CASTELFRANCO
saveur inoubliable de toute promesse. Fanzolo date les fiançailles de Veronese avec l'art. Moment plein d'émotion et de tendresse pour nous ! Mais moment qui ne doit pas nous faire oublier la maturité consciente de demain. Je bénis ceux qui m'ont envoyé ici. J'apprends, en quelques minutes, beaucoup plus sur Veronese qu'en des heures d'étude. J'y vois tout ce qu'il sera, tout ce qu'il réalisera à Venise et a Maser, après le voyage a Rome. Et combien j'y aime sa fougue et, déjà, la plénitude de ses formes! Ses études à Vérone n'ont pas été du temps perdu. Et si, de même que Palladio a répété Panzolo en l'amplifiant lorsqu'il bâtit Maser, de même que Barbaro en appelant Veronese dut penser à Fanzolo, et si Veronese a pensé a son œuvre de Fanzolo en se mettant au travail a Maser, il m'est permis aussi de me rappeler l'œuvre entier du grand Vénitien devant son œuvre première, et, tout en gardant de celle-ci la mémoire la plus ravie, de rendre à Rome et a Palladio, encore une fois, l'hommage de gratitude pour leur part dans la parfaite et grandiose maturité du plus grand peintre vénitien.
Castel/ranco.
Lorsque j'arrive à Castelfranco, le soleil commence à descendre vers l'horizon. Je n'ai plus qu'une heure devant moi ; dépêchons ! Et ce que je vois se résume ainsi : D'abord, un gros bourg banal sans caractère. Je le traverse ; et, d'un bond, aussitôt, me voici à bas de la voiture. C'est le prodige même. Celte ville grossière n'est en réalité qu'une boîte de sapin renfermant un bijou sans prix. Aussitôt la boîte ouverte, le bijou jaillit et m'inonde de ses feux. En son milieu, la ville, en effet, s'est ouverte large, toute ronde, pour former une grande place circulaire. Au centre de la place, une douve tournante. A l'intérieur de la douve, fossé de forteresse, des pentes gazonnées disposées en jardin et, au sommet de ces pentes, une autre ville ceinte de murailles crénelées avec des tours étagées, murailles de briques que, à cette heure, le soleil incendie. La vieille Castelfranco, au milieu de la neuve, paraît en feu. Tout rougeoie, il me semble entendre le crépitement. En vain le lierre et tous les parasites d'une terre généreuse montent-ils a l'assaut de ces remparts rougis, comme pour en étouffer les ardeurs. Les lianes ne font qu'aviver les couleurs, et les briques semblent sortir à 1 instant de leur brasier. Voici la lutte implacable de la verdure et de la flamme. Jusqu'en haut
des tours le lierre monte, serrant le pauvre corps consumé. Puis il retombe renonçant ici, mais il repart là-bas. Victoire ! Peu à peu l'incendie s'éteint, les lianes l'emportent, et, dans le crépuscule qui vient, il me semble entendre leurs griffes qui grattent leur triomphe.
Je suis entré dans l'enceinte. Et c'est la vieille Castelfranco que Giorgione protège. Hélas ! je puis bien dire que j'eii vu la Madone de Giorgione que je réservais hier avant de me prononcer sur elle. L'ai-je assez nettement vue ? Oui, pour me souvenir toujours de la Vierge douce et tendre, du paysage profond et lumineux, et surtout de saint Libéral debout dans son armure, dans l'une des plus mâles attitudes que jamais peintre ait plantée. Rien que pour Libéral, et qui me rappelle le page de la Tempête par l'assurance et la maîtrise de sa pose, rien que pour lui, je consentirais a ce Giorgionelà. Je ne trouve pas, cependant, a. cette œuvre, ce que nous sommes habitués de voir en Giorgione, je veux dire l'action générale, fougueuse, la vigueur de la lumière, la chaleur des paysages, et ce qu'on a appelé" la morbidesse de son coloris ". Mais cette œuvre serait de jeunesse. Giorgione, soumis aux Quattrocentistes, n'ose encore s'affranchir de leur simplicité, de leur régularité et de leur froideur quelquefois un peu. Et il me suffit de constater, dans le paysage et dans Libéral, toutes les promesses, comme je les remarquais chez Veronese a. Fanzolo, pour en juger digne la gloire du peintre de Vénus et de la Tempête.
Et la nuit m'a chassé de l'église. Avant de gagner la gare, j'ai fait encore une fois le tour des remparts. Tout est sombre, le feu est éteint. Les créneaux se détachent sur un ciel opalin. Les lierres tout noirs commencent a remuer de tous les oiseaux qui s'y installent pour la nuit. L'écrin de Castelfranco est fermé. Je le joins aux écrins de Maser et de Fanzolo, et tous trois je les emporte vers Venise où, demain matin, je les confierai a la lagune qui saura bien me les rendre en souvenirs, aux heures tendres du crépuscule, lorsque, le soir venu, je regarderai, du Lido, les montagnes de Trévise dessiner leurs croupes violettes sur le ciel rose.