‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 22 sur 36 · DIXIEME JOURNÉE LES DEUX AGES DE VERONESE · texte numérisé non relu

DIXIEME JOURNÉE LES DEUX AGES DE VERONESE

La Giudecca.

'EST à Veronese qu'il nous faut aller maintenant. Nous l'avons assez regardé, depuis huit jours, sans faire autre chose que de le subir, pour essayer de le dominer. Vous m'entendez, n'estce pas ? C'est-à-dire que nous avons emmagasiné sur lui assez d'impressions pour réfléchir enfin. L'église San Sebastiano, où il est enterré, et qui est décorée tout entière de sa main, offre le lieu le plus propice pour son étude finale, si nous avons soin d'y convoquer pour nous y recevoir les œuvres du palais ducal, de l'Académie, celles examinées au cours de nos visites à certaines églises, celles enfin d'autres voyages, en Italie ou ailleurs.

Parmi ces dernières, les Noces de Cana, du Louvre, ne sont pas la moins importante. Elles ne font pas, à Pans, la moitié de l'effet qu'elles étaient destinées a produire dans leur cadre de San Giorgio Maggiore auquel Bonaparte les arracha ; mais il nous est facile de les restituer en pensée aux lieux qui les virent naître, dont elles sont la directe émanation. Un jeu non sans sagacité consiste à replacer les oeuvres d'art dans leur milieu pour les mieux saisir. Sans aller aussi

loin que Taine, sans faire de ce divertissement une philosophie et y tout rattacher, si commode qu'elle soit, il est indéniable que, à Venise surtout, pour Veronese encore plus, l'atmosphère où l'eu'tiste conçut et exécuta nous aide beaucoup à comprendre. Veronese est l'enfant chéri de Venise, non seulement celui qu'elle a fait, mais celui qu'elle a couvé avec l'amour le plus profond, le plus continu, le plus jaloux. On peut imaginer un Tintoret romain, un Titien florentin, un Tiepolo napolitain, sans entorse à la vraisemblance. Ils seraient restés ce qu'ils sont, en dehors de Venise. Avec Veronese cette acclimatation est impossible. 11 est Venise, Venise est lui. Ses défauts sont ceux de Venise elle-même ; et personne n'a su comme lui tirer d'elle tout ce qu'elle était susceptible de fournir.

Cela posé, sur quoi nous reviendrons à loisir devant les oeuvres, il est de Venise un paysage où Veronese me semble se saisir plus qu'en tout autre, qui serait comme la vie de son art, dont son œuvre s'enveloppe plus spécialement à nos yeux, dont son pinceau suivait l'inspiration majestueuse, dont son âme recevait et mûrissait l'émanation, un lieu enfin où il est tout entier comme ce lieu est inclus dans Venise : la Giudecca. Au sud de la Dogana un large canal sépare les Fondamenta délie Zattere, quai construit le long des îlots qui forment le quartier méridional de la ville, les sépare de l'île de la Giudecca. Canal et île portent le même nom ; les Zattere s'incorporent a leur paysage. Et c'est cet ensemble de deux rives et de la lagune qui s'appelle pour nous Giudecca, et qui, pour moi, respire tout entier Paolo CagHari de Vérone, il Veronese, que nous appelons Paul Véronèse.

Chaque matin, lorsque j'arrive a Venise sur le bateau du Lido, mon premier regard est pour la Giudecca. J'en aime l'ampleur et la simplicité. Si je ne méconnais point la beauté de Saint Marc et du palais ducal, la grâce de la Libreria Vecchia, le pittoresque exalté du Grand Canal au fouillis de palais pressés, la fête décorative de la Salute, unité claquante qui compose l'enivrement de Venise, je reviens toujours à la Giudecca pour bien m'afîermir dans la beauté des choses sans tapage, dont la ligne fait toute la grandeur, la presque sévérité le sublime. Le canal, large de quatre cents mètres environ, ouvre sur la lagune un port majestueux où de grands bateaux blancs, parés d'oriflammes, sont ancrés. J'y vis un jour le Hohenzollern de Guillaume II, barrant la rade entière sans l'impressionner pourtant, elle qui en vit tant et qui s'en allèrent sans avoir intimidé Venise. Les yachts pacifiques se balancent au large de la Dogana et regardent

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inlassablement le miroir de la lagune où se reflète d'une part le rose palais ducal, de l'autre le rouge et blanc San Giorgio Maggiore. Vers l'occident les rives fuient, nettes, doucement infléchies, la Giudecca concave, les Zattere convexes, la première où trois églises élèvent leur façade, la seconde ornée seulement des Gesuati.

A la Dogana, cependant, et à la pointe même de la Giudecca, San Giorgio Maggiore répond : les deux montants d'une porte par où l'on entre à Venise en noble pompe. Le canal de la Gmdecca semble avoir été creusé pour le déploiement des cortèges fastueux, pour les fêtes de la mer où Venise excellait. Entre San Giorgio et le môle, sous le regard de la Dogana, centrale alors, se déployaient toutes les voiles, glissaient les barques parées, les vaisseaux festonnés, les gondoles musiciennes , tous chargés d'or et de soie, de seigneurs enflammés, de dames tendres. La vie de Venise joyeuse et de Venise orgueilleuse se déployait sur cette rade d'une si pacifique ampleur, et la fuite sans fin du canal de Fusina, au fond de la Giudecca, permettait les rêves illimités qu'interdisait la barre sablonneuse du Lido. A l'entrée de la Giudecca, répandant à l'aise ses richesses, laissant jouer librement ses membres serrés ordinairement dans les rii et les calh dont elle ne goûtait que l'abri prudent, Venise s'épanouissait vraiment reine des mers. Comme aujourd'hui les yachts et les quelques bateaux marchands qui fréquentent encore le port déchu, les vaisseaux des croisés, les caravelles du négoce et les barques des pêcheurs couvraient ces eaux toujours légères sous leur poids amoureux.

Et c'est cela, pour moi, que Veronese a si bien rendu. Lorsqu'il a peint la Gloire de Venise au plafond du palais ducal, ce ne sont pas un rio, un campo, même le campo San Marco, et moins encore le Grand Canal que son esprit se représentait. La gloire de Venise, faite de richesse acquise sur tout le monde connu, et concentrée sur ses îlots, la gloire de Venise s'épandait au large de la Dogana. Elle ne pouvait briller en proportion de sa grandeur que dans la majesté de la Giudecca, toutes voiles dehors, toutes gondoles éployées. Venise, pour se montrer aussi puissante qu'elle était, avait besoin de ces eaux larges, et Veronese asseyant Venise sur un trône que portent des nuages où reposent les attributs personnifiés de sa puissance, au-dessus du balcon où patriciens et patriciennes lui font cortège et regardent la foule des conquérants et des conquis qui se pressent à leurs pieds autour du lion de saint Marc, Veronese étalait cette pompe grandiose non pas dans le resserrement de San Marco ou de la Salute, mais au large même de l'imposante Giudecca. Ses ciels s'inspiraient

de ces espaces, ses fonds de ces lointains, et l'impétuosité de ses gestes, de ses élans avait gardé, lorsqu'il les fixait, la liberté d'une brise qu'aucun obstacle ne peut contrarier : ses bannières frémissaient au vent dispersé des passes, que la Giudecca rassemblait pour en gonfler les voiles prospères de Venise dans sa gloire.

On peut distinguer dans l'art de Veronese deux époques, avant et après le voyage à Rome, ou mieux encore, plus précisément, plus " vénitiennement " du moins, avant et après Palladio. Avant, c'est San Sebastiano. Veronese arrive de Vérone où il a travaillé en famille, avec son père sculpteur, son frère, son oncle et ses cousins, tous peintres de cette école de Vérone qui possédait si vif Iç sentiment de la décoration. Il aime les effets de relief, les trompe-l'œil, jouit du sens aigu de la perspective, et il a étudié l'anatomie à fond. Vérone est fille de Padoue où Veronese a appris à aimer Mantegna ; et il va à Mantoue étudier davantage celui-ci. A vingthuit ans, en 1555, il vient a. Venise et se fixe au couvent de San Sebastiano dont le prieur était Véronais, et il y travaille sans relâche. Il accomplit les œuvres que nous voyons encore, et où il se livre à son démon, sans autre discipline que sa fantaisie, où il se cherche plutôt, délivrant son esprit de toutes les formes qui bouillonnent, et d'où sa formule personnelle doit sortir un jour.

Dans ces œuvres de San Sebastiano, comme dans le Couronnement de la Vierge de l'Académie, les Esther de Florence et du Louvre, nous le voyons fougueux, quelquefois défiant la difficulté dans la joie de tout peindre. Tintoret un peu, là du moins, mais déjà si magistral par le groupement des figures, par la composition générale, une certaine ordonnance dans le désordre, que son œuvre s'impose aussitôt, et que le vieux Titien applaudit. Un mot de Veronese le caractérise à cette époque : " Lorsque dans un tableau il me reste un peu de place, je l'orne de figures de mon invention ' . Il possède un tel sentiment de la vie, qu'il la met partout, ne pouvant se résigner à laisser quelque vide. Il est bien Vénitien par cette surcharge — et la majesté de la Giudecca dont Palladio ne s'est pas encore emparé, ne l'a pas encore saisi.

Ainsi, pendant neuf ans, il travailla à San Sebastiano, jetant sa gourme peut-on dire, s'apprêtant pour les œuvres que le voyage à Rome et Palladio vont faire jaillir de son pinceau plus réfléchi, discipliné, conscient.

C'est en 1 564 qu'il va à Rome où il étudie l'antique, en apprend la mesure, l'harmonie, et la puissance des lignes, des grandes lignes

QV..NZE JOl RS A VENISE.

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l'L. 4:;. P.\GE 14.1.

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nues, simples, belles par leur simple élan ou leur flexible et tendre courbe. Que lui memquait-il avant Rome ? La grandeur et la sévérité envers soi-même. 11 prit celles-ci à la source antique. Peut-être cependant Venise et ses décors surchargés les lui auraient-ils fait oublier, s'il n'était pas alors tombé sur la Giudecca de Palladio.

Palladio, de Vicence, n'a pas été élevé, comme Veronese, dans une famille d'artistes. Son père était manouvrier, et lui aussi. Un jour, il rencontre Trissino, le poète, qui s'intéresse à lui et se charge de son éducation. Palladio reçoit donc un enseignement esthétique et non artistique. Il n'apprend pas un art mais la beauté. Et Trissino, d'emblée, le conduit à la source, à Rome, où il précède Veronese de quarante ans ; il avait vingt ans de plus que Veronese. Palladio n'a pas à débarrasser son cerveau de formes et de formules. Il apprend à lire dans le livre gréco-romain. Vitruve le passionne, c'est sa Bible. Pour lui n'existe que cet art-là, l'art pur, sec si l'on veut mais grandiose et noble, des lignes et des proportions harmonisées. Revenu à Vicence, il peuple sa ville natale des palais et des monuments dont la fameuse basilique est le premier et le modèle, dont les palais sont les chefs-d'œuvre, et les villas comme la Rotonda et la Valmarana les merveilles. Et en 1 560, quatre ans avant le départ de Veronese pour Rome, il arrive à Venise, appelé par la renommée que ses œuvres vicentines lui avaient constituée. Veronese avait vu, avant de partir pour Rome, commencer les travaux de San Giorgio Maggiore à la Giudecca. Nul doute qu'il ne les comprit pas, n'en fut pas frappé. On a dit que l'œuvre de Palladio à Venise fut une révolution ; en effet. Et quelle révolution ! En face de cette Piazzetta si fleurie, fleurie du gothique palais ducal, et de la Libreria Vecchia si charmante et divine mais enfin sans simplicité aucune, oser cette façade de San Giorgio aux colonnes froides, au fronton triangulaire, sans rien qui sourie, et dont l'ensemble vaut exclusivement par la ligne et la franchise, bref dans Venise où tout se mêle, se superpose et brille de mille couleurs, oser l'unité et la pureté, il y fallait un fier génie !

Palladio eut l'audace de poursuivre la grandeur par des moyens non seulement inconnus des Vénitiens, mais qui devaient le plus échapper à leur âme matérielle et vaniteuse. Ils avaient appelé à Venise Palladio parce qu'il avait du succès, et qu'ils allaient au succès comme tous les riches. On était très snob à Venise... Puisqu'on en parlait tant, ce devait être bien. Mais comprendre, l'affaire était autre. La façade de San Giorgi Maggiore, nous

l'aimons aujourd'hui, et nous la trouvons pleine de superbe. Nous n'imaginons pas quelque monument semblable à la Libreria à sa place. Mais prenons garde que notre éducation romano-grecque nous y dispose. Une fois la vogue passée, Palladio mort, Venise se hâte d'élever la Salute.

Les Vénitiens étaient-ils si coupables, après tout, de ne pas comprendre grand'chose a Palladio ? Ici encore, c'est le procès du renaissance et du gothique a instruire. Je l'mstruirai, avant de partir, au long du Grand Canal. Mais ce que je puis dire dès aujourd'hui c'est que si Palladio, a Venise, est beau absolument, je ne puis, loyalement, me défendre de le trouver moins Vénitien qu'il, serait nécessaire. Tout au long de mes voyages en Italie, j'ai toujours défendu la doctrine de l'art ethnique, ou plus spécialement de l'architecture soumise a la géographie physique et politique. Ruskin cherchant Saint Paul de Londres et la cathédrale d'Amiens en Italie, et, ne les trouvant pas, condamnant la Renaissance, m'a toujours paru déraisonner ainsi. La Renaissance, étant la fille directe de l'art romain, enfant lui-même de l'art grec, est l'art italien par excellence, où la race gréco-latine se retrouve. Il est une ville cependant qui fait exception en Italie a cette règle, et c'est Venise. Venise, au pied des Alpes et aux portes de l'Orient, ne pouvait pas participer à un réveil dont la pureté classique lui échappait. Venise marchande ne pouvait comprendre ce qui ne brille pas ; Venise a la lumière si fine et si changeante devait posséder un art subtil et tourmenté dans ses formes.

Et donc la pureté de Palladio, si elle nous ravit généralement, nous laisse insatisfaits dans Venise sans simplicité. Le caractère ethnique de Venise n'est rien moins que grec, et San Giorgio Maggiore en face de la Piazzetta fait un peu l'effet — ô Palladio, pardon ! — que faisait il y a quelques années encore la façade de Sainte Marie des Anges, a Rome, sur les thermes de Dioclétien. Dix ans après San Giorgio, en 1 570, Palladio, toujours a la Giudecca, élevait le Redentore, plus pur encore, plus nu, plus dépouillé de tout décor, où les membres triomphent par leur seule majesté : et c'est, aussi, une indication bien caractéristique que Venise ait confiné si loin d'elle, après tout, le grand homme renommé qu'elle ne comprenait pas.

Veronese, retour de Rome, lui du moins le comprit. Et de cette intelligence sortit la seconde période de Veronese à laquelle nous devons, entre autres, le Repas chez Lévi et la Gloire de Venise. Palla- -^ 1^6

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dio n'avait reçu d éducation que classique. Titien manquait totalement de celle-ci. Veronese eut le bonheur de donner à sa culture moderne un fonds, puis un vernis classiques. Son père le sculpteur lui avait fourni le vernis. Et, quand il arriva a Rome, il e'tait tout prêt a acquérir le fonds. Il travailla beaucoup, étudia attentivement l'antique, se pénétrant bien des leçons infligées a sa fougue, et il rapporta avec lui à Venise des moulages dont on trouvera plus tard rinspiration dans ses œuvres. Or, l'esprit ainsi refaçonné par Rome, Veronese tombe a Venise sur l'oeuvre de Palladio qu'il remarque alors pour la première fois. San Giorgio Maggiore, il a dû passer devant bien des fois, sans doute, mais que pouvait-il en percevoir ? Veronese ne connaissait d'antique que l'arc et l'arène de Vérone. Et lorsqu'il rentre de Rome à Venise, voici toute l'antiquité romaine et grecque, quittée après tant de soupirs, que Palladio lui remet sous les yeux! Veronese frémit de toute Rome devant San Giorgio, il s'entretient chaque jour avec cet art qu'il est à peu près le seul à entendre, dans Venise. Ses yeux s'ouvrent à tout ce qui leur restait jusque-là caché de simple, d'ordonné et d'épuré. San Giorgio devient pour Veronese une synthèse de son éducation nouvelle, et chaque jour il accourt sur la lagune en rassasier ses yeux. Et la Giudecca lui apparaît enfin. Il en comprend la majesté d'espace, la fermeté souple de lignes, la sobriété d'ornements. C'est désormais à elle et au temple qui la limite au sud qu'il ramènera son art ; il l'y assujettira. Toute son œuvre va tourner autour des conceptions que Palladio et la Gmdecca, c'est-à-dire la grandeur par l'espace et la ligne, ont fait naître en son cœur.

Si, en regardant le Repas chez Lévi de l'Académie, nous nous rappelons les Noces de Cana peintes pour le couvent de San Giorgio Maggiore qui existait avant l'église, nous verrons s'affirmer aussitôt cette conception nouvelle de Veronese. Les Noces datent de l'année qui précéda le voyage à Rome. Veronese y charge encore sa toile de mille détails de vie savoureuse, ne laissant, comme il disait, aucune place sans l'orner de figures de son invention. La figure centrale du Christ accuse, certes, une composition générale. Mais c'est delà composition que j'appellerai instinctive. On n'y trouve rien de plus que le minimum d'arrangement que la nature vous inspire lorsqu'elle vous^fait peintre. Dès que la réflexion intervient, au contraire, Veronese perd pied. S'il possède déjà les qualités, dont nous parlerons tout à l'heure, d'entrain, de gaieté, de lumière et de couleur, il n'est pas encore capable de se limiter, d'ordonner avec discernement. Les

architectures, cependant, sont frappantes déjà, d'ordres antiques, mais des ordres de la Libreria, brillants, confondus, où le corinthien se mêle au dorique. En mettre beaucoup, c'est l'idéal vénitien, et Veronese s'y plie sans se douter qu'il en existe un autre. Et il n'est pas jusqu'à la bizarre disposition de ces architectures, rejetées au fond et de chaque côté de la scène, sans souci de les reher, qui ne soit encore bien frappante à ce point de vue. Lorsque Piranesi gravera ses planches romaines, il se souviendra peut-être de ces premiers Veronese dont il accentuera la fougue, si Rome lui apprend, comme elle va l'enseigner à Veronese, à demander l'équilibre à l'harmonie, à ne pas remplacer l'unité, la liaison, par la cohue.

Les Noces, donc, avant Rome; après, le Repas chezLévi. Tout est changé. Autour du Christ central les personnages se sont raréfiés. Plus de foule, mais des amis choisis. Les uns, de droite, sont balancés par d'autres à gauche : les deux hommes debout de chaque côté de la table centrale, dans leur posture contractée, forment d'admirables cariatides qui limitent l'entrée. Aux escaliers extrêmes des groupes se répondent ; bref une harmonie continue des choses entre elles, le peintre ne cherchant plus à orner une place vide ", mais a exécuter un tableau équihbré dans ses lignes dressées sur l'espace largement ouvert. Et l'architecture alors de se fermer, de se joindre. La scène se passe sous trois arcades qui rappellent les arcs romains, et qui viennent ainsi donner à l'œuvre son unité sensible, la ramasser autour du Christ central, si perdu dans les Noces. Par les arcades ouvertes on voit, au centre, le ciel nuageux et quelques frêles architectures, de chaque côté d'autres architectures tourmentées à droite et qui rappelleraient peut-être un point de vue du Forum romain : le temple de la Concorde, celui des Dioscures et Sainte Marie Antique, plus simples à gauche où l'on voit un grand palais à piliers coniques, un palais renaissance que Palladio aurait signé.

Il existe entre ces deux œuvres presque un monde, si le pinceau de Veronese les rend sœurs. Il n'est pas possible de ne pas voir combien le maître s'est assagi, clarifié. Il connaît sa voie, maintenant, que Rome lui a tracée et où Palladio continue à le guider, du bord de la Giudecca. Cette éducation nouvelle étant faite, Veronese ne cherche plus, n'hésite plus, et quelque nécessaire que lui soit la profusion, il saura l'endiguer au profit de la simplicité. On pourrait encore suivre cette évolution dans les nus, et comparer ceux de San Sebastiano à ceux du palais des Doges, et on verrait ces derniers empreints d'une sérénité que les autres n'ont pas ; l'Enlèvement d'Europe, a ce point

Palais Dlcai . — N'eronese : La Gloire de N'enise.

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Palais Ducal. — \'eronese : L'Enlèvement d'Elrope.

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de vue, ne laisse rien k quiconque. Même dans les plafonds les plus touffus, comme la Gloire de Venise ou Venise sur le globe terrestre, Veronese retient ses formes et ses élans. Sa composition demeure bien équilibrée, proportionnée en toutes ses parties, même lorsque Venise célébrée dans sa gloire impose une expansion plus grande. Le plafond de la Foi sait se satisfaire en six personnages, et laisser au ciel la moitié au moins de la toile. Celui du Vieillard et Jeune Femme enfin atteint la simplicité dernière, et voici peut-être, de Veronese, l'oeuvre qui respire l'accent le plus profond, l'émotion la plus vive.

Je crois, sincèrement, que si Ion regarde ainsi Veronese, on tirera plus d'admiration encore pour son génie. Veronese, par un certain côté, par celui-là, est un grand classique. Et il l'est devenu grâce a sa haute raison. Mais il n'a pas dépouillé pour cela tout le vieil homme, et si, s'étant longtemps cherché, il s'est enfin trouvé, ce n'est pas aux dépens du peintre, au sens matériel du mot, mais au contraire pour exalter celui-ci. Sachant bien ce qu'il veut, où il va, il ne craint plus l'excès. Maître de lui en toutes les expressions, le vieux Vénitien reparaît alors, et le réalisme de ses maîtres et de ses pairs, ce réalisme encore hésitant quelquefois dans ses premières œuvres, — oui, hésitant ! puisqu'il allait trop loin, jusqu'à Tmtoret, comme quelqu'un qui se force ! — ce réalisme, dont il est maître, de se développer librement, en vrai fils de Venise qu'il est.

Nous savons, pour l'avoir constaté de Vivarini à Tmtoret, en passant par Bellini, Carpaccio, Palma et Titien, nous savons que le réalisme est l'une des caractéristiques de l'école vénitienne. Veronese, pour être moins profond que Titien et moins mouvementé que Tintoret — l*est-il moins ? il classe mieux ses mouvements, ne les entasse pas les uns sur les autres, de telle sorte que le " moins" n'existerait qu'en apparence — Veronese suit tout aussi strictement la vie et ses façons habituelles. Il n'est pas un personnage des Noces ou du Repas dont nous ne puissions retrouver le geste dans la réalité. Et même les allégories comme les Venises n'empruntent rien à la convention quant aux postures diverses. Europe sur son taureau n'est qu'une patricienne se mettant en selle avec la gaucherie bien naturelle à une noble dame des lagunes où depuis longtemps les chevaux ne paissaient plus... Venise dans sa Gloire est assise comme un doge au Conseil ; ses attributs reposent sur les nuages comme aux salles d'un palazzo. Les dames au balcon de cette même G/o/re de Venise assistent à quelque régate au, Grand . 149 „ ,

Canal, et les guerriers du bas viennent directement de Colleone. La Fortune s'est bien commodément installée pour filer la quenouille. Dans la Foi, la femme à genoux se prosterne comme une popolana" repentante. Quant au Vieillard et la Jeune Femme, j'ose dire que Michel Ange lui-même pourrait les envier pour le réalisme sublimé de sa Sixtine. Tout le peuple de Venise paraît dans l'œuvre de Veronese, suivi, copié, poursuivi, trouvé, et puisque je me souviens des Noces du Louvre, je puis bien aussi me souvenir de la Madone de Cuccina que j'ai vue a Dresde, et où Veronese me paraît avoir concentré tout son sens de la réalité.

Alors, versez a flots sur tout cela la lumière de Venise. Enveloppez dans l'or du matin et du soir tous ces décors et tous ces personnages, faites jouer toutes les couleurs au maximum de leurs combinaisons, de leurs oppositions, de leur fusion. Qu'un pinceau audacieux se mette au service d'une âme pleine d'allégresse. Que l'aisance et la franchise d'un cœur simple s'unissent à la virtuosité d'une palette où la lagune irise tous ses rayons. Bref, que le coloris égale en variété la vie inspiratrice de mouvement, et son audace, et sa vigueur, et vous aurez Veronese inimitable, inégalable, le vrai peintre de Venise, j'aurais envie de dire le vrai peintre tout court. Si la peinture est l'art de faire tourner les formes dans l'espace et dans la lumière, Veronese est le peintre par excellence. Personne n'a possédé comme lui le sens de la couleur et de la forme. Mais la peinture est autre chose encore. Elle est l'âme aussi. Et, pour l'âme, Titien l'emporte sans conteste. L'âme non pas du peintre, mais du modèle. Personne, jamais, ne fera frémir comme a fait Titien en peignant des yeux et des fronts. A ce point de vue, Titien se place hors Venise, au centre du monde. Et dès lors, pour Venise, Veronese en reste certainement le plus grand, le plus représentatif, celui qui en a le mieux résumé la matérialité, l'insuffisance spirituelle, mais aussi l'éclat, la diversité, la joie de vivre dans l'espace et la lumière.

Et s il laissa à Titien le fond des cœurs, il enrichit sa patrie de son apport, qui est le sentiment classique. A la couleur et à la réalité, Veronese n'ajouta pas la profondeur réservée à Titien, mais il apporta ce que ne connut pas celui-ci, l'antiquité. Veronese est le seul peintre vénitien qui ait travaillé selon les enseignements des grands peintres de la Renaissance, les enseignements de Raphaël et de Michel-Ange qu'il avait vus a Rome. La part de Palladio dans Veronese nous l'avons partagée déjà entre Rome et Palladio. Il faut la partager encore, à Rome, entre tout l'art de Rome jailli du sol — — i5o

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SOUS la pioche de Bramante. Veronese jouit de la fortune de rattacher l'art vénitien à la grande phalange de la Renaissance. Venise restait à part un peu. Veronese l'unit à ses soeurs italiennes. Ce n'est pas la moindre gloire que je lui accorde. De tous les peintres de Venise, Veronese est le plus classique dans son fonds, Je veux dire dans son inspiration châtiée au souvenir des grandes leçons de l'antiquité, soit vierge, soit déjà interprétée; il en est le plus Vénitien, le plus intimement Vénitien, dans sa forme, dans son réalisme grandi au souffle antique, et dans sa lumière purifiée aux brises de la Giudecca. Si l'on compare les tonalités souvent argentées et monotones des œuvres de San Sebastiano et celles si dorées et diverses des oeuvres du palais ducal, on verra enfin combien d'avoir regardé Palladio au bout de la Giudecca servit à l'expansion du plus grand virtuose de la palette qui ait existé jamais.

La Révolution française trouva une Venise nettement hostile. Sans doute Venise en cela imitait toute l'Europe. Mais était-elle sage de l'imiter, elle si différente, toujours, de l'Europe? La grandes ennemie de la Révolution à ce moment, c'est l'Autriche qui enserrait Venise et son territoire, l'Autriche de Charles-Quint. Et bientôt l'Angleterre, qui prend peu à peu la place de Venise sur les mers, va devenir la principale adversaire de Napoléon. L'intérêt de Venise résidait donc dans tout ce qui pouvait abaisser l'Autriche et s'opposer à l'expansion anglaise. La mentalité de courte vue de Venise, sa peur pour son or, et surtout l'oligarchie aristocratique qui la dirigeait, l'emportèrent vers la haine de la démocratie. Venise sentait bien, à vrai dire, le danger autrichien, son cauchemar. Mais les sentiments guident beaucoup plus les hommes que les pensées, la passion que la raison. Venise marchande, aux mains de quelques familles riches, devait sacrifier, comme on l'a fait et le fera toujours partout dans le monde, son intérêt véritable à ses antipathies. D'horizon fermé, comme toute bourgeoisie triomphante, elle sacrifiera l'avenir pour sauver le présent qu'elle perdra d'abord et tout de suite, bien entendu.

Aussi la république vénitienne commence-t-elle par refuser de recevoir l'ambassadeur de la république française, et s*empresse-t-elle d'accueillir solennellement le comte de Provence exilé, de donner l'hospitalité, à Vérone, au comte de Lille, et de vendre a bon compte

des vivres et des armes aux alliés. Viennent les victoires de 1 795. Gonflée d'orgueil, s'imaginant que la France va se Jeter a ses pieds, trop heureuse de lui offrir partie de ses conquêtes, Venise envoie un ambassadeur a Paris, expulse le comte de Lille, sourit enfin autant qu'elle avait grimacé. Bonaparte ne s'y laisse pas prendre. Ayant passé le Pô, l'Adda, l'Oglio et pris Milan, il s'avance vers le territoire vénitien que foulait l'armée en fuite de l'Autriche. Venise ne pouvait laisser sa terre ferme a l'abandon sous les fuyards et les envahisseurs. Elle envoya Nicola Foscarini la représenter auprès des soldats des deux partis. Bonaparte, ayant pris Peschiera, porte de Vérone, Foscarini courut lui offrir les clefs de celle-ci. Puis il revint a Vérone, criant : ' Les Français arrivent ! Sauve qui peut ! * Sur la route de Venise et sur l'Adige, tout Vérone se débanda, " comme autrefois les Venètes fuyant à l'approche d'Attila ". Et le P"^ juin I 796, Bonaparte fait son entrée dans Vérone.

Cette fois Venise se déclare. Puisqu'elle ne peut tromper l'envahisseur, elle cède aussitôt a la haine. Et Venise arme, vaisseaux rappelés de toutes les mers, troupes rassemblées, recrues levées, impôts décrétés ; puis elle envoie deux patriciens pour sonder Bonaparte. Celui-ci joua le grand jeu italien, tout miel, toute grâce, toute bonhomie et toute amitié, jurant qu'il s'en irait dès que Venise lui garantirait que l'armée autrichienne ne passerait pas l'Adige. C'était dire clairement : ' ' Aidez-moi à chasser notre ennemi ". Et Venise qui, pendant ces pourparlers, essayait de soulever le Bergamasque derrière Bonaparte, répondit hautement qu'elle entendait rester neutre. Bonaparte ne lui demanda pas ; Pourquoi, alors, cette flotte et cette armée ? Il se contenta de compter sur ses victoires qui se terminèrent par la conquête de toutes les villes, sauf Mantoue. Venise, malgré cela, ne pouvait se décider : la république française ne convenait pas a la république vénitienne, d'essences trop différentes l'une de l'autre. Et lorsque Wurmser fit chanceler un instant la fortune de Bonaparte, ce fut dans Venise le délire qui éclata. Venise était décidément bien antifrançaise ; ses haines sentimentales l'emportaient sur ses intérêts politiques. Dans les calli on poursuivit les Français, leur arrachant la cocarde tricolore qu'on foulait aux pieds ; et dans les tripots ou rançonnait les joueurs en disant : Donnezmoi de l'argent, je vais tuer des Français ".

Les succès de Wurmser furents courts, Wurmser bientôt réduit a se rejeter dans Mcmtoue. Encore une fois Bonaparte offrit l'alliance à Venise. Il était au courant des préparatifs, des troupes concentrées

Cl. .Vii.i-j.

Eglise Sfe Catherine. — N'eronese : Le AIariaoe de sainte Catherine.

QUINZE JOIHS A VE.NISE.

PL. 40, l'AGK ID2.

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TlNTORET :

La Flagellation.

Palais Ducal.

Vero.nese : Venise trônante.

Église San Giuugio .Maugiore. — Tiniohet : L\ Cène.

QlIN/l- JOIKS A VI-.NISE.

l'I.. Jt). l'AOE l53.

LA CIUDECCA

derrière lui autour de Bergame, et voulait être libre de ses mouvements. Débarrassez- vous donc de l'Autriche ! disait-il a Venise. Et je ferai de Milan un duché indépendant. — Je resterai neutre ", répondit Venise. Neutralité dont Bonaparte ne pouvait être dupe ; il attendait seulement, patient, espérant peut-être.

Alvinzi, cependant, descend a son tour, et c'est Aréole. Alors Bonaparte s'empare de Bergame et écrit au Directoire qu'il a pris cette place afin de garder ses communications de l'Adda et de l'Adige. Bientôt ce fut Rivoli. Mantoue est prise, et enfin Bonaparte occupe Vicence, Padoue.Trévise, toute la terre ferme de Venise a qui il déclare, toujours prudent, qu'il lui ferait sa part, lui donnerait Mantoue, et qu'elle deviendrait enfin le boulevard contre l'Autriche. L'intérêt de la France est évident, et Bonaparte se montre tentateur et pressant. Mais Venise, plus on la cajole, plus elle recule. Elle ne se décide pas à choisir, en dépit des meilleurs arguments, les pratiques. Mais voici que Brescia et Bergame se soulèvent, abattent le drapeau de saint Marc qu'elles remplacent par des arbres de la Liberté. Venise, ayant peur, se décide et envoie deux commissaires a Bonaparte pour lui demander secours. Offrir alliance aussi ? Non ! Bonaparte reste calme toujours. Je ne demande pas mieux que de m'interposer entre vous et vos villes révoltées, et je suis d'avis qu elles vous reviennent. Faites alliance avec moi, sous la forme pacifique d'un million de denrées par mois ". Les commissaires se récrient : Venise est trop pauvre ! " Il n'y a plus de milieu, s'écrie alors Bonaparte. N'exposez pas le lion valétudinaire de saint Marc contre la fortune d'une armée qui trouverait dans ses dépôts et parmi ses blessés de quoi traverser vos lagunes ! " Et Venise donna le premier million. Mais, en même temps, elle favorisait tous les soulèvements du Trévisan et du Frioul.

Alors Bonaparte éclata. Et il écrivit au Sénat la lettre suivante : Toute la terre ferme de Venise est en armes ; de toutes parts les paysans, que vous avez soulevés, crient : Mort aux Français !... Le Sénat de Venise a répondu par la perfidie la plus noire a nos généreux procédés.... Cette lettre vous déclare la guerre ou la paix.... Le Turc n'est pas sur votre frontière, aucun ennemi ne vous menace ; cependant, de dessein prémédité, vous avez fait naître des prétextes pour former un attroupement dirigé contre l'armée. Il sera dissipé dans vingt-quatre heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles VIII. Si, contre les intentions notoires du gouvernement français, vous me réduisez a la guerre, ne croyez pas que, a 1 exemple des assassiijs que -, i53

VOUS avez armes, les soldats français dévastent les campagnes des innocents et malheureux peuples de la terre ferme. Je les protégerai, et ils béniront un jour jusqu'aux crimes qui auront contraint l'armée française a les soustraire a leur tyrannique gouvernement ".

C'était net. Soyez avec moi, ou je vous réduis a vos lagunes. L'intérêt de la France était d'avoir les coudées franches dans sa lutte ; si elle pouvait y être aidée, il n'en serait que mieux, mais si Venise se montrait décidément hostile, la suppression de sa puissance en terre ferme s'imposait. Venise devait savoir ce qu'elle voulait : ou alliée de la France contre l'Autriche, ou être mangée, soit par l'Autriche soit par la France. Elle devait choisir. Elle hésita çncore, tergiversa. Le doge Louis Manin répondait évasivement, espérant un incident qui lui permettrait de se décider au mieux des intérêts présents. L'incident éclata. Ce fut le massacre de Vérone où deux mille Français tenaient garnison. La populace, excitée par les troupes vénitiennes, fit pendant trois jours un véritable carnage des Français. Et peut-être ne serait-il pas resté de ceux-ci, si un corps de secours commandé par Victor n'était arrivé, et avec lui la nouvelle que la république française et l'Autriche avaient signé la paix. Vérone aussitôt capitule entre les mains de ceux qu'elle massacrait, et l'armée vénitienne file vers Venise. La paix, c'était les préliminaires de Leoben. Bonaparte s'adjugeait Milan. Venise trembla.

Si on allait la livrer à l'Autriche par compensation ou représailles ? Elle courut vers Bonaparte qui, enfin, ne voulut plus rien entendre. Autant il avait été longanime, autant il fut terrible. Ne venait-il pas d'apprendre que la Seigneurie avait envoyé des millions aux Directeurs pour qu'ils lui imposassent d'épargner Venise ! Si vous n'avez pas les moyens de contenir le peuple, vous ne méritez pas de subsister ; et si le peuple hait les Français, c'est parce que la noblesse les déteste. En voilà assez ! Si tous ceux qui ont outragé la France ne sont pas punis, tous les prisonniers mis en liberté, le ministre anglais chassé, le peuple désarmé, je vous déclare la guerre. J'ai 80000 hommes. Je ne veux plus de Sénat. Je serai Attila pour Venise. J'ai offert l'alliance de la France et ma médiation. Vous avez refusé afin de pouvoir garder sous les armes un peuple qui m'aurait coupé la retraite. Ne réclamez plus ce que je vous ai offert, je le refuse à mon tour. Je ne veux plus d'alliance avec vous, je veux vous donner la loi. Et si vous ne pouvez désarmer vous-mêmes vos populations, je m'en charge. Votre gouvernement est vieux ; il faut qu'il s'écroule ". Et comme les ambassadeurs protestaient : Si vous n'avez i54

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pas autre chose à me dire, coupa Bonaparte, vous pouvez vous retirer ".

Alors ils se sauvèrent, puis revinrent pour ergoter encore, et reçurent cet adieu : " Quand vous aurez remis entre mes mains l'amiral du Lido, le commandant de la tour et les inquisiteurs d'Etat, j'e'couterai voire justification ". Et Bonaparte déclara la guerre a Venise. En vain ofFre-t-elle de modifier le gouvernement, la forme de l'Etat. Napole'on refuse d'écouter et file vers Milan où on le rattrape enfin. Venise se soumettait sans condition. Le 16 mai 1797,1e Grand Conseil abdiquait et reconnaissait que la souveraineté résidait dans la réunion des citoyens. C'était la fin de l'oligarchie. Puis Venise consentait à recevoir une garnison française jusqu'à l'installation du nouveau gouvernement, réduisait sa flotte a cinquante vaisseaux de guerre et remettait à Bonaparte cinq cents manuscrits de sa Libreria, et vingt tableaux, dont les Noces de Cana. Trois mille hommes de l'armée de Bonaparte prirent possession de Venise. On démolit les prisons de l'inquisition. Le Livre d'Or fut brûlé. L'évangile du lion de saint Marc qui portait : Pax tibi, Marce, evangelista meus, porta : Droits Je r homme et du citoyen, ce qui fit dire à un gondolier :

Enfin ! il a tourné la page ! "

Un article du traité portait que les Français se retireraient quemd Venise aurait organisé un nouveau gouvernement. L'urgent pour elle était donc de constituer celui-ci. Personne n'y songea. Du sein d'un peuple opprimé depuis tant de siècles, personne ne se leva pour fonder un Etat nouveau, une administration quelconque. Et, dans l'aristocratie, personne ne voulait instaurer quelque légalité qui ne fût pas au profit de la caste. Le Manin de 1 797 s'appelait Louis et non Daniel. Et Campo Formio éclata terrible sur Venise en anarchie. Les possessions de Venise en terre ferme et en Orient étaient partagées entre la France et la République cisalpine. L'Autriche enfin recevait ristrie, la Dalmatie, l'Adige et la ville de Venise elle-même. Les Français n'avaient plus qu'à partir. Ils emportèrent avec eux les chevaux de Saint Marc, et comme les Vénitiens se jetaient aux pieds de Bonaparte : "Je vous offre, dit-il, l'hospitalité à Milan qui est libre maintenant. Je ne peux rien d'autre pour vous. Vous êtes des lâches ". Le 1 8 janvier 1 798, les Autrichiens entraient à Venise, y rétablissaient l'inquisition d'Etat et obligeaient tous les citoyens à prêter serment. Lorsque ce fut le tour de Louis Manin, dernier doge de Venise, il s'avança et tomba sans connaissance.

Bonaparte avait été impitoyable. Nous l'en blâmerions plus vivei55 .

ment s'il n'avait pas été si longtemps tolérant. Ce n'est que lorsqu'il eut vu la vanité de tout espoir en Venise qu'il l'abandonna. La Venise, auberge joyeuse du monde", la Venise de Longhi, de Casanova, de Candide était mûre pour le despotisme auquel l'avaient préparée des siècles de tyrannie aristocratique, La république de Venise était morte. Elle eut, un jour, un sursaut dernier, et ce fut un Manin qui vengea son nom et sa patrie, lui donnant une fin suprême digne de son grand passé du moins. Nous verrons Daniel Manin, avant peu, rassembler en lui toutes les vertus de la vieille Venise, les galvaniser une dernière fois. Venise était digne de mourir mieux qu'elle n'avait fait une première fois, sous Bonaparte. La tombe de Manin au chevet de Saint Marc demeure l'un des plus émouvants sépulcres qui aient jamais été élevés par un peuple à son propre héroïsme, a son rachat devant la postérité.

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