‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 20 sur 36 · NEUVIEME JOURNEE SUR LES BORDS GALANTS · texte numérisé non relu

NEUVIEME JOURNEE SUR LES BORDS GALANTS

La Brenla.

PEUT-ON vraiment, sans puérilité, demander aux voyageurs de descendre du train avant d'arriver à Venise, pour gagner la ville, comme on faisait autrefois, en gondole a travers la lagune? Ce serait sagesse, oui. Mais il est des sagesses devenues théoriques, toutes spéculatives par la faute des mœurs qui nous obligent en dépit de nous-mêmes. Et nous avons tant de hâte de la voir, cette Venise, ce qui compte bien comme excuse aussi! Rouler dans le train de Mestre au Grand Canal, tomber brusquement sur celui-ci, nous savons bien que c'est gâcher Venise, la saisir brutalement, la violer presque. La gondole ne prépare plus personne au contact, comme elle faisait autrefois des voyageurs bercés, déjà Vénitiens par le balancement qui les poussait.

Faut-il donc, alors, renoncer a l'approche délicate, a l'approche logique, puisque Venise exista à cause même de la difficulté et du mystère? Faut-il se résigner a ne pas la voir comme nos ancêtres la voyaient pour la première fois ? Monter en gondole à Mestre, c'est une nécessité que l'on ne doit pas regretter; au surplus, si l'on y

tient, on peut faire le tour de Venise en gondole, s'en aller assez loin vers la côte au bout de Cannaregio et revenir doucement vers la ville. Mais ne nous reste-t-il pas encore la Brenta oîi naviguait autrefois quelque coche d'eau, et qui débouche toujours à Fusina où l'on s'embarquait alors sur la lagune, à l'ouest de la Giudecca ? C'est par là, autant que par Mestre, que les voyageurs arrivaient. Le jovial et charmant président, notre cher Brosses, suivit ce chemin, et tant d'autres avant et après lui ; la Brenta, qui fut un moment la Canope de Venise et dont la gloire retentissante laisse dans l'esprit, lorsqu'on ne l'a pas vue, une impression de rives désertes, de palais écroulés sous les sables d'un Nil d'où les hommes ont disparu ; la Brenta, qui se présente à l'imagination coulant entre deux berges pelées, sans troupeaux et sans habitants, d'où auraient fui comme de Sodome les Vénitiens d'aujourd'hui, honteux de la Venise d'autrefois ; la Brenta, naguère chargée de musiciens, bordée de palais joyeux, sillonnée nuit et jour d'une foule où Pietro Aretmo, l' Arétin, trouvait sa meilleure clientèle de filles et de princes, où Casanova rencontrait ses héros et ses partenaires ; la Brenta enfin, sorte de Seine bougivalesque", lieu de villégiature et de plaisir où tous les luxes et tous les vices qui tuaient Venise venaient se renouveler aux verdures de la vallée, s'entretenir et se régénérer dans un repos qui prenait soin, par des exercices répétés, de ne rien oublier des voluptueuses fatigues. Avec la Venise de Candide, et avec celle du prince de Mantoue dont la crapule était si forte qu'il était défendu aux patriciens de s'asseoir à la table de jeu qu'il occupait, la Brenta a disparu. Nous la traitons sur le même pied que le Bucentaure ou Musset, et c'est tout au plus si nous nous disons qu'il faudrait aller sur ses bords pour lire la Venise au XVIII' siècle de Philippe Monnier, l'un des plus suggestifs ouvrages, et des plus pleins, qui aient jamais été écrits sur la Venise des lagunes au siècle joyeux. Pourquoi donc n'essaierionsnous pas de la voir, cette Brenta ? Est-elle vraiment aussi déserte que notre imagination le suppose ? Ne reste-t-il pas plus de ses aspects d'il y a cent ans qu'il ne reste de rivages de Canope a Alexandrie, ou de Tigre sous Ninive? J'ai voulu le savoir, j'ai voulu voir, et l'excursion facile que je viens de faire demeurera dans mon souvenir l'une des plus charmantes que j'aie jamais accomplies. Je l'ai vue, cette Brenta, et je n'en puis croire encore mes yeux. Méfions-nous toujours de notre imagination ! Il est si tentant, n'est-ce pas, de faire expier au pauvre fleuve les fautes de Venise ? Et cependant son innocence est là qui m'a fait honte, et mon émerveillement,

LA BRENTA

avec mon remords, durent encore de sa grâce, de son animation, de sa perpétuité enfin.

M. Henri de Régnier, dans ses jolies Images vénitiennes, raconte qu'il voulut, lui aussi, connaître la Brenta, et je crois bien que le poète qui chante si finement le XVIII* siècle vénitien se promettait comme moi de belles antithèses. Il dut renoncer à celles-ci, et pour cause. 11 partit un beau matin, comme Je viens de le faire, pour visiter le fleuve galant, mais il le prit à rebours. Un canot automobile le conduisit de la Dogana à Fusina, et de là jusqu'à Stra. C'est dans l'autre sens que j'ai voulu suivre la Brenta, non seulement — ce qui paraîtra suffisant, à tort d'ailleurs, on va voir pourquoi — parce que je n'avais pas de canot automobile à ma disposition, mais aussi et surtout parce que je voulais, n'ayant pas abordé Venise comme faisaient nos pères, y revenir ainsi une fois du moins. Je me suis donc, cette année, arrêté à Padoue oïl, d'ailleurs, le voyageur peut se rendre de Venise, dès le matin, par le chemin de fer, pour me rejoindre. L'occasion de voir ou mieux encore de revoir Padoue n'est pas négligeable non plus, Padoue l'une des premières petites villes à qui je donnai toute mon âme, la Padoue de l'Arena où Giotto, en un tour de nef, nous remet sous les yeux toute la grande Toscane, la Padoue des Eremitani où Mantegna a laissé son chef-d'œuvre, la Padoue du Santo, de Gattemelata, celle de Tite-Live, aussi, " la lourde Padoue " de l'histoire, et, ne l'oublions pas en ce voyage, Padoue mère de Venise. De là, de la place Ganbaldi, un tramway part toutes les heures pour Fusina, en correspondance avec le bateau de Venise, en tout trois heures de trajet, dont deux le long de la Brenta. N'est-ce pas le chemin que durent suivre les Venètes fuyant Attila ? La Brenta, de Padoue à Fusina, fut longtemps le grand chemin de la tene ferme à Venise. Elle devint ensuite le rendez-vous gcilant de la ville. Je vais la voir maintenant charmant refuge de fraîcheur pour une bourgeoisie paisible et sans gloire, quelque chose, en somme, pour la perpétuité dans la transformation, comme Marly ou Saint-Germain où la nature et les mœurs subsistent pareilles en dépit des hommes ingrats, des déchéances et des vicissitudes de l'histoire.

En quittant Padoue, le tramway ne rejoint pas tout de suite la Brenta. Il court un instant parmi les champs fertiles, couverts de perches hautes comme des lances. Arbres verts, moissons diverses dans une large plaine toute plate, où nous roulons rapidement. Çà et là quelque villa ou casale aux murs rouges, avec des " pergole" et des parasols. Le paysage classique en toute l'Ilalie, comme l'est chez i3i

nous le toit de tuile et la meule a côté. Bientôt, cependant, la Brenta est rejointe, et la première surprise de voir cette haute Brenta aussi verdoyante, de vous saisir. Au fait, pourquoi ne serait-elle pas verdoyante ? Mais elle l'est à sa façon qui est très généreuse, arbres touffus, un vrai paysage de vallée en montagne, a son pied du moins. Les Alpes sont proches d'ici, il pleut souvent, et la nature reste abondante et très tendre. Partout grands jardins et parcs, maisons petites sous des arbres, une banlieue enfin, celle de Padoue plus que de Venise, mais qui toutes deux bientôt se réuniront, se touchant déjà.

C'est à Stra que la fusion se fait, a Stra, long village de chaque côté d'une large route qui rejoint bientôt la rivière un instant quittée ; et, s y mirant alors, les villas s'alignent, sur la rive gauche principalement, que longe la route. Des roses et des glycines envahissent des balcons. Des toits de chalets et des toits a terrasses. Derrière, de véritables bois. Et voici, a dix minutes du village, un grand et long mur, a grilles imposantes, le mur de la villa Pisani, parc considérable a bâtiment imposant, château de patriciens, et dont les ombrages font l'émerveillement de la contrée, — et même de l'Italie. Pour nous, septentrionaux, ce parc n'a rien qui nous touche si vivement, en dehors de son noble dessin. Mais, même au pied des Alpes, il serait encore sous ce ciel une manière de prodige. Il l'est seulement davantage au bord de la Brenta. C'est notre parc français ou anglais si l'on préfère, avec, cependant alors, toute une partie purement française très plaisante, celle des parterres et des jardins. Regardant la façade intérieure, un parterre d'eau rectangulaire s'étend, entouré de bandes droites, et s'arrête au fond devant le bâtiment en hémicycle des écuries. Les deux monuments se regardent et, dans l'eau, s'embrassent fraternellement. " Stra est comme théâtrale et faite pour la mise en scène d'une vie fastueuse. C'est une demeure emphatique, mais c'est aussi une demeure de paresse noble, de luxueux loisir et d'été. II faut la voir par une journée de soleil, avec son vaste et frais vestibule que soutiennent des colonnes espacées, sa double cour dont les murs extérieurs sont décorés, a la fresque, de sujets mythologiques détériorés, avec son large escalier et sa suite de salons et de chambres, avec sa salle de bal où Tiepolo a peint au plafond des nuages, dans un air subtil, et des figures volantes '.

La maison est considérable, un très grand château. Bâti au XV1II« siècle pour les Pisani, il nous en dit long, ne serait-ce que par sa taille, sur ces familles vénitiennes dont il nous confirme i32

Cl. de IWiilcnr.

Stra. — Palais Pisani : Façade.

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Stra. — Palais Pisani : côté des jardins.

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Stra. — Palais Pisam ; Jardins et Éciriks.

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E.MBOICHLRE DE LA BrEMA.

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