CL. >S. P.\OE l
LA BRENTA
l'idéal de luxe. " Théâtral", dit M. de Régnier ; et même davantage. Le faste dévore Venise, la folie de briller. Un autre élément pourtant intervient ici, qu'il est juste de noter. Et c'est le besoin d'espace. Les palais du Grand Canal sont forcément exigus. La lagune est petite, et il en faut pour tout le monde. On se rattrapait aux champs. Tout de même, pour nous qui connaissons les villas médicéennes autour de Florence, nous ne pouvons éviter le rapprochement. Les facteurs sont renversés. Les armateurs Pisani ne furent jamais des Medici, et ils se logent dans un palais véritablement royal, tandis que les Laurent et ses descendants les Grands-Ducs se contentent d un Castello et d'un Caiano. L'oligarchie vénitienne s'enfle de plus en plus, tandis que l'aristocratie florentine s'affine. Le rang est dans les âmes et non dans les titres ou le vêtement.
Le pcJais de Stra, je n'en vois guère qu'un qui lui soit analogue,
et c'est celui des rois de Naples, à Caserte. Plus petit sans doute,
mais de même grandiloquence, avec sa façade digne de Bernin ou
de Maderna, ses cours et ses degrés sur les jardins. Mais le charme
est grand, en revanche, des eaux limitées par les charmantes écuries,
un beau décor vraiment où l'on sent l'influence pompeuse du XVI f siècle
français. J'ai longtemps erré dans le parc touffu et dans les jardins
où un laE'rinthe m'a effraj'é quand on m'a eu dit le temps nécessaire
à son pffcours ; je sais bien le plaisir de ce jeu de société ; et si
quelque jolie femme en domino, comme au temps des Pisani, s'y
lançait devant moi, je me plairais sans doute à m'y risquer... Meiis le
tcurnaement sur moi-même, plaisir de chien, ne me tente guère...
Pomi'no a part, que faisaient-ils donc, ces Pisani, si ce n'est tour-
oyer ? Cela les empêchait de voir le monde qui les entourait,
orage qui grondait. Ils jouissaient de la vie qui leur était douce, insou-
leux du lendemain. Cinquante ans après l'achèvement du Pisani de
Stra, la tempête éclatait, balayant les derniers Vénitiens qui n'avaient
pas perdu au jeu leurs derniers ducats. Leur vainqueur Napoléon
s'emparait de Stra et l'attribuait comme résidence au vice-roi Eugène,
Il est bien curieux de voir à quel point Napoléon, dont la personne
cependant ne manquait ni d'autorité ni de prestige, recherchait
la puérile pompe. Une redingote grise sur le dos, un petit chapeau
sur la tête, il avait conquis le monde , et il faisait trembler les rois.
Cependant il n'avait de cesse qu'il n'eût revêtu des pourpres et coiffé
des diamants, qu'il n'eût logé soi et sa famille " sous les lambrisdorés ".
Aussi, à nos yeux, plaide-t-il un peu en faveur des Pisan^, de
Venise luxueuse et qui paya cher sa fastuosité.
Je suis remonté dans le tramway qui, jusqu'à Fusina, va désormais ourler de son rail le bord de la Brenta. La charmante broderie, et quelle imagination saugrenue nous représente cette Brenta stérile et veuve ! Ce n'est pas une rivière, mais bien plutôt un canal dans un parc, et dont les herbes hautes sont gazonnées des plus fraîches verdures. La Brenta serpente paresseuse, à travers la campagne fleurie, entre deux rives tendres où le printemps répand ses anémones et ses pervenches. Elle est un large ruisseau dans des prés, riante et douce. A la traversée d'un village, elle s'anime de barques, puis repart a travers ses bords de tendresse, tournant, virant, virevoltant, amusée de sa promenade parmi les herbes dont elle se fait le complaisant rmroir. La Brenta désolée ! J'ai rarement vu, au contraire, de rivière aussi amène et aussi peuplée.
Car une vie très dense se répand sur ses bords. Les villages, d'abord, qui se prolongent en jardins où des maisons se cachent. Puis les villas tout du long étagées au milieu de beaux parcs, maisons nouvelles quelquefois, mais la plupart vieilles maisons d'autrefois, des siècles où Venise régnait sur les mers et sur les tapis-francs. Si l'on voulait étudier l'art baroque aux champs, c'est sur les bords de la Brenta qu'il faudrait venir. Toutes les formes champêtres de ce style sont là, et les souvenirs des temps antérieurs se mêent aussi aux formes plus galantes. Aux alentours de Mira, surtout a éclos la plus fastueuse floraison. A Mira, on voit vivre toujours -e qu'on croyait mort, la Brenta voluptueuse et délassante. J'y ai comité piisieurs dizaines de villas, les unes dont les terrasses dominent le cçiurs<^ fleuve, les autres fermées de murs piqués de pots-à-feu ou de grotes ques, d'autres toutes moussues, presque abandonnées, mais ouvra: encore leurs volets verts, inclinant leur toit brun, d'autres pimpante rajeunies sans excès, des frontons, des belvédères, des loggie, tout la fantaisie amusée et amusante du bourgeois qui souffle entre deux affaires. Sans effort d'imagination, on peut ramener ici Paquette et Pangloss, Casanova, et toute la cohue du plaisir. La Brenta vit toujours; ceux qui l'occupent ont changé leurs moeurs, mais non pas les êtres. Ce sont les mêmes maisons qu'ils habitent, pareillement parées ; dans les jardins touffus, parmi les roses qui débordent des balcons, des terrasses et couvrent les murs de clôture, ils nous rendent une Brenta pareille à la galante rivière sur laquelle des barques musicales voguaient pendant les nuits d'été. Rien n'a changé dans les aspects, les mêmes maisons subsistent et se mirent dans les eaux tranquilles entre deux pentes gazonnées.
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Qu'elle devait être éclatante l'arrivée à Venise, par cette Brenta si peuplée, si riante, si pleine de sourires, d'une vie charmante et délicate ! Nos voyageurs français du XYIII" siècle y retrouvaient les bords du Lire ou même du Linon, et les paysages d'Arioste vivaient sous leurs yeux. Un peu avant d'arriver à Fusina, cependant, les verdures s'arrêtent ; la lagune voisine en interdit l'expansion. Le tramway stoppe, et le bateau qui nous attend, s'il a sa poupe encore dans la rivière, c'est dans la lagune qu'il plonge sa proue. Lentement il démarre, et voici Venise au loin en face de nous. Mon premier regard est pour chercher parmi tous ces clochers le campanile pendant dix ans disparu. Tout de suite je le reconnais entre les sept ou huit qui pointent, son toit vert bordé de blanc scintillant au soleil. Comme il parle au cœur de tout ami de Venise ! Il en est le pôle pour nous tous, désemparés, sans boussole lorsqu'il ne s'érigeait pas. De grandes masses se dessinent sur les rives des îlots agglomérés . Venise a accumulé à sa pointe occidentale ses magasins et ses usines ; mais en vain veulent-ils accaparer l'attention. Les yeux les voient, mais y restent insensibles. La ligne des faîtes, clochers et toits, piquée des cheminées en panier, absorbe tous les regards. A gauche toute Venise devinée , et où l'on cherche ses repères , le campanile leur servant de centre. Autour de lui, San Giorgio dei Greci, San Zanipolo, les Frari, et tant d'autres petits clochers. A droite la Giudecca où se dresse l'aiguille de San Giorgio derrière les jardins de l'île entière.
Doucement nous avançons, et bientôt nous voici entre les deux rives : les Zattere et la Giudecca, et c'est Venise. Le ponte Lungo est doublé, le Redentore salué, et, la boule d'or de la Dogana dépassée, le môle se présente, chatoyant de ses marbres blancs et roses, de ses deux colonnes grises, de sa Libreria dont les décors semblent claquer comme des drapeaux, de son palais ducal, de son campanile avec la loggia fleurie de statues, et le pont de la Paille, et les Schiavoni, et l'armée des gondoles, le peuple flâneur, les vaporetti s'engouffrant dans le Grand Canal, tandis que là-bas, à droite, la ligne plate du Lido promet la mer.
Au bord de celle-ci j'ai fini ma journée, un livre à la main. Arrivant de la Brenta, je sais bien que Casanova eût été le plus congru. Il me semble cependant, quelle que soit l'indulgence à laquelle Venise nous oblige, que ce sacripant offense trop brutïalement
Venise. Elle ne méritait pas Casanova, si bas qu'elle fût tombée. L'art du XVII l» siècle nous dit clairement que si Venise était corrompue, elle gardait encore une manière de dignité. Les patriciens allaient au tripot, oui, mais masqués. Une certaine pudeur subsistait, le goût maintenait. Ils ne se vautraient pas, et si Casanova y est né, n'oublions pas le prince de Mantoue dont on se détournciit. Casanova salit Venise de son infamie et de son ordure.
11 faut bien, pourtant, garder la mesure... Et c'est à Pietro Aretino que je l'ai demandée. De ce qu'il put impunément, au XVI" siècle, vivre ici, y exercer son négoce, cela suffit pour nous apprendre comment Venise devint celle que les légendes delà Brenta nous peignent sans trop de mensonge. Prodigieusement matérielle et égoïste, Venise donnait un asile sûr à tous ceux qui n'attentaient pas à la puissance commerciale des six cents familles patriciennes. La liberté de penser et d'écrire y était née. Puis en vint la licence. Et, après, celle des mœurs : les vaisseaux armaient, que demander de plus ? Arétin sur Venise jette une lumière d'aurore. Voyons ce jour naissant qui nous fera comprendre midi, et poser bientôt sur le crépuscule le voile pudique de la nuit.
Arétin, nous l'avons déjà rencontré lors de sa belle défense de Sansovino. Ah ! si Casanova marquait à son actif quelques-unes des belles actions d' Arétin, quelque ami comme Titien aussi ! Nous lui serions peut-être indulgents comme nous le sommes au brigand de plume. Et voilà-t-il pas, déjà, tout de suite, un enseignement dans cette intimité d' Arétin avec les plus honnêtes gens de son temps ? Oui, Michel- Ange le repoussa, mais seulement pour les cadeaux; il lui écrivait poliment. L'homme ne lui répugnait pas, si sa parcimonie écartait le quémandeur. Arétin, à Venise, exerçait un ignoble métier, la médisance et le chantage. Il ne jouissait pas moins d'une certaine estime. C'est qu'il était bon avec les faibles et généreux avec les infortunés. Il devait donc posséder une âme bien haute pour traiter ainsi les puissants, et se montrer si secourable aux innocents et aux faibles ? Hélas ! ne l'en flattons point. Son âme n'était pas plus haute que belle. Elle comptait seulement quelques parties sans bassesse. Arétin se mettait à la fenêtre de son palais entre deux filles, mais il les habillait avec goût, les paraît de beaux joyaux, tenait bonne table, et son ami Titien n'avait pas de meilleur courtier. Il fut désintéressé souvent. Ses vices étaient sales, ils n'étaient pas ignobles, si son métier restait tous les deux. Bizarre mélange d'infamie et de noblesse. Casanova ne fut qu'infâme : Venise avait grandi... ,36
/, Mjrlm et Michidi.
Cannare(;io.
l7. Mari m et Michieli.
Un Rio.
QUINZE JOUKS A VENISE.
l'L. 39, l'AGE l3(J.
Cl. Marliii el Micliicli.
PlAZZETTA.
(.,. .\Lu U,i lI .\lunu!i.
EiNTERREMENT EN GONDOLE.
Cl. Martin et Michieli.
Rio San Polo.
l'L. 40, l'AGE 137.
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Qu'Arétin fût sensible aussi, l'occasion de son arrivée a Venise en témoigne. Son ami le plus cher, Jean des Bandes Noires, venait de mourir sur le champ de bataille, dans ses bras. Ce cynique qui, déjà, avait rencontré mille traverses a Rome et a Mantoue, reste inconsolable, et il vient a Venise autant pour pleurer que pour reprendre son métier de satiriste si heureusement exercé à la cour de Mantoue. De la plume d'Arétin ne sont-ils pas coupables un peu, ce cardinal Jules de Medici, le futur Clément VII, et François de Gonzague? ils l'ont grisé de leurs louanges, perverti de leurs excitations a salir le prochain par ses vers badins, ses lettres de concierge. Le bouffon d'autrefois est devenu gens de lettres, il a monté en grade, et ce sont les princes qui l'ont promu. Et à Rome, s'il reste quelques jours sans écrire ses petites infamies sur la cour pontificale, François de Gonzague a vite fait de les lui réclamer. Arétin avait des vices : il fallait bien les nourrir.... Et sa carrière commença, en partie double déjà, puisque nous le voyons d'une main écrire sa chronique scandaleuse pour ses clients princiers, de l'autre frapper a la porte de Chigi pour lui demander de donner la Farnésine a décorer a Raphaël, et de fournir du travail a Jules Romain, a Marc Antoine, a Jean d'Udine, a Andréa del Sarto par qui il fait copier le portrait de Léon X par Raphaël pour le duc de Mantoue, a Sansovino a qui il fait commander la copie, qui est a la Chambre des Députés, duLaocoon, a tous les artistes enfin.
Ce maître chanteur était artiste aussi, et ses Giudizzi faisaient souvent trembler au bénéfice de l'art qu'il aimait avec désintéressement. Et s'il composa un jour des sonnets impudiques, outre que ce fut a la demande de Frédéric de Mantoue, il eut cette excuse que Jules Romain les illustra de dessins gravés par Marc Antoine. La luxure d'Arétin gardait tout de même, il me semble, une tenue dont la crapule de Casanova ne se doutera jamais. Arrivé a Venise en 1 527, âgé de trente-cinq ans, Arétin y trouve le terrain propice k son double négoce, à Venise où tout est permis si l'on ' permet au riche de vivre tranquille ", si l'on se contente d'attaquer tout ce qui n'est pas Venise, et où les arts volaient d'un plein essor. Ce sont les Gritti qui lui facilitent les premiers mois de séjour. Trois ans après, il est installé dans un palais sur le Grand Canal, tout près du Rialto, en face de la Pescheria, à côté du Fondaco dei Tedeschi. Il y tient table ouverte a laquelle les nobles Italiens de passage à Venise sollicitent de s'asseoir. Le pape s'est réconcilié avec lui. De tous les princes il reçoit des présents, et même des femmes. Et l'on voit un jour une iZj ■
ville, sa patrie, Arezzo, solliciter sa protection auprès de l'empereur qui cède à la demande d'Arétin. Ses lettres, qu'il imprime et envoie à ses abonnés", font le régal de toutes les cours. Il tient gazette de scandales. 11 a de la verve, du toupet, du couraige aussi. Car la terreur qu'il sème en dévoilant toutes les turpitudes lui fait courir des dangers qu'il méprise. Et sa correspondance n'est jamais exempte de bienfaits ; là est le louable. Personne ne s'est autant dépensé pour ses amis que celui-là. Empereur, roi de France, pape, banquiers, ducs, seigneurs, il supplie chacun en faveur de ses amis. II procure des commandes et, lorsqu'il a reçu des cadeaux, il les repasse à ceux qu'il aime, partage tout, va même jusqu'à rendre aux rois à qui il envoie des médailles et des épées !
Arétin était une puissance. Il inventa la gazette scandaleuse, et son succès s'explique par cette invention, d'autant plus goûtée que, souvent, les seigneurs au fond de leur palais de ville perdue, désœuvrés commis ou mutiles gendarmes du pape ou de l'empereur, s'ennuyaient éperdument. Il fournit à la servitude où la conquête impériale a jeté l'Italie, il lui fournit sa distraction. On ne se bat plus, on ne peut plus étendre ses domaines qui vivent bien tranquilles : on n'a même pas besoin de les surveiller. On bâille, et on regarde autour de SOI pour se distraire. On potine, et Arétin remplit le réservoir à potins. Bientôt les conséquences de s'ensuivre. Un mot trop vif, rapporté par Arétin, suscite des scandales et des haines. On pense à se venger. Qui s'en chargera ? Arétin donc ! Et on lui écrit, les rois eux-mêmes, pour lui signaler telle ou telle vilenie commise par le voism, avec l'espoir qu'il saura joyeusement la conter à toute la terre. Les lettres pleuvent sur la table d'Arétin pour lui inspirer de petites infamies. Il est l'égoût du beau monde qui lui verse toutes ses eaux, lui donne à laver tout son linge sale. Arétin retrousse ses manches et frappe du battoir dans la lagune qui coule à ses pieds.
Nous possédons quelques-unes des lettres écrites par Arétin. Que ne tenons-nous pas celles qu'on lui écrivait de France, d'Angleterre, de Hongrie, de Portugal, de Rome encore plus ! Il faisait chanter? Disons plutôt qu'il exigeait son salaire. Et lorsque, insolent, il injuriait quelque ' puissant de quatre jours " pour réclamer une chaîne d'or, c'est que son correspondant, un mois auparavant, l'avait cajolé pour lui faire commettre quelque petite infamie dont ce personnage n'osait pas se charger lui-même. On ne peut l'en féliciter, certes. Mais il ne faut pas oublier, en le réprouvant, que, seul, non alimenté, non poussé, il n'eût rien pu faire. II se grisa de son utilité, de son
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succès, en abusa aussi, et il répugne a toute âme honnête. Mais ses correspondants eurent le premier tort de se plaire a ses libelles, puis de les re'compenser, de les implorer, de s'en servir, et bref de les réclamer pour leurs colères et leurs hypocrisies. A ce monde oisif, dégénéré, perverti, il fallait un collecteur de vices et de bassesses. Ce fut Arétin. Us se valent tous deux.
M. Pierre Gauthiez, dans son remarquable ouvrage sur Arétin, a dit le mot juste : ' ' 11 a fait des lettres un instrument et non un but ". C'est cela même, l'instrument que d'autres manient. Et là seulement peut s'expliquer le succès du personnage. La culture était raffinée dans toutes les cours d'Italie. On y lisait couramment le latin et le grec. Tous les grands maîtres de lalittératurey étaient familiers. On les goûtait. On aimait leur lyrisme, leur élégance, leur finesse, leur mesure. Comment, dès lors, expliquer qu'on y lût Arétin, cet Arétin "bouffi et bouillonné de pointes", comme dit Montaigne? Que des hommes comme Gonzague, Este, Medici, Sforza, et tous ces Romains, Napolitains, Français, le monde entier, vous dis-je, se soient rués à ses pieds, comment l'expliquer autrement que par complicité, services rendus? Qu'ils aient " marché " a de tels chantages, comment le croire s'ils n'étaient pas... boiteux? Ils avaient peur et ils chantaient, en espoir aussi de la petite traîtrise prochaine. Payant, ils ne pouvaient être dupes, encore moins séduits par ce langage écœurant de platitude ou révoltant d'insolence, ce langage si bas, trivial, ampoulé et plat à la fois, sans forme quelconque, sans finesse, sans esprit, insupportable enfin. Illisible aujourd'hui autrement que pour la documentation, vraiment intolérable a quiconque ne demande aux livres que satisfaction d'un besoin de l'esprit, l'œuvre d' Arétin ne peut se justifier de son succès que par l'assentiment public. Une pièce de vers, une page de prose d' Arétin sans quelque intérêt personnel et direct, il n'est pas un seul des correspondants de leur auteur qui aurait pu la supporter. Tintoret, qu'Arétin avait égratigné, le bâtonna, et Arétin le laissa en paix. Qui donc n'en eût pas fait autant s'il n'avait craint des représailles ?
Trente années durant, Arétin fut ainsi a Venise le commissionnaire des vices et des infamies des cours. La responsabilité de cellesci est grande dans son cas. Et si son talent ne justifie rien — il n'en a vraiment aucun — nous pouvons lui être indulgents de par la justice distributive tout au moins, et lui pardonner beaucoup parce qu'il n'oublia jamais auprès de ses vils fournisseurs de scandcJes la cause de ses amis ; et ces amis s'appelaient : Sansovino, Titien- et tous i3g
ceux qui sont la gloire des arts et de l'Italie. Il put se dire, en mourant, un soir qu'il soupait avec des filles, que son œuvre abominable n'avait pas été sans quelque rachat.
Venise cependant laissait faire, indifférente, flattée même peut-être, fière en tout cas de se montrer asile aussi sûr. Nous verrons bientôt où cette immoralité la conduira — jusqu'à Casanova et au prince de Mantoue que Bonaparte balaiera.