‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 13 sur 36 · M . 23, PAGE S · texte numérisé non relu

M . 23, PAGE S

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BURANO, TORCELLO

voit le morceau : de Crémone a Venise, de Bergame à Ferrare il s'étale trop ample pour ne pas inquiéter les autres. Florence, ville commerçante a qui la Méditerranée proche va permettre de regarder vers l'Amérique, Florence envoie Machiavel en tournée diplomatique pour appeler l'attention sur Venise. Jules II renifle au partage, et, en 1504, le traité de Blois est signé entre le pape, l'empereur et Louis XII, traité qui partageait les dépouilles de Venise entre les contractants. C'est ce que Jules II et la postérité appellent ' purger l'Italie des étrangers ". Il la purgea plusieurs fois ainsi, on va le voir.

Heureusement pour Venise, Maximilien, comme toujours, manque d'argent, et Louis XII tombe malade; Jules se fait tout miel aussitôt, et signe sa paix par laquelle Venise lui rend la Romagne de César, sauf Faenza et Rimini. C était encore un petit gain pour Venise ; et voilà surtout ce qui choque en elle. Elle trouve toujours moyen d'empocher quelque chose. On sent, chez elle, une attention continuelle à profiter de tout, d'attraper un sou par-ci, un sou par-là, pour que le bilan annuel se solde toujours en bénéfice. On ne rencontre guère dans ses actes ce qu'on appelle une idée". Il n'y a pas à Venise de nationalité ni de race qui veut grandir et s'étendre, mais seulement une caste qui veut profiter. Une mesquinerie hypocrite préside à ses actes. Et il faut bien croire que ce sens pratique ne suffit pas à faire vivre un peuple, une ville, mais qu'à ceux-ci il faut comme aux autres un idéal à soutenir et qui soutient. L'oligarchie marchande de Venise ne songeait qu'à solder son budget annuel au total du précédent. Elle ne pensait qu'à ses affaires. Elle ne prévoyait pas l'avenir. Elle se garantissait dans ses membres vivants, laissant aux générations suivantes le soin de se pourvoir. Une nation contemporaine, l'Angleterre, a été souvent comparée à Venise, nation marchande elle aussi. Que l'on songe aux larges vues, aux prévisions politiques de la Grande-Bretagne, et l'on pèsera toute la différence.

Si Rome, cependant, avait rompu, en s'entendant avec Venise, le traité qui la liait à Louis de France et à Maximilien d'Allemagne, ces derniers ne renonçaient pas à la proie qu'ils s'étaient partagée d'avance. Mais, n'étant plus que deux, ils se disputent, et chacun demande l'alliance de Venise contre l'autre. Venise, craignant moins l'amitié du roi que celle de l'empereur, se lie à Louis, et refuse le passage à une armée allemande qui devait conduire Maximilien se faire couronner à Rome. Et l'armée impériale est mise

en déroute par celle de la république qui, aussitôt, pour qu'il ne soit pas dit qu'elle ne profitera jamais, s'empare de Trieste.

La ligue de Cambrai, alors, se forma contre Venise, en 1509, La situation était celle-ci : Louis était l'allié de Venise, l'empereur venait de signer la paix, le pape s'était fait rendre les trois quarts de la Romagne et avait consenti a laisser le restant. Que Louis songeât aux belles provinces perdues, l'empereur a sa revanche, c'est naturel ; mais le pape? Jules, l'homme au " fuori i barbari !" ce pape si national qui ne rêve que l'indépendance guelfe, que fait-il ? Il s'allie aux rois étrangers et partage avec eux la conquête future. Il stipule en sa faveur le restant de la Romagne, sur laquelle il avait transigé, et il abandonne : I strie, Frioul, Trévisan, Padouan, Véronais, Vicentin à l'empereur ; Bergame, Brescia, Gênes, Naples, Trani, Brindes et Otrante au Français. C'est ce qu'on appelle communément, n'est-ce pas : l'Italie aux Italiens, fuori i barbari! Et Jules, ayant signé, se tourne vers Venise : Si vous me donnez les deux dernière villes de Romagne que je vous ai laissées, Rimini et Faenza, je lâche mes complices". Venise eût dû accepter? Elle n'avait rien à craindre de Jules, et tout des autres. Et puis, enfin, où irait-on si on pouvait ainsi impunément vous faire chanter ? Et Venise rassembla ses forces. Elle envoya son armée principale sur la frontière milanaise, et ce fut la déroute d'Agnadel, le 1 4 mai 1 509. Quelques jours après l'armée vénitienne avait rétrogradé jusqu'à Mestre, Maximilien occupait le Frioul, et Louis put regarder Venise de Fusina. Il restait en tout à la république : Trévise, Marano et Osopo.

Venise, alors, eut un sursaut d'énergie. Les riches versèrent leur argent au trésor, et la république renonça à tous ses droits sur les villes de terre ferme qu'elle laissa libres de traiter selon leurs intérêts. Puis elle envoya au pape poser la question : Et votre principe : purger l'Italie de ses envahisseurs ? " Jules se mit en colère pour ne pas répondre. Entre temps, Venise reprit Padoue et, chose plus importante, Louis rentra en France, se contentant de garder Bergame, Brescia et Crémone. L'empereur restait seul contre Venise qui put dès lors se défendre mieux. Maximilien, qui ne voulait pas plus d'un pape maître de Venise que d'une Venise maîtresse du pape, descendit alors en personne pour reprendre Padoue où Venise jeta vingt-cinq mille hommes.

Toutes les villes de terre ferme, traitées par l'empereur comme conquêtes, aident aussitôt Venise à se et à les défendre, et Naples elle-même envoie des vivres. Jules regarde, guettant le profit. Le

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BURANO. TORCELLO

gagne-petit de Venise ? Combien moins honteux que celui du pape ! Venise, du moins, ne le cherchait pas en se démentant, en trahissant son principe. Le siège de Padoue cependant, nous le connaissons par Bayard qui refuse de marcher à l'assaut si les Allemands ne donnent pas l'exemple. Mais la troupe de Bayard est à pied, celle de l'empereur à cheval. Et les gentilshommes ne veulent pas se commettre avec des boulangers, cordonniers et gens méchaniques '. Et on s'en alla. Padoue e'tait sauvée. Le pape refit sa petite paix, purement religieuse d'ailleurs, se contentant de clauses ayant trait aux évêchés, aux bénéfices, à la juridiction temporelle. Il laissait, en somme, la porte ouverte aux barbari. Fuori I Fuori ! mais revenez bientôt !

L'année suivante, en effet, la campagne reprit. Maximilien revint et une troupe française se joignit à lui. Elle ne coûtait pas cher à l'empereur, d'ailleurs, qui empruntait à Louis l'argent nécessaire à l'entretien. Les Allemands étaient commandés par le prince d'Anhalt, les Français par Chaumont d'Amboise, les Vénitiens par Paolo Baglione. Quelques batailles sont livrées sans autre résultat que de fatiguer les Français qui voient bientôt, avec stupéfaction, le pape former une coalition contre eux, au mépris du traité de Cambrai. Barbari, les Français, incontestablement. Mais les Allemands ? Non, les Allemands ne sont pas barbari, paraît-il. Il est vrai qu'ils disent toujours oui à ce que demande le pape qui ne songe pas, malgré cela, à leur demander de s'en aller. Bref, la campagne se tourne contre Louis, mais sans aucun succès. Jules alors ne décolère plus. Il jette les ambassadeurs en prison, excommunie le duc de Ferrare et Chaumont d'Amboise, appelle Naples au secours et s'étonne de ne pas voir Venise accourir l'aider à prendre Ferrare. Que de barbari ! Et comme ils changent ! Aujourd'hui, barbari c'ect Ferrare. On ne s'y retrouve plus, vraiment, dans les barbari de Jules.

Si Maximilien et Louis avaient possédé quelque décision, au bout de huit jours ils se fussent trouvés aux portes de Rome, car Maximilien voulait, aussi bien que Louis, protéger Ferrare dont la situation entre Rome et Venise pouvait servir contre l'une ou 1 autre. Mais Louis perd du temps à convoquer un concile pour savoir s il est licite de faire la guerre au pape. Heureusement le concile approuve, permet, et Chaumont marche sur Bologne d'où Jules se sauve, mais c'est Venise et non Chaumont qui y entre. Et voilà Jules qui saccage les barbari du Ferrarais et même de la Mirandole qui ne lui faisait rien autre qu'envie. Casque en tête, conduisant ses troupes romaines,

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napolitaines, vénitiennes et grecques, Jules s'empare de la Mirandole où il entre par la brèche. Il avait encore une fois chassé les barbares.

Derrière ce pape insensé, affolé, les Vénitiens se font modestes. On veut chasser les Français ; ils ne demandent pas mieux, puisque les Français voulaient prendre leur bien. Les Allemands? Ce sera pour plus tard. Ils profitent du présent qui est le pape enragé contre Louis, Et ils font a Brescia une belle défense contre Gaston de Foix, qui prend la ville après sept jours de carnage et de pillage tel que, dit Bayard, " la prise de Brescia feut en Italie la ruine des Français, car ils avaient tant gagné en ceste ville que la plupart s'en retourna et laissa la guerre ". Maximilien alors s'inquiète, s'allie à Venise et au pape. Et le 15 avril 1512 les trois alliés perdent la bataille de Ravenne. Hélas ! Gaston de Foix est tué ; l'armée française est prise de panique, se débande, tandis que Jules II court jusqu'à Ostie où il a fait préparer des vaisseaux pour y monter et s'enfuir. A la nouvelle de la débandade française, il reprend courage, demande du secours à l'Angleterre, a la Suisse, a un concile qui fait peur a la pieuse reine de France, Anne de Bretagne, signe des préliminaires de paix dans le seul but de tromper Louis, dénie bientôt sa signature, lance les Suisses sur le Milanais, détache définitivement Maximilien de l'alliance française, fait tant et tant que l'armée française repasse bientôt les Alpes, laissant en Italie les Allemands amis du pape pour qui le Germain n'est pas un barbare, bien entendu.

Ivre de joie, Jules marche la main dans la main de l'Allemand contre Venise, car c'est elle qui est devenue maintenant le barbare. Il prend Parme, Plaisance, Ferrare, Ravenne pour lui, d'abord; il donne Milan a Maximilien Sforza, le fils du More, et adjuge Vérone et Vicence a Maximilien d'Autriche : ' fuori i barbari ", le beau cri de guerre ! Que peut Venise ainsi enserrée ? Elle appelle le roi de France au secours. C'est le traité de Blois, 1513. La Trémoille et Trivulce repassent les Alpes, tandis qu'Alviano prend le commandement de l'armée vénitienne. Mais les Français sont repoussés. Alviano recule jusque sous Padoue, et il est battu a La Motta. En octobre 1513 Venise se retrouve aussi nue qu'au lendemain d' Agnadel. La main impériale, guidée par Jules II, l'homme du fuori i barbari ! se resserre de plus en plus sur l'Italie. Au moment où Jules meurt, nous ne pouvons oublier qu'il fut le principal agent de Charles-Quint. Dans quinze ans. l'Italie, grâce à l'impudente avidité de Jules, tombera sous le poing de l'empereur.

Encore un succès pour Venise cependant, à Marignan, aux côtés de

BURANO. TORCELLO

François P^ et on signe le traité de Noyon, en 1516, par lequel Venise rentrait dans Vérone. "Telle fut l'issue, dit Daru, de la ligue de Cambrai qui occasionna une guerre de huit ans. Les Vénitiens, pour la perte desquels cette ligue avait été formée, ne durent pas uniquement leur salut à leur contenance et à leur sagesse. 11 n'est pas au pouvoir des hommes de faire que la fortune n'ait aucune part dans les événements ; mais on ne peut se dispenser de reconnaître que le Sénat vénitien délibéra toujours avec calme, n'irrita jamais ses ennemis, divisa les autres par son habileté, ramena ceux qui n'étaient point irréconciliables, sut également saisir les occasions et les attendre, déploya d'immenses ressources, répara de grands désastres ; et ce qui fait le plus d'honneur à cette république, c'est que, pendant sept ans d'adversité, on y remarqua toujours la même unanimité de sentiments ".

Venise, cependant, continua a prendre part à la lutte de François F' et de Charles-Quint, mais mollement, et lorsque François eut signé la paix de Cambrai, elle signa F' janvier 1530 la paix de Bologne qui rendait Milan à Sforza, donc écartait France et Allemagne de cette partie de l'Italie, qui rendait a Naples les forts méridionaux, Ravenne au pape, et à elle-même toutes ses possessions de terre ferme. De toutes les puissances mises en lutte par l'ambition du Borgia, du Sforza et par la folie hypocritement nationale de J ules 1 1 , Venise fut en somme la seule qui agit avec quelque logique et s'en tira a son bénéfice. L'étroitesse de ses vues, que nous aurons souvent 1 occasion de déplorer, et qui la conduira finalement a sa perte, avait cette fois répondu mieux que tous les grands et beaux cris du pape au principe : l'Italie à elle-même. Au moyen âge, la nécessité des débouchés pour son commerce oriental avait jeté Venise sur l'Italie septentrionale. Au XV1« siècle, la décadence de son commerce maritime l'obligeait a conserver coûte que coûte ces débouchés. Ce fut pour les garder qu'elle se battit. Et n'oublions pas qu'on voulait les lui prendre aussi, et que, en les défendant, elle défendait l'Italie.

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