'il allast guères loin ; quant à l'offre que je leur fis (Charles promettait, lorsqu'il les aurait conquises, de donner à Venise Brindes et Otrante), ils me firent dire qu'ils estaient ses amis et serviteurs, et qu'ils ne voulaient point qu'il achetast leur amour : aussi le roi ne tenait pas encore ces places ". Commines n'obtenait rien d'autre que la neutralité. Et pas plus qu'elle ne se lie au roi de France, Venise n'écoute les objurgations du pape. Elle semble cependant faire un pas vers la France, lorsqu'elle donne asile à Pierre de Medici chassé de Florence pour sa francophilie.

Lorsque Charles arrive à Naples, Venise cependant se reprend aussitôt, et elle provoque une entente générale. Des ambassadeurs se concertent, on discute du meilleur moyen d'en finir avec les enva-

hlsseurs, Commines se plaint : Eh ! dit Venise, comment voulezvous que le reste de l'Italie ne soit pas inquiet en voyant votre roi en Toscane, dans le Napolitam et chez le pape ! Voulez-vous passer en Terre sainte avec nous? " C'était bien répondu, et finalement une ligue fut conclue entre Venise, l'empereur, le roi d'Espagne, le pape — et Milan ; puis Commines fut appelé devant le Sénat qui lui notifia cette alliance baptisée anti-turque. ' Je vois, répondit Commines, que vous voulez fermer le passage au roi pour l'empêcher de rentrer en France. — Il le pourra s'il se conduit en ami ", répondit le doge qui était Barbarigo.

C'était l'invite à déguerpir. Commines ne s'y méprit pas ; il alla attendre Charles à Pise, au passage, et il le pressa de rentrer chez lui au plus vite. L'armée de Venise, conduite par Gonzague, attendait Charles à Fornoue. La lutte fut terrible, cependant le roi put continuer sa route, mais sans fierté, sans que les trompettes sonnassent. Et croi aussi qu'il n'en était aucun besoin, et puis nous tournions le dos à nos ennemis et prenions le chemin de sauveté, qui est une chose bien épouvantable pour un ost ".

Venise avait été de parole et d'action. A peine a-t-elle sauvé la situation, que Sforza, pour la remercier, reprend sa politique antivénitienne et pousse si loin les choses que Venise est conduite à s'entendre avec Louis XII pour le partage du Milanais, puisque César Borgia vient d'appeler le roi de France. Venise, dans le grand partage de l'Italie auquel les princes affamés s'essayaient en ce moment, et qui finira par l'accord général au ventre de l'Autriche, Venise se décida à réclamer sa part : elle voulut s'asseoir à la table, lorsqu'elle craignit de figurer dessus. C'était folie, mais qui n'était fou alors, en Italie, tous, et tour à tour, ayant appelé l'étranger, vieille manie gibehne, par crainte du voisin ? Louis XII descendit, conquit le Milanais, et, tandis que Sforza s'enfuyait, Venise recevait Crémone.

Mais allait apparaître le grand foudre de guerre, celui qui jetterait les barbares hors d'Italie, le terrible, et formidable, et si désintéressé, et si judicieux Jules II, pape et soldat. Je vais purger l'Italie des étrangers ", cne-t-il à tous échos. Il le cria tant et si fort qu'Echo n'a pas fini de le répéter de nos jours. Venise, donc, enrichie de Crémone, cherchait encore à s'agrandir et à compenser par des accroissements en terre ferme les pertes sur mer que Colomb et Gama lui occasionnaient, et, à la chute de César Borgia, elle étend sa griffe sur Rimini, Cesena, Faenza, et menace Ferrare. On

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