‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 14 sur 36 · SEPTIEME JOURNEE VENISE OUTRAGÉE · texte numérisé non relu

SEPTIEME JOURNEE VENISE OUTRAGÉE

Quartier de l'Ouest.

1ER, une dame me déclarait, en réponse à mon assertion sur l'agrément des grands vapeurs qui me portent du Lido à Venise et m'y ramènent deux et trois fois par jour, me déclarait avec une aigreur assez altière :

— Moi, je ne vais qu'en gondole 1

C'était pour m'apprendre à vivre congrûment. Mon humiliation vient d'avoir sa revanche, ce matin. Assis à la poupe du vaporetto, observatoire incomparable pour l'examen du Grand Canal, j'ai rencontré la gondole de ma pédagogue. Prise entre le vaporetto et un canot automobile, la barque semblait ivre ou folle, en tout cas sans dignité ni convenance. Et, dressée sur les coussins, la dame, les mains crispées aux rebords, jetait des regards aussi indignés qu'offensés sur les engins qui causaient le trouble de son âme et peut-être, un peu. l'agitation de son cœur. Je n'abusai point, cependant, et, au risque de me montrer incivil, je détournai la tête. Nous passions, alors, devant le rio San Polo où le Pisano, le Barbarigo et le Layard composent l'un des plus suggestifs paysages somptuaires de Venise. Et je songeai au sort vengeur aujourd'hui, mais abominable toujours,

QUARTIER DE L'OUEST

qui déshonore odieusement le Grand Canal, supprime de Venise l'un de ses charmes les plus grands, nous condamne dans la ville silencieuse et douce aux heurts et aux fracas.

Le progrès moderne, qui demande le transport rapide et économique, a défiguré entièrement l'aspect nécessaire de Venise. La gondole légère volant sur les eaux tranquilles est devenue d'usage impossible en dehors des rii. Dès qu'elle arrive en lagune ou au Grand Canal, elle est prise d'une frénésie qui la secoue dans tous les sens, la soulève, la rejette brusquement, faisant jaillir l'eau sous sa coque plate, la roule et la tangue, gémissante et désorbitée. Oui, certes, le vaporetto est hostile à Venise, et l'avenir dira ce que ces eaux éternellement projetées avec violence feront des terres molles où s'enfoncent les pilotis, et qu'elles viennent battre et désagréger. Mais le vaporetto, s'il est brutal contre ces vases agglutinées, ne l'est que pour elles seules. Son hélice profonde n'agite que fort peu la surface de l'eau. Et si l'innocence du remous est prouvée en ce qui concerne la solidité des palais, je me résignerai volontiers à l'inesthétique aspect du petit vapeur en faveur de sa nécessité populaire, économique.

Lui, du moins, lorsque je monte en gondole, me laisse à peu près jouir sans distraction du spectacle que Je cherche. Il rachète par le moins d'embarras possible et par sa commodité générale ce qu'il offre d'offensant et de grossier dans Venise noble et digne.

Mais le canot automobile ne saurait trouver aucune excuse. La municipalité en a justement défendu l'usage public. Elle n'a pas cru devoir l'interdire aux particuliers. Cette tolérance est coupable. Le canot automobile, et lui seul, rend le Grand Canal absolument impraticable aux gondoles. Son hélice à fleur d'eau, tandis que celle du vaporetto s'enfonce profondément, son hélice produit sur la surface, que la gondole caresse a peine, une agitation intolérable. Ses remous superficiels, déjà pénibles à un bateau qui aurait de la quille, ses remous viennent frapper la plate barque avec une violence odieuse. Construite pour le calme des canaux où la vague est inconnue, elle doit supporter le choc des flots courroucés. Si l'on est pris dans le sillage de deux canots ou entre l'un et le mur que l'on rase, on est menacé de submersion. C'est dans ce péril que je vis tout a l'heure ma méprisante amie, et je lui pardonnai.

Or, à quelle utilité vénitienne peut correspondre ce brutal engin ? A aucune. Il ne peut s'excuser, comme le vaporetto, sur la modicité du prix. Apanage des plus fortunés, des seuls riches, que fait-il donc

ici? Sa seule raison sociale est, après l'économie qui n'est pas sienne, la rapidité. S'il y a cependant, il me semble, une ville au monde où l'on ne soit pas pressé, c'est Venise ? Personne de ceux qui possèdent un canot automobile n'y ont des affaires. Les seuls bénéficiaires de ces mécaniques, c'est nous les visiteurs, qui venons à Venise exclusivement pour voir, pour nous promener, pour flâner enfin. Venise est un musée, tout entière, où l'on se rend pour regaider mille tableaux divers. Nous promenons-nous à Versailles dans un fauteuil à pétrole ? Le canot automobile à Venise reste inexcusable. Ses seules raisons sont le snobisme et la vanité, insuffisantes à tous points de vue. Et, si nous nous résignons au vaporetto, nous nen avons que plus de force pour réclamer contre ces machines que rien ne Justifie, que tout condamne au contraire.

On m'a dit que la municipalité de Venise se préoccupait beaucoup de l'envahissement de la ville par la folie ostentatoire et publiciste moderne. Elle songe, me dit-on, à diriger de plus en plus les étrangers vers le Lido où ils habiteraient, venant à Venise comme on va au musée. Et, du même coup, on débarrasserait Venise de tant d'enseignes blessantes, si réglementé qu'en soit l'usage. Comment empêcher en effet, aujourd'hui, cette agence de cinéma de plaquer ses lettres d'or sur un palais du Grand Canal? Aucun film n'y tourne, certes. Ce n'est qu'une agence, mais qui ferait des affaires tout aussi bien ailleurs. Et voici encore la constatation du besoin des industries modernes, et qui est d'offenser pour le seul plciisir, nous l'avons vu à Sant'Elena. Donc Venise se défend de son mieux ; elle fait beaucoup de sacrifices en faveur du Lido, et il paraît qu'elle songe à attirer le commerce sur la rive méridionale de l'île de la Giudecca où s'étendent de grands terrains vagues : un chemin de fer passant sous la lagune et sous la place Saint Marc, la relierait aux Procuraties, à l'abri desquelles la bouche de ce " métro " resterait invisible.

C'est l'avenir. Ce qu'il faut, tout de suite, c'est interdire formellement le Grand Canal aux canots automobiles de toute provenance. Aucun engin mécanique ne devrait dépasser le pont de la Paille où l'on s'embarquerait pour les promenades en lagune, et la Giudecca elle-même ne serait autorisée que pour le seul service du chemin de fer, en passant derrière la gare maritime et par le canal Santa Chiara. Ce trajet, à angle droit, ne serait pas plus long que celui du Grand Canal dont les méandres forment une S parfaite. L'insolence de l'automobile outrage ville et visiteurs au même degré. Elle nous prive

Cl. Mcirlin cl MichicU.

Église de la Salute.

Cr Martin et Michieli.

Un Rio,

Cl- Mjrtin et Michieli.

Pont de Rialto.

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