‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 24 sur 36 · DOUZIÈME JOURNÉE TROIS ÉCRINS · texte numérisé non relu

DOUZIÈME JOURNÉE TROIS ÉCRINS

Maser.

Au lendemain d'une visite aux palais de Venise que les trois parcourus hier résument à peu près, il m'a semblé qu'une ^ promenade aux champs où les patriciens du grand siècle vénitien, le seizième, passaient la saison d'été, serait d'un heureux complément. La Brenta et ses villas ne m'ont donné que la Venise décadente, celle du XVllf siècle ; je voudrais aujourd'hui connaître agreste la florissante. Comment vivait-on en terre ferme au temps de Titien et de Veronese ? Et c'est avec celui-ci, au village de Maser, province de Trévise, que je suis allé passer la journée. Heures d'autant plus précieuses que Veronese, à Maser, s'est

MASER

allié à Palladio, l'un décorant l'architecture de l'autre. Et le retour par Fanzolo, où une autre villa comporte, elle aussi, des fresques de Veronese, et par Castelfranco, où se trouve la Vierge trônante de Giorgione, achèvera la journée. Rarement, en mes courses si riches à travers l'Italie, en ai-je passé d'aussi savoureuses. Dans une nature fertile et riante, trois merveilles dont le cadre est strictement égal aux chefs-d'œuvre, où le paysage, la maison et la ville se soutiennent dans l'harmonie de beautés pareilles. En prenant à Venise le train de Bellune, on descend à Cornuda, entre Trévise et Feltre. Là une voiture vous conduit a. Maser, puis par Fanzolo à Castelfranco, d'où le train vous ramène soit à Padoue, soit à Trévise, assez à temps pour regagner Venise dans la soirée. Et c'est aussi une randonnée à travers la terre des antiques Venètes, la grasse terre ferme des pâturages, au pied même des Alpes dont la ligne m'appciraît si belle, derrière Venise, chaque soir, de ma fenêtre du Lido, ces Alpes dont les eaux abondantes et rapides, tombant dans une plaine toute plate, sans écoulement facile, ont formé les lagunes.

Ils étaient deux frères Barbaro, l'un Daniel, patriarche d'Aquilée, l'autre Marc-Antoine, patricien de Venise. Ce sont les Barbaro dont Charles Yriarte raconte la vie modèle de riches Vénitiens dans son ouvrage : La vie d'un patricien de Venise. Vers 1 560, ils conçurent le projet d'édifier une villa d'été sur les premiers penchants des Alpes Camiques. Le village de Maser, entre Cornuda et Bassano, fut choisi par eux. Palladio pour l'architecture, Vittoria pour le décor sculptural et Veronese pour le pictural, furent appelés. En quelques années l'oeuvre était achevée. Après la mort des deux frères, la villa Barbaro de Maser passa aux enfants de Marc- Antoine, plus tard entre les mains des Manin, enfin aux Giacomelli qui la possèdent encore aujourd'hui. Son éloignement de tout centre important l'a préservée des attentats — et c'est miracle qu'Autrichiens et Napoléon l'aient épargnée. Telle qu'elle fut, telle est-elle restée, intacte ; encore plus qu'à la villa Valmarana et à Caprarola nous pouvons y promener notre vénération, y exercer notre respect, donner libre cours à notre ravissement, et compléter enfin quelques-unes des notions dont Venise nous enrichit dans sa prodigalité.

La route partant de la station de Cornuda longe la large plaine, au pied des premiers contreforts des Alpes. La montagne donne au paysage verdoyant, terre chargée de récoltes, d'arbres, de haies, parcourue de ruisseaux, lui donne une sévérité de contraste pleine de saveur. De modestes villas se cachent çà et là au fond de leurs

jardins ombreux, attentives a saisir la fraîcheur des sources et des bosquets. Bientôt Maser est traversée. Et tout à coup, sur la gauche, une église étrange, au bord de la route. Petite égHse, sorte de chapelle, temple plutôt, et temple rond qui fait tout de suite penser au Panthéon. C'est celui-ci, en effet, qui a inspiré Palladio, car l'église, chapelle de la villa Barbaro, est son œuvre. Féru d'antique, Palladio apporta ici les formes de sa prédilection, mais avec quelle intelligence des êtres où il devait les dresser ! Nulle solennité, nulle masse imposante, mais le Panthéon léger, de fine taille, et, en façade, au lieu du portique à plusieurs rangs une seule rangée de colonnes, montant blanches et minces pour porter un gracieux fronton. Ce n'est point assez encore; pour accentuer la grâce, les chapiteaux corinthiens sont réunis par des guirlandes, tandis que deux petits clochetons encadrent la lanterne de la coupole, et que, en bas des marches qui conduisent au portique, deux statues montent une riante garde.

Le Panthéon aux champs, et qui s'est fait aimable, c'est l'église des Barbaro, ou plutôt de Marc- Antoine qui l'éleva en souvenir de son frère mort, et qui fut l'une des dernières, peut-être même la dernière oeuvre de Palladio. On n'en saurait assez dire le charme champêtre, au bord des prés, dominant la large plaine couverte d'arbres frémissants, sous l'œil amical de la villa qui gravit les pentes alpestres, au-dessus du temple mais plus loin sur la route pourtant, comme pour ne pas contrarier la gravité, malgré sa grâce, de la chapelle, par la frivolité de la joyeuse maison.

Déjà nous savions, par Valmarana, que Palladio, quand il le voulait, pouvait sourire. Les églises de Venise nous l'avaient cependant fait oublier. Et voici que le souvenir de Valmarana, s'il me revient, prête a la villa de Vicence, tout à coup, une allure presque sérieuse, tellement Maser respire la joie parfaite. La grille basse franchie, une large allée bordée de gazons monte doucement, délimitée par des murs bas qui portent, bien espacés, des statues d enfants nus jouant avec les divers fruits de la terre. Ces murs enclosent des parterres. Et se dresse, au bout de l'allée, l'œuvre joyeuse de Palladio. Un haut bâtiment central formé par quatre colonnes ioniques entre lesquelles s'inscrivent deux étages de trois fenêtres chacun ; au-dessus, un fronton aux armes des Barbaro ; le corps principal du logis, le corps patricien où s'affirme l'importance sociale du patriarche et du sénateur vénitiens. De cet avant-corps, l'effet aristocratique étant produit, partent alors, en retrait, deux portiques d'arcades nues largement ouvertes au soleil, et se terminant a chaque bout par un pavillon

Cl. Alinari.

MaSER. \'lI.l,A GlACOMELI.I : LA GROTTE.

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-MaSER. — \'ILLA GlACOMELLI : Le TEMPIETTO.

QUINZE JOLTIS A VENISE.

-MaSKR. — ^'II.I-A GlACOMELLI : FaÇADE.

('/. ,Vi- rAulciir

Maser. — Vie prise de i a vu. la Giacomeli.i.

yllNZE JOl'KS A VENISE.

l'I.. y2, IAGE 173.

MASER

légèrement saillant d'arcades pareilles, mais surmontées d'un fronton carré à volutes convexes, et qu'un second petit fronton triangulaire couronne enfin. Les frondaisons de la montagne où percent ça et là pins et cyprès font écran, gravissant les pentes raides au pied même desquelles la maison tire sa longue ligne aux vingt yeux souriants.

Je l'ai dit souvent, et je ne me lasserai jamais, en cette Italie lumineuse, de le répéter. Si nous voulons comprendre, veillons toujours sur nous-mêmes trop enclins à chercher les formes familières et à prendre l'habitude pour guide de notre jugement. Quelle peine n'avons-nous pas, dès nos premiers pas, à saisir le caractère des éghses ! Ces murs pleins, ces marbres divers de Toscane, ces campaniles indépendants, ces façades sans porche, et ces toits plats, et tout cet appareil fait de souvenirs antiques, notre sensibilité dressée au gothique est lente à les admettre. Et la faute où tombe Ruskin, nous risquons de la commettre à chaque pas. De même le château " se présente à nous sous des formes majestueuses qui risquent de nous égarer lorsqu'une villa Barbaro, entre autres séjours champêtres, se présente à nous. Au lieu de demander aux choses ce qu'elles ne peuvent nous donner, efforçons-nous au contraire d en pénétrer le sens, et si l'harmonie complète nous en frappe enfin, hâtons-nous de la dire de bon ouvrier.

Ici, cette harmonie s'unit à la plus subtile habileté. L'œuvre de Palladio à Maser respire l'intelligence la plus aiguë et la plus convenable. En ce haut pays vénitien le soleil est bienvenu ; il entre par les baies ouvertes dans la maison qui s'étire sous ses caresses. Mais il est brûlant aussi, aux mois sévères, et, sous les portiques, l'air frais descendu des montagnes circule vivement. Derrière ces portiques, cependant, face à lamontagne, regardant le nord, se cachent les chambres ouvertes sur les bassins et les rocailles. Une entente admirable des Heux préside ainsi à la forme générale et à ses détails, le pavillon central pour l'apparat, les portiques pour capter la chaleur sans qu'elle soit pesante ; le repos des nuits fraîches cherche au nord la douceur des bois grimpants. Palladio assouplit ici son art avec une dextérité merveilleuse : lorsqu'il s'est affirmé dans le pavillon central, il s'empresse aussitôt d'étendre les bras, comme on fait lorsqu'on arrive de la ville et que l'on ôte enfin son veston...

Entrons. Un escalier monte à l'intersection de l'avant-corps et des portiques. Mais si nous avons gravi un étage, nous voici, néanmoins, de plain-pied avec les jcudins postérieurs sur lesquels s'ouvrent les chambres. La disposition est habituelle aux maisons adossées à

des collines. Et le dessin général de la villa apparaît une croix, les bras latéraux étant formés par les ailes des portiques et des chambres. Le grand bras est occupé par tout l'avant-corps qui est disposé en galerie, vaste hall central, en croix lui-même, grâce aux chambres qui accompagnent la galerie centrale. Il ouvre enfin sa porte postérieure sur le parterre où est creusé un bassin, et que ferme une longue rocaille piquée de statues, de chaque côté d'une grotte flanquée de de deux Atlantes, et habitée par Neptune. Et ces statues dans leurs niches, ce sont Diane, Actéon, Amphitrite, Satyre, Source, que des quatrains commentent : " Celui qui regarde ce qui doit lui être caché, au lieu de plaisir reçoit une corne " — pauvre Actéon ainsi moqué 1

Et voilà la maison que reçut à décorer Veronese. Un corps de logis central et dix chambres, telle était la surface qu'on lui offrait où s'exercer. Car ne vous y méprenez pas. Veronese n'a pas peint ici seulement quelques panneaux d'apparat. Non, ce sonttoutesles pièces, toutes sans exception, qui ont été décorées par lui, la galerie et les chambres, la galerie au plafond seulement, plus quelques figures, mais les chambres tout entières, plafonds et murailles, œuvre considérable, la plus considérable que je connaisse en ce genre, laissant loin derrière elle les fresques de Tiepolo a Valmarana, et celles des Zuccari à Caprarola. Œuvre plus considérable encore par son délice. On sent chez Veronese, à entreprendre cette tâche, un plaisir de peindre qu'il ne connaîtra peut-être plus aussi intense. Jamais — et il en avait ! — il ne retrouvera cette liberté, cette audace, cette fraîcheur, cet élan. Les figures, il ne prend même pas la peine de les dessiner sur l'enduit. Il a hâte de leur donner la vie. II veut aussi leur laisser toute la spontanéité de l'invention, ne pensant que confusément au sujet avant d'attaquer le panneau, se fiant à son génie, à son entrain. Et comme il eut raison ! C'est qu'aussi la fortune qui lui échéajt devait lui paraître extraordinaire. C'est au retour de Rome que la villa Barbaro lui est donnée a entreprendre. Au moment où il vient de passer une année a étudier l'art antique, et où il regagne sa patrie enfin fixé dans ses sentiments, dans son art. Il a compris maintenant ce qui lui manquait de mesure, d'harmonie, et lorsqu'il aperçoit, à son arrivée a Venise, la façade de San Giorgio dans l'espace de la Giudecca, il comprend toute la grandeur de Palladio. Et voilà que, tout à coup, ce Palladio lui est adjoirt pour qu'il le seconde. On lui dit : " Votre dieu, votre maître, allez travailler avec lui ! " Ah ! qu'il dût courir sur la route de Trévise ! Mais il ne s'emballa point...

MASER

Car, à cette retenue de sa fougue Juvénile, dont le voyagea Rome a été le signal, dès Maser il s'applique. L'année des Noces de Cana, Veronese, je crois, se fût rué sur ces murs, et, comme il le disait, il n'eût pas laissé un vide sans y mettre une figure de son invention. Mais nous voici au moment du Repas chez Lévi, et Veronese, retour de Rome, sait que la perfection n'est pas dans l'abondance, mais dans l'équilibre et dans la mesure. Aussi, cette galerie centrale, la laisse-t-il aux marbres et aux stucs. Huit figures seulement, discrètes, en camaïeu, statues dans les niches. Joueuses de musique drapées a l'antique, et dans la violoniste J'ai bien cru retrouver quelque pose de la Vénus au miroir. Les parois de la gcJerie ainsi discrètement décorées, Veronese, alors, s'empare du plafond, et tout l'Olympe de briller, escorté des Saisons en des tableaux complets dont l'un est une merveille d'audace réaliste.

L'Olympe central nous offre, non tous les dieux, sept seulement autour de l'Immortalité tendant sa couronne. Ah ! les amusants Dieux, Apollon Jambe en l'air, Diane se faisant embrasser sur la bouche par son chien, Saturne en proie au plus profond sommeil ! Au bas de cette coupole court, cependant, une sorte de frise circulaire, où, derrière des balustres et sous des voûtes simulés, ontété représentées les Saisons. Et Je ne crois pas que Veronese ait Jamais, sauf la Gloire de Venise, réalisé des nus aussi Justes et aussi hardis. Dans l'allégorie du Printemps, la femme renversée, complètement nue et que seuls habillent deux bijoux, qui donc oserait dire que Veronese l'aurait peinte s'il n'avait pas étudié les audaces de mouvement de la Sixtine ? La femme accroupie à droite du même Printemps est exquise de grâce naturelle, et ses draperies sont pleines des plus beaux souvenirs du Vatican. Mais ce sont des dieux. Et voici des hommes. Appuyée a la balustrade, toute une cour. Une dame parée de ses atours regarde au loin, cherchant l'amour. La vieille intermédiaire, derrière elle, lui indique du doigt un beau cavalier tenant en laisse son lévrier, cependant que le page de la dame s est déjà plongé dans ses livres pour ne pas voir.

Je n'entrerai pas dans le détail des douze chambres décorées par Veronese. Comment détailler? Sauf dans la salle d'Hercule, nulle idée générale, mais la fantaisie la plus libre, la plus immédiate. Des cJlégories, la Vertu enchaînant le vice, l'Amour vainquant la Force, la Gloire couronnant le Mérite, le Temps et l'Histoire, Vulcain et le Feu, Neptune et f Amour — "il ne s'est pas foulé ", comme on dit ; non, pas pour inventer, mais combien pour peindre î Déjà la

galerie m'a rappelé certaines visions romaines. Tout au long des chambres il serait curieux de noter les souvenirs ; de retrouver dans le Temps et l'Histoire deux antiques ; Neptune descend des voûtes de la Sixtine, ainsi que Vulcain. Mais l'admirable Gloire, bien véronésienne celle-là, si grasse, si douce, et le miracle du ruban vert, seul vêtement, d'une justesse à faire pâmer tous les peintres du monde ! Et l'on va ainsi de scille en salle, stupéfait, étourdi, chéirmé, conquis. Non pas exalté, transporté, mais simplement, purement émerveillé, Veronese n'a visé ici a rien qui soit sublime ni grandiose. Il a voulu simplement égayer par des allégories faciles sou s des formes simples et des tonalités caressantes. Les anecdotes innocentes, il les a, réalisées en des corps savoureux, revêtus par les plus fraîches couleurs de sa palette. Se rappelant et imitant la légèreté blonde des anciens fresquistes, faisant de la fresque au sens étroit et exact du mot, il s'est bien gardé d'appuyer jamais, ni moralement ni matériellement. Harmonie ! Il en a senti la nécessité impérieuse en cette villa de repos ou tout devait se conjurer pour le farniente et le plaisir. Et la péJette de devenir caressante, fine, pleine de la joie dont Veronese débordait. Pas plus dans les chambres que dans la galerie centrale, Veronese ne cède une fois au \'ieux démon. Si ses sujets sont simples, ils sont traités sobrement, en deux ligures au plus, et, dernier miracle enfin chez le Veronese des Noces mais retour de Rome, ayant les murs, du haut en bas, a peupler, ce n'est jamais que la frise et les trumeaux qu'il meuble ainsi de ses créatures. Les panneaux sont peints aussi, mais non de figures. Des paysages seuls sont tracés sur les murs qu'ils trouent de leur verdure et de leur ciel, ouvrant ainsi vers la campagne la maison tout entière ; les corps des déesses nues voguent sur des nuages, dominent des campagnes imaginaires ; les nymphes se promènent sans vergogne au-dessus des paysciges fabuleux ; voici vraiment réalisé ce que chanta Musset : le ciel descend sur une terre peuplée de dieux.

Pas plus des paysages que des allégories je ne donnerai le détciil. Nature fantaisiste, sans autre modèle que le rêve de l'artiste, paysages comme Poussin en composera plus tard, et Lorrain, Piranesi surtout, Piranesi dont le souvenir m'avait tourmenté déjà en voyant, à Venise, l'architecture de certains tableaux de Veronese, et qui me poursuit plus vivement encore devant ces ruines au bord de la mer, ces colonnades fantastiques, ces escaliers battus des flots, ces na\'ires à toutes voiles. Le Vénitien Piranesi dut connaître Maser.

Mais est-ce par le détail que l'œuvre peut valoir ? Analyser, c'est

(.7. Alinari.

.MaSER. — \'lLLA GlACOMElLI. — \'eRONKSE I La"\'kKTL: ENCHAINE LE ViCE.

MaSER. — ^■II,1,A GlACOMELLI.

Veronese : Allégorie de l'Été et de l'Automne.

yLIN/,E JOUHS A VENISE.

l'i,. Si. l'Ai,!-; 17I1

Cl. Aliitari.

Maser. — Villa Giacomelli. — Veronese : l'Olympe.

Ql IN/E JOl KS A VENISE.

l'L. r'4, PAGE 177.

FANZOLO

diminuer. Non pas qu'on trouve rien qui ne soit digne de Veronese, mais il a conçu d'ensemble, exécuté d'un jet, vécu ciel et terre à la fois. L'œuvre de Maser fut, dans la vie de ce peintre, une déKvrance et un acte. Il renaissait vraiment, et il jeta sur les murs tout ce qui lui restait du passé et tout ce qu'il attendait de l'avenir. Rome et Palladio lui ont tout révélé. Il se met en route allègrement, et lorsque les Barbaro lui ont offert Maser, il est parti en dansant. Toute la villa est une hymne de joie et qui ne forme qu'un cri. Et de même qu'il serait injuste de distinguer dans cette œuvre inséparable, il le seréiit tout autant de distinguer Veronese de Palladio, et Palladio des Barbaro, et les Barbaro des monts.

De la nature aux hommes qui l'utilisent on perçoit ici le lien le plus étroit, le plus ferme. Venise venait au pied des Alpes chercher un repos qu'elle voulait élégant et noble. Palladio et Veronese, enfants de Venise, haussèrent alors celle-ci au style, au style pur mais aimable, ayant conscience que, sous la majesté des Alpes, gothique ou byzantin risquerait de devenir injurieux de prétention ou de grandiloquence. La villa Giacomelli apparaît alors l'une des œuvres les plus caractéristiques, non pas hélas ! de Venise, puisqu'elle proteste un peu contre Venise, du moins de l'un des côtés du génie vénitien. Elle montre que celui-ci savait a son heure être souple, comme l'est tout génie italique. Veronese, le plus Vénitien de tous ses frères, le resta extrêmement, tout en nouant autour de ses reins la vieille chaîne classique dont Palladio, à Maser, venait de forger librement un anneau.

Fanzolo.

On m'avait dit : " Puisque vous voulez allez de Maser à Castelfranco, passez donc par Fanzolo, et demandez à visiter la villa Emo ". Il faut toujours se montrer docile en voyage. Neuf fois sur dix, on s'en trouve bien. Et voici ma récompense. La villa de Fanzolo a achevé pour moi l'enseignement de la Giacomelli. Au milieu de la généreuse plaine que je traverse, si riante, la route toute bordée d'arbres, les récoltes tendres à perte de vue autour de moi, dans l'enchantement du printemps italien dont aucun autre ne peut donner l'idée de charme absolu, la villa Emo élève un bâtiment qui est comme l'esquisse de l'autre, de disposition pareille, à l'avant-corps central à colonnes, mais ici en loggia, et aux galeries secondaires 177 ^ ^

QUIiiZE JOURS A VENISE.

étirées de chaque coté. Palladio, qui l'éleva en 1450, n'a fait que se souvenir d'elle lorsque l'appelèrent les Barbaro. Le jardin est plus large qu'à Maser, et il ne monte pas ; aucune montagne ne fait écran. Mais, derrière la villa, un bois s'étend, bois éployé sur la plaine, et où, face au centre de la villa, une large allée a été taillée, qui rappelle les grands parterres de nos châteaux français, en ligne droite, de gazons bordés de bocages, l'aspect en somme, dans sa réduction modeste, de Versailles, Compiègne ou Marly. Villa des champs et non de montagne, la villa de Fanzolo est plus ample que celle de Maser. Et qui sait si, de la voir en second, ne la diminue pas à mes yeux ?

Mais non. J'ai sonné, on est venu m'ouvrir, j'entre, et c'est encore sur Veronese que je tombe. Le grand Paolo Cagliari, oui, lui-même encore, a décoré quatre salons de cette villa, en collaboration avec Zelotti. Mais, ici, il en va tout autrement qu'à Maser. Veronese, visiblement, ne possède pas encore le sentiment de la mesure et de la convenance qui lui viendra de Rome et de Palladio. A Maser, il s'est contenté des frises, des dessus de portes. A Fanzolo, il a pris possession de la muraille entière. Son facile et brillant génie se sent présompteux de jeunesse, des plus à l'aise sur ces surfaces qu'il couvre cependant sans défaillance. Voici Scipion l'Africain, la mort de Virginia, Hercule sur son bûcher avec Déjanire, lo changée en vache avec un Argus railleur plein de malice gracieuse, puis l'allégorie des Arts, et enfin Vénus pleurant sur le cadavre d'Adonis. Veronese est déjà tout entier dans ces fresques, sa liberté, son adresse, sa joie de peindre, son éclat. Toutes ces qualités sont de son instinct; il ne lui manque plus que la sagesse. Je ne puis pas ne pas le voir, à Fanzolo, encore tumultueux, déréglé, trop enclin à s'abandonner à sa verve. S'il y plaît? Ah! qu'il plaît! Mais non pas par les qualités les plus élevées. Et si ravissants que soient ces abondants décors, je ne puis les préférer aux frises succinctes et au plafond ordonné dans sa fantaisie, de Maser. S'il ne nous avait pas donné Maser et la Gloire de Venise, Veronese, rien que par l'œuvre de Fanzolo, serait certes encore l'un des plus grands. Il manquerait cependant de la dernière fleur qui porte au premier rang, la fleur du génie qui sait se discipliner lui-même.

Les peintures de Fanzolo datent de 1551, par conséquent avant l arrivée à Venise. Veroneseé tait donc encore tout Véronais; cette œuvre d'un jeune homme de vingt-trois ans est un prodige. Elle annonce son génie, elle est lui à son printemps, et elle possède la

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