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de voir Venise ainsi qu'elle doit être vue, dans l'incessante douceur du déhanchement que le gondolier imprime de sa rame ; elle nous en prive sans profit pour qui que ce soit. Le canot automobile détruit Venise peu à peu en la rendant inhospitalière : sa taquinerie est odieuse et méchante. Elle est coupable ; la tolérer davantage serait criminel.
Ainsi je raisonne assis à la proue de l'automobile démocratique.... Le pont du Rialto que nous venons de passer proteste de toutes ses pierres fouettées, mais les ménagères qui descendent, chargées de paniers, pour se diriger vers TErberia, la Pescheria et les arcades marchandes qui font face à San Giacomo, m'imposent une raisonnable résignation. Le spectacle du Grand Canal, au surplus, me rappelle à des pensers moins vulgaires, dont je m'excuse sur leur nécessité, leur efficacité peut-être, ma prétention l'espère. A droite le Fondaco dei Tedeschi m'offre pour la centième fois ses grands murs nus où je cherche en vain, pour la centième fois aussi, quelque trace des peintures dont on parle toujours mais qu'on ne verra plus jamais. Il n'est pas un livre d'art, un album qui ne reproduise "les restes" des peintures de Giorgione qui l'ornaient. On n'ose plus guère reproduire celles de Titien. En réalité, malgré la prudence des guides qui les disent ' presque entièrement disparues", ces peintures n'existent plus. Je n'ai jamais pu en voir la moindre trace, et je suis plein de bonne volonté pourtant. De vieux textes, de vieux dessins permettent seuls d'affirmer qu'elles existaient, et quelles formes elles fixaient. Puis, voici le Michiel, le Sagredo gothique et la ravissante Cà d'Oro; à gauche le Pesaro d'un éclat magnifique, d'une Renaissance brillante et fleurie, et dont nous viderons un jour la querelle, enfin le Fondaco dei Turchi tout flamboyant neuf, restauration coupable et maladroite d'une ruine charmante que les vieilles gravures nous font déplorer encore plus. Le Vendramin lui fait face et honte. A côté de celui-ci, cependant, nous quitterons le vaporetto pour prendre le traghetto et nous entrerons enfin au musée Correr, installé dans le Fondaco tout neuf qui s'explique par lui, s'il ne s'en légitime pas.
L'ancien Fondaco avait été élevé au XIV» siècle, et, quelques années après, la République l'offrait à Nicolas d'Esté, marquis de Ferrare, dont elle désirait les bonnes grâces de voisinage en terre ferme. En 1602, César d'Esté le vend au cardinal Aldobrandini qui le revend en 1621 pour servir d'entrepôt aux négociants de Turquie. Lors de la décadence de Venise, l'entrepôt devint inutile ; il s'effrita. La ville le reprit pour en faire son musée civique.
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Il n'est rien comme un musée civique pour aider a. comprendre une ville. Ceux qui me suivent depuis tant d'années savent combien j'en aime l'éloquence et l'intimité ; la ville parle de toutes ses grandes voix et murmure toutes ses confidences. L'histoire et les mœurs s'y déroulent tour à tour, et rien n'est plus facile que de sortir des vitrines, pour les faire revivre, tous les objets héroïques ou familiers qui les encombrent. Au Correr de Venise, nous pouvons tout voir des temps militaires, des temps des grandes conquêtes, et des temps où Venise, tripot du monde, n'était plus guère qu'un Monte Carlo mâtiné de cabaret de nuit. La collection Morosini nous rappelle les exploits de Venise victorieuse, si le nom de Morosini, qui bombarda le Parthénon, sonne exécrableraent à nos cœurs. Et voici ses drapeaux, les lanternes de sa flotte, son épée, son butin de bannières au croissant d'or. Plus loin, regardez dans ces vitrines la collection des monnaies, de cet or qui roulait sur les tables de jeu au siècle de joie, au siècle de Candide et de Montesquieu; ces étoffes, dentelles, chaussures et surtout les robes, les magnifiques robes de soie, les voiles et les masques, les grands manteaux dont les sénateurs s'enveloppaient pour aller à leur vice sous le masque qu'on leur imposait, du moins, si l'on ne pouvait les empêcher de perdre sur le tapis vert leur fortune et la dignité de la Seigneurie ; les médailles et plaquettes de la Renaissance, les tapis, les poteries, les verres, les objets d'usage quotidien, intime, miroirs, pots à fard, ciseaux, lampes, bouteilles, coffres et coffrets, sculptures décorant les appartements, ferronnerie, tapisseries, toute la vie de Venise enfin. Disposez tout cela en désordre choisi, animez-le, et Longhi se dressera devant vous, Longhi l'incomparable et impitoyable chroniqueur de Venise, implacable témoin aussi d'une vie qui serait stupéfiante si nous ne savions déjà que Venise avait perdu, au XVIII* siècle, lors du bouleversement du trafic européen causé par les différentes découvertes géographiques et le développement de la civilisation européenne, toute raison sociale de grandir, tout moyen aussi de se défendre contre la corruption. La richesse, ne travaillant plus, s'amusait. L'or, ne trouvant plus de vaisseaux a lancer, roulait désœuvré sous les Procuraties où tous les aventuriers du monde venaient le ramasser. Longhi nous a transmis le souvenir de cette époque honteuse et brillante. Il nous dit aussi comment on vivait dans les palais ; toutes les petites scènes de la vie quotidienne, il les a peintes fidèlement. C'est au Correr que nous pouvons le voir, ainsi que nous voyons Canaletto en glissant sur la Giudecca et devant
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la Salute. Les tableaux de Longhi et les comédies de Goldoni, Jean- Jacques Rousseau, Casanova et Voltaire, je les mets au même rang. Longhi est aussi précieux qu'un La Lande, ou les Confessions ou même Casanova pour nous rappeler Venise, la Venise du XVIII» siècle dont un écrivain moderne, Philippe Monnier, me dispense, par son livre admirable et un peu terrifiant, de tenter le portrait.
Le musée Correr contient enfin quelques tableaux de premier ordre, au même point de vue documentaire : les fameuses Courtisanes de Carpaccio, ces courtisanes que nous jugeons exactement après avoir ouvert les vitrines et donné vie aux âmes fuliles de Longhi ; le Christ et les deux anges de Bellini ; un Tura, un Cossa, et ces images de doges, des doges de tous les temps, infidèles peutêtre, mais étonnantes d'évocation par l'idée même que le peintre trahit, lorsqu'il voit toujours la pauvre victime de l'oligarchie vénitienne sous l'aspect terrible d'un pouvoir effroyable par sa vanité autant que par sa férocité. Au surplus lisez l'histoire de Foscari, si vous voulez comprendre l'abominable dérision de cette puissance.
François Foscari était arrivé au dogat en 1422, à l'âge de quarante-huit ans. C'était lui qui avait voulu la guerre contre Milan, et qui l'avait conduite malgré l'opposition acharnée des marchands inquiets, opposition telle que, par deux fois, troublé, las, il avait demandé a se retirer. On ne le lui permit pas. Et on lui fit voir aussitôt que les succès qui couronnaient ses efforts ne pouvaient lui inspirer que la crainte, ne lui enseigner que l'humilité de sa condition. Son fils Jacques, au cours de la trêve occasionnée par le mariage de Sforza avec Blanche-Marie Visconti, fut accusé d'avoir reçu des présents des ennemis de Venise, entre autres de Philippe- Marie Visconti. Il n'avait rien reçu, on le savait bien, mais il était nécessaire d'abaisser le doge. Jacques, amené devant le Conseil des Dix dont son père fait partie, est misa la torture, et il est condamné au bannissement. Il se retire a Trieste. François obtient, quelque temps après, que son fils puisse résider a Trévise. Un membre du Conseil des Dix est alors assassiné. C'est Jacques qui a fait le coup ! " crient les Seigneurs. Jacques est arrêté, torturé et relégué en Crète. De là, il écrit à Sforza pour lui demander de déclarer qu'il n'a jamais rien reçu de Milan. La lettre est interceptée, Jacques ramené à Venise, torturé encore une fois, inutilement puisqu'il ne niait pas sa lettre, et de nouveau exilé à Candie. Mais auparavant, il devait passer une année en prison, dans ces Prigioni que les doges voyaient de leur fenêtre. L'année écoulée, il sort de prison pour gagner le
chemin de l'exil. On lui permet, ou plutôt on y condamne son père, d'embrasser celui-ci. Et comme Jacques tend vers François ses bras mutilés, le suppliant de faire adoucir sa peine, le vieillard impuissant ne peut que répondre :
— Obéis à ce que veut la terre, et ne cherche rien d'autre.
C'est le tableau de Delacroix. Et le jour où Jacques mourut à Candie, la Seigneurie trouva des preuves de son innocence.
La paix de 1454, cependant, avait été signée ; une grande gloire en rejaillissait sur François Foscari qui, depuis 1425, avait soutenu la lutte en dépit de toutes les pusillanimités et de toutes les jalousies. On l'avait abaissé dans son fils. Celui-ci reconnu inîiocent, Foscari allait-il relever la tête ? Cela n était guère à craindre de ce vieillard de quatre-vingts ans, mais d'autres Foscari pouvaient naître : il fallait montrer à ces ambitieux ce qui les attendait. Et ce vieillcud ulcéré, fatigué, ne paraissant plus guère au conseil ni en public, fut accusé de mépriser ses pairs, de réprouver l'Etat et sa justice. On voulait donc accepter sa démission ? Non pas ; mais le déposer pour incapacité de gouverner et pour suspicion légitime. La belle trame, n'est-ce pas? Ecœurer un homme, puis l'accuser de son dégoût ! Et le Conseil des Dix lui ordonna de résigner sa fonction.
Alors on vit le vieillard de quatre-vingt-quatre ans, le vieillard que la nausée étouffait, se redresser terrible : " Par deux fois, j'ai voulu partir, par deux fois vous m'en avez empêché. Vous m'avez torturé dans ma chair ignominieusement. Et donc je ne partirai pas ! Je ne partirai pas sur votre ordre. Venise seule peut dire qu'elle a assez de moi. J'en appelle au peuple de Venise !
Alors, on lui signifia sa déchéance, et on lui donna huit jours pour vider les lieux. Au jour dit, Foscari, les béquilles de l'infirmité sous les bras, apparut au haut de l'escalier des Géants. Le peuple houleux et hostile, monté qu'il était par les Sénateurs depuis huit jours, vit le vieillard solennel blanchi dans sa charge, brisé par ses chagrins et nimbé de toute la guerre qu'il avait conduite; le vieillard se redressait et regardait de ses yeux douloureux et vengeurs le spectacle de l'ingratitude. Et le peuple, épouvanté, laissa passer la grande victime. Deux jours après la nomination de son successeur, Foscari mourait dans son palais. Sa veuve refusa a ses cendres les funérailles dogales, et, un an après, le Grand Conseil défendait aux Dix de juger le doge. Nous, du moins, nous le jugeons, et notre jugement n'est que d'infinie pitié.
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Par les ni en gondole, ou de préférence par les calli à pied, nous nous dirigerons maintenant vers l'îlot où les Frari et San Rocco nous appellent. La vie civique de Venise, vue au musée Correr, se complétera de sa vie religieuse, et si les peintres mêlent étroitement l'une à l'autre, il n'en vaudra que mieux pour notre intelligence de la cité. Si, enfin, nous ajoutons à ces enseignements artistiques celui de la rue, des maisons ou des palais, la journée s'achèvera pleinement. II ne faut céder, à Venise, que le moins possible à la tentation de la gondole. N'oublions jamais que les canaux, en dehors du Grand Canal ostentatoire, ne servent que de passage et n'ont aucun rapport civique avec nos rues. On peut voir toute Venise sans emprunter aucun canal, mais en marchant. Les Vénitiens allaient a pied, tout comme les Parisiens. Et la gondole ne jouissait même pas du caractère semi-populaire de nos fiacres, s'il est inutile de dire que l'omnibus " était inconnu.... La vie vénitienne se déroulait le long des calli et sur les campi ou places publiques. II n'est guère de palais, même du Grand Canal, qui ne possède sa sortie pour piétons. Les campi, aussi, sont-ils, pour la plupart, occupés sur un, ou deux, ou trois côtés par quelque palais solennel, aux murs duquel, tout autant qu'aux murs du Grand Canal, sont inscrits les fastes de la ville. Se priver de marcher, c'est proprement ne pas voir Venise. Grand Canal a part, et sauf quelques exceptions, comme le Labia au Cannaregio, le Grimani du rio San Severo ou le Trevisani, les palais donnent sur les campi, moins flatteurs sans doute, mais peut-être plus vivants que leurs frères qui trempent dans la lagune. Et s'ils y trempent aussi, c'est comme le fait le palais ducal, par leur partie postérieure, comme l'hôtel moderne donne sur la rue, réservant la façade pour les jardins.
Ne craignons donc pas les calli ni les rive. Suivons le couloir entre les murs sombres, ou marchons le long de l'eau, à l'ombre souvent d'un jardin mélancolique, vers le tournant où se dresse un pignon gothique, une fenêtre renaissance, une cheminée a panier, un cyprès, une pergola, ces mille aspects pittoresques de Venise que les canaux fréquentés par les gondoliers procurent rarement. Et ce n'est passe mêler à la vie que de se ségréger ainsi dans la barque noire. J'aime, pour ma part, les campi de Venise au-dessus de tout; ce^ places sont une joie, d'abord, par leur ouverture où le ciel se voit largelOI
ment enfin ! Elles la sont aussi par la surprise de leurs vieilles masures, des boutiques aux auvents imprévus, leurs puits, leurs encoignures que des images saintes occupent, la fuite des calli aux angles, et au centre l'éclat du palais gothique ou trônait le seigneur du quartier, le maître et protecteur, le riche commerçant autour duquel te serraient les mercenaires de son négoce. Pour aller, par exemple, du Correr aux Frari, quelle diversité de chemins pleins d'imprévu et de leçons! On tourne à gauche pour se heurter au rio del Meglio, en négliger le pont pour traverser le campo San Giacomo, passer le rio de ce nom en faisant un détour, traverser le rio San Polo, le campo du même nom derrière l'abside de l'église, et gagner enfin le no dei Fr'ari qui vous jette sur la place de l'église, l'une des deux ou trois plus célèbres de Venise. Promenade d'un quart d'heure a peine, que l'on peut varier encore en prenant par la charmiante ruine de la Scuola San Giovanni Evangehsta, et le campo San Stin, et qui nous en dit sur Venise, la Venise-décor, où cinq ou six cents familles vivaient sur la m.isère de cent mille, plus que toutes les flâneries au Grand Canal. C'est un grand défaut des voyages de ne faire voir que le flatteur des cités. A Venise plus qu'ailleurs on en court le risque. Calh et campi nous garantissent avec vigueur de ce péril; ne négligeons pas d'y recourir a toute occasion.
Sur un large campo les Frari ouvrent leurs portes. Pendant dix ans, celles-ci ont été fermées pour les restaurations nombreuses de l'église, et les richesses Iransportables hospitalisées ailleurs. Les trésors ont, aujourd'hui, rejoint les œuvres massives restées sur place, et les Frari développent un ensemble de grande richesse et d'extrême variété. Mais combien, parmi les visiteurs, se sont souciés du monument luimême ? Et je voudrais bien ici, sur cette place, devant ces murs nus et froids, d'une brique sale, je voudrais bien demander a quelque ruskinien de se justifier ! 11 se peut, et je serai peut-être bientôt de cet avis, que le gothique convienne mieux aux palais de Venise Aue tout autre style. Nous verrons, d'ailleurs, dans quelle mesure. Mais cet art ici, tel qu'on le voit dans sa pureté, personne ne pourra s'en émouvoir. Et si je lui accorde un peu d'attention, c'est pour des raisons auxquelles le voyageur peut légitimement ne pas s'arrêter. Le souvenir que les Frari me rappellent, en effet, du tro ublant problème dont j'ai essayé, après M. Emile Bertaux, d'élucider quelques donnéesen Italie méridionale et en Toscane, a Barietà Volterra entre autres, le problème de l'architecture des Normands répandue en Italie par le père de Niccola Pisano et péu celui-ci, ce souvenir ne peut
Musée Correb. — Longhi : I'n Ridot-;
Musée Corbfr - Longhi : \'isite ai- Couvent.
QUINZE JOLRS A VENISE.