‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 16 sur 36 · I-L. 2(j, PAGE · texte numérisé non relu

I-L. 2(j, PAGE

QUINZE JOUHS A VENISE.

l'L. 3o, PAGE I03.

QUARTIER DE L'OUEST

frapper la foule qui passe légitimement indifférente devant ce porche nu à double arcature supérieure, d'une sécheresse que la meilleure bonne volonté ne peut dire sœur de la richesse du Grand Canal.

Au surplus, l'intérêt des Frari réside tout entier dans son décor intérieur, non pas même sa structure glacée et banale, mais ses monuments et ses œuvres. La profusion y est extrême, et je répéterai toujours que je ne prétends ni au catalogue ni au guide, mais aux impressions. Et parmi celles-ci il faut choisir. Aussi, si je les regarde bien aujourd'hui, mettrai-je dans un coin de ma mémoire les tombeaux des doges Foscari, Tron et Pesaro, ceux de quelques hommes de guerre, et que je me rappellerai lorsque nous irons à San Giovanni et Paolo, le Panthéon vénitien ; je joindrai à mes souvenirs le triptyque de Giovanni Bellmi, l'œuvre la plus prestigieuse du merveilleux maître, dune émotion si humaine, d'un vivant " si intense, et dont le cadre admirable, étonnement justifié de tous les passants, rehausse encore l'éclat et le prestige ; je n'oublierai pas non plus de penser a tant d objets ornementaux placés ici a profusion, lorsque je parlerai de la sculpture vénitienne ; et, après un salut au tombeau de Canova, c est surtout au tombeau de Titien, non pas pour lui mais pour les cendres qu'il contient, et enfin a la Vierge de Pesaro que je m'arrêterai un instant.

Venise possède peu de Tiliens. Si l'on veut étudier le plus grand de tous ses peintres, et l'un des deux ou trois plus grands de tous les peintres, c'est a Florence, a Paris, a Vienne et à Madrid qu'on peut seulement le faire. Du moins Venise détient-elle deux tableaux qui comptent parmi les plus belles de toutes les œuvres de Titien, et qui sont les plus remarquables de ses œuvres religieuses : l'Assomption et la Vierge de Pesaro qui se présentent à nous, par surcroît, dans une opposition émouvante.

Exécutées a huit ans de distance, au cours de la quarantaine de Titien, elles expriment toutes deux son génie dans toute sa verdeur et dans la possession de soi ; et elles nous font saisir aussitôt toute la plénitude, dans sa diversité, de ce génie. U Assomption respire l'élan, la fougue, dirais-je, si je ne devais garder ce mot pourTintoret. La Vierge de l'Assomption semble lancée vers les cieux par le souffle spirituel même des apôtres qui se soulèvent de terre pour s'envoler avec elle. L œuvre tout entière est une assomption ; tout jaillit du même bond et les hommes attachés à la terre suivent la mère de Dieu de leur cortège. Jamais la peinture n'a donné et ne donnera quelque- chose d aussi emporté, d'aussi puissamment agile, et la pesanteur même io3

des apôtres ajoute encore à la béatitude ravie de leur âme projetée. En vain, certains cachent-ils leur visage ou tombent-ils prosternés : leur corps défaille, mais leur âme surgit, et l'inoubliable apôtre debout, dos tourné, les emporte avec lui lancé, cependant que la Vierge monte légère vers son fils, nuage, âme immatérielle, et dont les traits d'extase ont oublié le monde. Il n'est pas, dans l'art d'aucun temps, d'oeuvre aussi pleine, aussi juste, aussi claire, émanée d'un esprit aussi lucide auquel ne manqua aucun moyen de réalisation. Oui, certes, il est grand de posséder une telle maîtrise du crayon et du pinceau ! Il l'est peut-être encore plus, surtout pour nous qui préférons les âmes aux instruments, d'avoir joui d'une intelUgence aussi vive et pénétrante, d'avoir osé aborder ce problème avec tant d'audace, avec une si parfaite possession de ce qui était nécessaire à l'accomplissement. Il faut monter ! se disait Titien. Et il monta comme jamais on ne s'éleva. A Naples, à Florence, pour rester dans mon domaine italien, je l'ai vu psychologue du Paul III et de la Vénus d'Urbin, virtuose de la Flora et de la Bella. Je vois ici tout son génie implacable à lui-même, d'une honnêteté totale, au sens le plus noble du mot, cette honnêteté envers soi qui est le privilège des plus grands, parce qu'elle ne se contente que par la réalisation absolue, sous toutes ses faces, avec toutes ses exigences, de l'idée conçue.

Et c'est bien cette qualité suprême que je trouve dans la Vierge de Pesaro, antithèse magnifique et flagrante. Je disais tout à l'heure de V Assomption : il n'est pas, dans la peinture d'aucun temps, d'œuvre aussi pleine, aussi juste, aussi claire. Il n'en est pas, sauf une autre oeuvre de Titien : la Vierge de Pesaro. Brusquement, l'esprit de Titien s'est retourné ; avec une souplesse admirable le peintre a rabattu son élan, comprimé sa fougue, et s'est modelée dans son cerveau l'œuvre la plus calme et la plus douce de toutes. La Vierge de tout à l'heure s'est assise parmi les hommes au milieu desquels elle est revenue. Jésus joue espiègle avec son voile, les apôtres lui parlent respectueusement familiers, les donateurs sont pacifiquement agenouillés. Tout respire ici le repos bienfaisant, la sérénité satisfaite. Autant, tout a l'heure, nous voyions Vierge et apôtres éperdus, presque fous de divinité, autant nous les voyons sereins et assagis, dans la dignité, la pudeur presque, l'innocence. Titien avait à représenter une famille illustre, celle des Pesaro, s étant acquis des mérites à la béatitude éternelle, et venant présenter à la Vierge ces mérites par l'entremise des saints. Règlement divin de

QUARTIER DE L'OUEST

comptes divins, la Vierge de Pesaro apparut à Titien en offrande céleste de vertus déjà détacKetées de la terre, n'ayant plus que leur seul parfum. Il n'est plus question de monter au ciel ; on y est arrivé. Et chacun d'exhaler une âme sûre, tranquille et déliée.

Ici encore, comme dans l'Assomption, Titien a compris la loi sévère qui lui commandait. Et il s'y est soumis avec la même franchise, dans la même rigueur. La Vierge Je Pesaro est un tableau votif offert en l'honneur d'âmes qui appartmrent à des hommes plems d'honneur, de vaillance et de vertu. Elle est le cri des enfants en faveur de leurs ancêtres que la vie éternelle vient d'accueillir, ou qu'elle accueillera à leur tour. Titien saisit bien, avec une hardiesse magnifique, que, autant Y Assomption, en dépit du miracle, devait rester humaine, autant la Vierge de Pesaro, en dépit de ses acteurs qui avaient circulé le long des calli et sur le Grand Canal, devait être céleste. La première rendrait l'émotion et l'épouvante, la seconde peindrait la béatitude du repos au sein de Dieu. Et tout ce monde éperdu, affolé, lancé dans les airs, de V Assomption humaine, il l'assit, le retint sur la terre où ces Pesaro, ses concitoyens, avaient posé. L'antithèse picturale se double ici d'une sentimentale, si profonde et si noble. J'y lis avec une joie sans égale dans l'âme du grand maître dont la vie reste encore a écrire. Et je m'étonne chaque jour davantage que, étant donnée l'abondance des documents que nous possédons, personne n ait encore songé à faire revivre celui-là. L'ouvrage de M. Georges Lafenestre, si remarquable à tant d'égards, et si précieux, manque complètement de cette psychologie de Titien. Et c'est elle qu'il nous faudrait, pourtant, bien plus que l'énumération de ses œuvres et du prix qu'elles lui furent payées. Si l'on voulait enfin descendre au fond de ce cœur-là, je crois que jamais on n'aurait rencontré âme aussi claire, esprit aussi sagace, réfléchi et profond. Le Titien des portraits, etceluideY Assomption, et celui de la Vierge de Pesaro me paraît, à mesure que j'en étudie les œuvres au hasard de la route, l'un des hommes les plus sages, d'un équilibre prodigieux, d'une raison unique, qui aient jamais justifié l'orgueil d'un peuple de l'avoir possédé.

Bien d'autres réflexions encore, et sans fin, ces œuvres nous inspireraient. Et ce sont celles concernant leur art intrinsèque. Nous le ferons mieux en nous occupant des Vénitiens qui sont plus exclusi-

io5

vement peintres, et prêtent moins à la spéculation. Giorgione, Tintoret, Veronese, Tiepolo nous parleront abondamment, chacun à leur tour, de l'art vénitien : Titien appartient au monde entier, et, je le répète, l'artiste seul, nous le voyons mieux hors de Venise, si, portraits à part et au-dessus de tout, Venise nous dit mieux l'homme que nous pouvons aussi, en nous promenant, coudoyer. Nous pouvons le voir dans son atelier du côté des Fondamenta nuova, à la fenêtre d'Arétin au Grand Canal, au palais des Doges, partout enfin où la lumière et le luxe de Venise se répandent et nous charment. Et le laissant, tout de suite nous irons a San Rocco reprendre le fil de la peinture vénitienne où nous l'avons laissé; tenu maintenant par les vigoureuses et quelquefois brutales mains de Tintoret.

La Scuola di San Rocco est l'un des monuments les plus charmants de Venise, et peut-être aussi l'un des plus purs de la Renaissance en général. A l'époque où la Renaissance arrivait à Venise, elle était déjà bien avancée dans toute l'Italie, mais elle débarquait par les lagunes, purifiée, primitive, pour y accomplir tous ses stades. Elle ira vite, d'ailleurs, si l'on songe que la Scuola di San Rocco fut commencée avant et achevée après la Librena Vecchia. Venise fut lente à se mettre en route, mais elle rattrapa le temps perdu. Et le baroque s'y trouva presque en avance ! Venise n'inventa guère. Sa gloire consiste dans une adoption, très souple et presque toujours conforme a son paysage, des formules importées ; nous le verrons principalement lorsque nous nous arrêterons aux palais du Grand Canal. Aujourd'hui la pure Renaissance de San Rocco nous enchante, cette Renaissance qui sera peut-être un peu sèche au bord des eaux, mais qui, sur cette petite place, triomphe justement. Et déjà se précise la formule : la Renaissance de terre ferme perdra beaucoup au long des canaux ; si Ruskin n'avait voulu dire que cela, nous lui donnerions raison. Mais quelle souplesse elle garde, malgré tout, trouvant le moyen d'introduire encore parmi ses lignes droites les arcs jumeaux et les roses des palais gothiques! Quanta l'intérieur, c'est la grande majesté de l'espace, la pureté des lignes sobres dans la richesse du décor ; les deux salles, l'inférieure et la supérieure de San Rocco, comptent parmi les œuvres les plus achevées de la grande époque architecturale. Et, pour n'y pas revenir, la même noble conception, aussi pure et majestueuse, se retrouve dans l'église San Rocco, que nous réunirons dans notre souvenir à la Scuola, puisque, en toutes deux, domine Jacopo Robusti à qui la profession de son père, qui --^ 1 06

QUARTIER DE L'OUEST

était teinturier, valut le surnom, qui est devenu son nom, de Tintoretto, Tintoret.

A elles deux, église et Scuola contiennent près de soixanle-dix toiles de Tintoret. Avec les oeuvres que nous avons regardées au palais des Doges, d'autres que nous avons vues au musée ou verrons dans d'autres églises encore, ce sont plus de cent œuvres, toutes considérables, sans parler des portraits, que Venise nous offre pour l'étude de ce peintre, l'un des plus extraordinaires et troublants que l'on puisse rencontrer.

Je n'ai jamais connu d'artiste qui revînt d'un premier voyage à Venise sans proclamer que Tintoret est le plus grand. Si Tintoret pouvait entendre cette appréciation, il se réjouirait au fond de son âme, non pas du tout parce qu'il serait dupe du compliment, mais parce qu'il y verrait justement le résultat de ce qu'il a toujours poursuivi : le maximum d'effet. Il n'est pas au monde de peintre qui produise une impression aussi violente que Tintoret. Et si la grandeur réside dans le coup de poing, Tintoret domine l'art tout entier. Mais, peu a peu, cependant, on échappe à l'argument brutal, et on réfléchit. On analyse son impression, et l'on s'aperçoit que trois éléments principaux composent ce talent, et qui, tout en étant essentiels, ne sont m exclusifs ni suffisants.

Tintoret a possédé, plus que quiconque, le sens du mouvement. Nul n'a su comme lui agiter ses personnages, leur insuffler la vie extérieure. Cela, même, est presque maladif chez lui. Il en arrive à précipiter en torrents les plus placides étangs : Son Saint Sébastien de San Rocco trouve moyen de gigoter, dans une pose de dueUiste, contre sa colonne, et l'ange de l'Annonciation ne peut entrer chez Marie à moins d'un véritable ouragan qui crève la muraifle pour lui livrer passage, ce qui permet a la Vierge des gestes d'épouvante. Pour baptiser le Christ, Tintoret a convié tout un peuple qui se presse sur les rives, et le Baptiste courbe le Christ à genoux d'un poing ferme sur la nuque. La Résurrection est une lutte entre les anges pour ouvrir le tombeau d'où le Christ s'échappe comme s'il dansait. Le Massacre des Innocents n'est que bondissements et la Cène de San Trovaso presque une dispute de cabaret. Au palais des Doges, Venise reine des mers figure assez bien les poissons dans l'aquarium ; Venise recevant le doge da Ponte, si elle est plus calme, donne cependant une impression d'élan due, d'ailleurs, aux plus nobles raisons de l'art. Vous devinez ce que, dans cet état d'esprit, il a fait du siège de Brescia et autres batailles, et de ce que peut être, enfin, son

Paradis, le plus inouï grouillement de vers qu'on ait jamais vu.

On pourrait croire que cette violence, un tel excès dans le mouvement ne s'obtiennent qu'en sacrifiant délibérément toute réalité, comme fera plus tard, par exemple, un Tiepolo, les personnages emportés dans un tourbillon si étranger a ce monde qu'on ne peut leur demander de s'en souvenir, si peu que ce soit. Et jamais, cependant, jamais dans aucune peinture peut-être, le réalisme des scènes et des poses n'a été poussé aussi loin. Dans le Serpent d'airain de San Rocco, Jésus lance une gifle formidable ; dans le Veau d'or de rOrto on apporte la pièce montée; Moïse et le rocher jaillissant représente un peuple altéré se ruant a l'ouverture des cite'rnes ; l'Adoration des Bergers se passe dans une soupente ; la Cène de San Giorgio dans un cabaret enfumé ; la Manne est un campement où l'une raccommode ses linges, l'autre les lave, une autre cherche les poux a son amie. Bref, un parti pris de trivialité, de rudesse, de terre à terre qui maintiennent ces oeuvres dans la plus immédiate réalité, en opposition non seulement avec leurs sujets, mais encore avec le souffle ardent qui les anime.

Et alors intervient un troisième élément qui achève de tout bouleverser, élément non pas présent dans toutes les œuvres, mais que certaines contiennent jusqu'à un point insoupçonné, je veux dire l'élément du véritable idéal. Tintoret sait, tout en voulant âprement y rester, s'arracher a la terre. Et nul comme lui, quand il le veut, ne s'épure. II est poète aussi, il rêve aussi bien que quiconque. Son âme se bande aux plus hautes conceptions, sa grâce est divine, son tragique atteint au pur et haut lyrisme. Je ne connais rien pour ma part d'aussi sérieusement noble que, au palais des Doges, le Mariage de sainte Catherine. Quel Giorgione ou quel Léonard aurait jamais exécuté quelque chose d'aussi intense, d'une âme aussi perspicace dans la candeur, que la Sainte Marie l'Egyptienne de San Rocco? La Fuite en Egypte s'enveloppe d'un mystérieux silence, Marie entrant au temple, de l'Orto, atteint une grandeur majestueuse dans l'innocence, qui sait n'être pas familière, et a laquelle la même scène par Titien, à l'Académie, rendra, et de loin, les armes. Les nus sont empreints d'une délicate élégance ; leurs gestes sont mesurés et doux, si doux qu'ils sont mièvres quelquefois : Vénus fait 1 aumône a Bacchus, Minerve chassant Mars semble murmurer : ' Allons ! écarte-toi ! " et Mercure reçoit comme Paris les hommages des Grâces. Le nu donne à Tintoret non pas une âme voluptueuse, mais un cœur respectueux et attendri. Il le trouble dans son instinct foncier io8

Page 1