TREIZIÈME JOURNÉE GELATI
Quartier du centre.
SI, à part le Grandi Canal désormais connu de nous mais non encore examiné ni surtout discuté, nous tenons maintenant de Venise l'essentiel : ses peintres, sculpteurs, architectes, sa vie sociale et intime, son aspect éternel et même le passager ; si nous possédons sur elle les notions indispensables a qui veut voyager avec un autre profit que de pouvoir dire : "J'y suis allé", il ne reste pas moins mille détails auxquels, en ces douze derniers jours, nous ne nous sommes pas arrêtés, et qu'il serait cependant coupable de négliger. Mon rôle ne consistant pas, en ces ouvrages, je le répète encore, a remplacer le guide, je m'efforce seulement a éveiller quelques sensations, a fournir des notions élémentaires et indispensables, à grouper ce qui est épars, a tirer quelques idées générales des œuvres et des faits, bref à montrer l'âme derrière le corps que le guide sait beaucoup mieux que moi analyser et décrire. Je ne puis accompagner partout le voyageur qui me trouverait peut-être, d'autre part, l8i
importun... Tout au long de ces derniers jours, j'ai donc négligé bien des stations, comptant sur la perspicacité du curieux, et où je n aurais pu que répéter fastidieuseraent ce que je venais de dire, ou bien déflorer ce que j'aillais exprimer devant des œuvres plus caractéristiques si celles dont je ne parlais pas méritaient cependant un moment d'attention.
La promenade que j'entreprends aujourd'hui se réclame quelque peu de ce secondaire que je me suis délibérément interdit. Et pourtant je veux la faire avec mes compagnons, bien que, munis de tout ce qu'ils savent et que j'ai essayé de préciser dans leur esprit après douze jours de Venise, ils puissent plus que jamais se passer de moi. Et je pense surtout a ceux qui, voulant choisir, me flattent de leur confiance. Dans le coin de Venise où je les emmène à présent brillent les plus importants de ces détails dont je parlais tout à 1 heure. Tableaux, églises et palais n'ont rien d'essentiel, et pourtant ils manqueraient à nos études vénitiennes. Ce sera enfin la dernière occasion de clore nos acquisitions historiques par le récit de la suprême tragédie dont Daniel Manin fut le premier protagoniste.
Descendant du vaporettoà l'Académie, nous traversons le Grand Canal sur le pont de fer, honte de Venise. Palladio eut, un jour, la fantaisie de reconstruire le Rialto ; on ne le lui permit pas, justement. Mais les dessins qu'il avait composés sont restés d'un pont à trois arches et a galerie coupée, au centre, par un portique en forme de temple grec. La ville de Venise se décidera-t-elle a élever, à la place du pont de fer, le pont de Palladio, ou un autre plus simple, mais de pierre ? Cette passerelle doit disparaître pour l'honneur de Venise. Sa brutalité agressive n'offense pas que nos yeux ; elle offense tout autant la fine nappe des eaux que brodent les palais. Le pont franchi. Saint Vital est devant nous où nous entrons pour Carpaccio qui y a laissé un tableau d'autel. Derrière Saint Vital, le campo Morosini, longue place avec deux palais dont l'un est le Morosini où habita le destructeur du Parthénon : c'est une gloire pour d'irresponsables murailles ! Un détour pourtant, en faveur du palais Pisani, 1 un des plus beaux descampi de Venise, l'un des plus caractéristiques surtout, ni gothique, ni renaissance, mais baroque, et d'un baroque charmant.
Au fond du campo Morosini se dresse, cependant, l'église San Stefano, d'un gothique du XIV* siècle, imitation froide et sans renouvellement d'un art qui, a Venise, sut s'exprimer avec tant d'originalité. L'intérieur est vaste et assez noble; de beaux tombeaux j83
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renaissance en constituent l'ornement principal. Dans la nef de gauche, une porte s'ouvre qui conduit à un cloître sur les murs supérieurs duquel achèvent de moisir des fresques de Pordenone. Ce cloître traversé, on parvient au campo Sant'Angelo, de là h la place Manin, et plus loin au palais Contarini dont la cour contient le fameux escalier en limaçon, une tourelle en somme, et qui est l'une des plus amusantes curiosités de la ville. Encore quelques pas et nous voici a San Salvatore où nous nous arrêterons un instant.
Je vais bien vite, je le sais. Et l'on comprendra que je ne puis m attarder a des répétitions. J'aidéjà traité de tout ceci ; il me semble que signaler la nécessité de ces compléments est suffisant. San Salvatore, cependant, mérite plus qu'une mention, puisqu'il possède son originalité propre. Outre qu'elle est, de toutes les églises de Venise, celle devant laquelle on passe le plus souvent, bordant la Merceria, la grande rue commerçante de Venise allant de la place Saint Marc au Rialto et a la poste, elle demeure un effort de la Renaissance dans Venise pour créer un style personnel à la ville. Il y eut, au commencement du XVI« siècle, une sorte d'élan de Venise. De même que l'art pictural, et avec lui, l'art architectural du Quattrocentisme avait fini par émouvoir la somptueuse Venise elle-même, par lui révéler la beauté des lignes simples, la superfluité des décors. Mais c'était trop pour Venise, je veux dire pas assez.,.. Sansovino vient bientôt, qui trouve le moyen de concilier les deux termes, de fleurir 1 art nouveau autant que l'ancien. Palladio prêchera pour d'autres que pour les architectes, et, un siècle après sa construction, San Salvatore sera dotée d'une façade baroque. Il n'est pas douteux que la Renaissance toute pure échoua a Venise. San Zaccana et Santa Maria dei Miracoli sont, au fond, d'une personnalité encore trop mêlée. Tandis que San Salvatore, a l'intérieur, jouit d'un galbe discret qui est un repos dans Venise tourmentée et rutilante. Une particularité architecturale, audacieuse mais heureuse, la distingue aussi, ses coupoles sur voûtes en berceau, mariage savoureux de l'art nouveau avec le byzantin importé. De beaux piliers aux arêtes de marbre gris portent l'appareil, et l'absence totale d'ornements achève l'impression de pureté. Et le tout nous montre bien que les Lombardi, s'ils s'inclinèrent plus tard devant la nécessité vénitienne, devant le goût fastueux des Vénitiens, avaient compris cependant les leçons qui leur venaient de toute l'Italie. San Salvatore apparaît alors comme une réaction ; mais on ne résiste pas au destin — que le Grand Canal nous apprendra demain définitivement.
San Salvatore contient aussi un admirable Bellini, Jésus à Emmaûs, le plus élevé de tous peut-être, d'une émotion profonde, d'une simplicité grandiose; un Titien, oeuvre de vieillesse ; enfin des tombeaux où vérifier encore ce que nous savons, et dont l'un, celui de Catherine Comano, va nous retenir ne serait-ce que pour la halte nécessaire après cette course immodérée.
Ici repose enfin la forte Catherine, le plus bel exemple peut-être des princesses dont toute la vie, amour, goût, âme et corps, sont hosties. Adoptée par Venise, fille de la république, Catherine fut exaltée par sa patrie, et précipitée par elle selon le besoin. Reine sans l'avoir demandé, elle finit ses jours exilée sans l'avoir mérité, mais parce que, ayant servi, son rôle était joué. Que n'a-t-elle laissé ses Mémoires, ou pourquoi quelque Balzac ne les a-t-il pas écrits ! Rappelons-nous, du moins, devant sa tombe sa vie, et rêvons à ses pensées et même à ses charmes....
Deux portraits d'elle, sans doute, nous sont parvenus. L'un, attribué à Giorgione, et qui est à la galerie Crespi de Milan, nous donne une forte commère, souriante et douce, et que l'on verrait plus volontiers au coin du feu que sur un trône. L'autre, par Titien, aux Offices, femme solennelle et sévère, couverte de bijoux, coiffée d'un diadème. Lequel est véridique ? Probablement ni l'un ni l'autre puisque, quand Catherine revint à Venise, Titien et Giorgione n'étaient âgés que de douze ans. Et comment les concilier, l'un d'une bonne fille heureuse, l'autre d'une reine, et ne se ressemblant en rien — et donc impuissants tous deux à nous instruire ? Force est de nous en tenir à l'histoire. Catherine semble de la pâte de ces femmes dociles dont était pétrie Lucrèce Borgia, et qui portent le poids de tout ce qui se fait par leur moyen. Lucrèce mourut paisible a Ferrare, démentant par sa conduite conjugale et maternelle tout ce que la famille lui imposait pour son ambition et lui prêtait pour sa propre décharge, et tout ce que les poètes se hâtent de lui attribuer pour augmenter l'ampleur de leurs malédictions. Catherine ne mérita jamais, pas plus que Lucrèce le sien, le trône qu'elle occupa. Instruments toutes deux, elles disparurent quand on n'eut plus affaire de leurs services. Mais les auréoles sont restées. Et si Catherine se couronne d'une légende moins sanglante que celle de Lucrèce, n'en attribuons le mérite pas plus à l'une qu'à l'autre. Catherine est plus pure dans nos souvenirs parce que ses exploiteurs n'eurent pas besoin d'autant de crimes pour régner.
En 1 192, Richard Coeur de Lion donne Chypre à Guy de Lusi-
Cl- Marlin et Micliieli.
Vs Rio.
Castelfrascù.
QUINZE JûCRS A VENISE.
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QUINZE JULHS A MiNIsE.
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gnan en échange de ses droits sur Je'rusalem. Pendant plus de deux cents ans, les Lusignan régnent paisiblement sur Chypre, jusqu'à Jean II qui, après une guerre malheureuse avec le soudan d'Egypte, doit payer tribut et reconnaître sa vassalité. Après la mort de Jean II, son fils Jean III lui succède. Il a épousé une Paléologue qui règne sous le nom de son mari.
Vivait, cependant, a Chypre, un patricien de Venise exilé, André Cornaro. Depuis longtemps Venise clignait sur Chypre, porte de l'Orient. Cornaro se dit que s il réussit a donner Chypre a sa patrie, il sera vite pardonné. Comment faire ? C'est très simple. Cornaro compte parmi ses amis cypriotes l'archevêque de Nicosie, Jacques, qui est fils naturel de Jean III, et que la Paléologue a obligé a prendre les ordres. " Pourquoi, dit André a Jacques, ne pas faire valoir votre naissance ? Votre père n'a pas d'autre fils que vous. Revendiquez vos droits au trône de vos pères, mariez- vous et continuez la dynastie ". Et Cornaro montre a Jacques le portrait d'une sienne nièce, habitant Venise, et qui ferait une reine sortable. J'aime à croire qu'il lui fit valoir aussi l'appui de Venise. Bref, Jacques s'enflamme pour Catherine dont il ne voit encore que l'image — celle peinte par Giorgione ? non ; Giorgione n'était pas né encore — et il commence a intriguer. Ce qui démontre bien la complicité de la Seigneurie, c'est que Jacques, ayant appris que sa bellemère, prévenue de ses visées, a donné l'ordre de l'assassiner, Jacques passe à Rhodes sous la protection de l'ambassadeur vénitien. Désormais la partie est liée entre Jacques et Venise. La belle-mère meurt, puis le père aussitôt, incapable de vivre sans sa femme. Jacques obtient du soudan sa reconnaissance au trône. Une escadre vénitienne l'aide à rentrer a Chypre, et Catherine Cornaro est amenée de Venise qui vient de l'adopter comme sa fille.
Jacques ayant épousé Catherine, voilà Venise en pied à Chypre. Il n'y a plus qu'à attendre. Pas longtemps. Le mariage a été célébré en 1469. En 1472, Jacques meurt, laissant Catherine enceinte et sous la protection de Venise. Recommandation superflue. Lorsque l'enfant, un fils, vient au monde, on lui donne pour parrains le chef des troupes de Venise et les provéditeurs de la république. Venise est maîtresse de Chypre. La main est lourde. Une conspiration est formée. Elle éclate à la fin de 1473. André Cornaro est assassiné, Catherine et son fils faits prisonniers. La flotte vénitienne accourt, les délivre. Catherine remonte sur le trône, mais, en 1475, son fils meurt. Il n'y avait plus désormais qu'à attendre la rriort de i85
Catherine dont Venise, qui l'avait adoptée, hériterait. Venise attendit Jusqu'en 1488, où elle céda enfin à son impatience. Et elle envoya à Catherine son frère Georges qui devait la persuader d'abdiquer. On lui promettait, d'ailleurs, de la traiter en reine dans la retraite que Venise lui choisirait. Catherine voulut tergiverser. EJle voit bientôt l'inutilité de toute résistance. Sur quoi donc s'appuyait sa puissance, depuis vingt ans, si ce n'était sur les troupes de Venise? Le 26 février 1 489, elle abdiqua, et le 14 mai elle s'embcirqua pour Venise. Puis on l'enferma, luxueusement, en reine, mais reine prisonnière, au château d'Asolo, non loin de Maser. Et c'est là qu'elle mourut, pauvre femme créée reine par les nécessités politiques, démissionnée lorsque Venise jugea le moment venu, dont le mari et l'enfant moururent peut-être pour les mêmes raisons — et dont le cœur, si elle en eut un, restera toujours inconnu.
Venise donna aussi le jour a un peintre dont la carrière toute romaine ne permet pas ici l'étude, Sebastiano del Piombo. Il n'avait pas vingt ans lorsqu'il quitta Venise. D'avoir passé, cependant, dans l'atelier de Bellini et dans celui de Giorgione, il lui restera néanmoins quelque chose. " Mon style est destiné à faire de grands sots ", disait Michel-Ange. Il ne parlait certes pas pour son grand ami Sebastiano. Mais il n'est pas douteux que l'influence de Michel- Ange fit perdre à Sebastiano ses qualités purement vénitiennes, son coloris si lumineux et chaud qu'il devait à Bellini, et cet amour du pittoresque réaliste qu'il devait à Giorgione. L'influence de Michel- Ange fit se hausser un peu Sebastiano qui soigna le dramatique, s'enfla quelquefois aussi. Et s'il garda toujours la qualité réaliste de sa patrie, c'est a la maîtrise de Giorgione que nous devons la saveur particulière d'œuvres où tant de vérité rayonne parmi les plus hautes conceptions. De ces premiers enseignements vénitiens, deux églises, aux environs du Rialto, nous apportent le fruit, des œuvres de jeunesse, avant le départ pour Rome où, peu a peu, Sebastiano, subjugué par le grand Buonarotti, oubliera sa patrie. L'une de ces églises est dédiée a San Bartolommeo, l'autre à San Giovanni Crisostomo. Tous ceux qui aiment Sebastiano, ne fût-ce qu'à cause de son dévouement, si indiscret qu'il fût et souvent zélé au point de nuire au voisin, à Raphaël entre autres, iront dans ces deux églises, saluer l'aurore d'un des plus fougueux génies du siècle. L auteur de la Pietà que je vis autrefois à Viterbe, l'une des peintures les plus émouvantes qui soient, mérite, à Venise qui éveilla et forma son génie, un souvenir et un hommage.
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Passant alors le Rlalto, nous irons à San Giovanni Elemosinario où brillent un Titien et un Pordenone, à San Cassiano où l'on voit un Tintoret, a Sant'Aponal, à San Pantaleone où il faut étudier le plafond de Firmiani, œuvre colossale, désordonnée mais forte et dramatique, où encore ? Partout où pousse la fantaisie, le hasard, et cet instinct si sûr du voyageur qui, tout à coup, au détour d'une rue, le jette brusquement à droite ou à gauche, qui bientôt le fait tomber sur ce qu'il espérait tant rencontrer, lui procure la sensation particulière que personne n'a prévue ni indiquée, et qui illumine la journée entière. Et c'est ainsi qu'ayant traversé le rio San Trovaso, j'ai encore une fois passé le pont de fer, tourné derrière San Zobenigo et la Fenice pour arriver enfin a San Moise, le chef-d'œuvre peut-être de l'art baroque tout entier, et qu'il faut regarder pour comprendre ce que ce mot de baroque signifie. Revenu alors aux Procuraties, a celles qui font face a Saint Marc et a la place desquelles se dressait autrefois une église, San Gimignano, que Napoléon détruisit et où fut enterré le fameux Law^s, mort a Venise (où a-t-il été transporté ?), revenu aux Procuraties, Florian m'a tenté de ses gelati. Voulez-vous, Madame, y goûter ? Tandis que vous ferez fondre entre vos lèvres rouges la neige rose, je vous conterai le dernier soupir de la république de Venise, exhalé peir Daniel Manin.
La révolution de 1848, à Venise, n'est pas celle d'un peuple, mais d'un homme. Sans Manin, Venise n'eût jamais bougé. Perrens l'a très bien vu : "Venise, dit-il, s'était peu à peu habituée au joug allemand. Le peuple ne s'occupait pas de politique ; la bourgeoisie ne pensait qu'à son commerce et s'accommodait de tout pourvu que les affaires marchassent ; la noblesse faisait presque cause commune avec l'Autriche". Et Manin parut, qui secoua cette apathie générale dont l'excuse, d'ailleurs, se trouve dans les habitudes vénitiennes de soumission populaire, de grossièreté bourgeoise, d égoïsme aristocratique. Manin réussit à réveiller tout ce peuple, a le faire agir ; il en tira des héros . On rencontre deux grands moments , dans l'histoire de Venise, où vraiment la république se montre forte : la lutte contre Paul V, la révolution de 1 848. Nous avons vu l'une, voici l'autre. Et si Manin échoua, ce ne fut pas la faute de sa patrie. Un peu la sienne, car il céda a l'étrange contradiction qui a paralysé tant de révolutions, la manie de la légalité ; une révolution légale est mort- née, puisque, si
l'on se révolte, c'est justement contre les lois ; comment peut-on agir efHcacement au nom de conventions que l'on veut détruire ? Manin possède du moins l'excuse de nombreux modèles, si tant d'exemples auraient dû l'enseigner. Et ce fut tout à fait la faute des événements italiens dont Venise ne pouvait prévoir ni empêcher l'issue néfaste, je veux dire des événements dont NovcU"e fut le couronnement.
Manin portait le nom du dernier doge de Venise, mais il n'en était pas parent. Il avait pris seulement, selon l'usage vénitien, le nom de son parrain, frère du doge. A.vocat, il fréquentait assidûment les rares cercles où l'on rêvait a la libération de Venise, où l'on en parlait pour tromper la faiblesse morale. 11 était ardent, mais hélas ! il avait aussi des scrupules. Sans ceux-ci, qui le rendaient légal, donc prudent, il serait peut-être arrivé plus tôt au but, et Novaie n'aurait rien fait a Venise qui n'aurait pas été obligée d'attendre Napoléon III.
Il commença sa propagande parmi ses intimes, dans son monde. Mêlé aux affaires, il ne manquait aucune réunion ou conseil, et là, en causant, secouait les gens. Parfois, il feignait d'éclater, comme le jour où, le représentant de l'Autriche présenta une assemblée d'actionnaires l'ayant invité a se taire, il l'envoya promener. Et cela apprenait aux autres le mépris de l'autorité. Tous les prétextes lui étaient bons, même les congrès de savants qu'il rendait politiques aussitôt. Et il eut la satisfaction enfin d'entendre l'un de ces congrès, tenu à Venise en 1847, conspuer généreusement un assistant qui proposait, a la fin, un remerciement à l'Autriche. 11 sentit qu'il était, dès lors, soutenu par le sentiment populaire, et il marcha.
Sa première manifestation fut de déposer entre les mains de la congrégation centrale qui administrait Venise une pétition pour demander que la congrégation émanât de la nation et non du pouvoir impérial. Le lendemain, toute Venise assiégeait sa porte et s'inscrivait sur ses registres.
Cette action lente et continue de Manin est peut-être ce qu'on peut citer de plus admirable dans son héroïque vie. Plus tard, on pourra discuter certaines opportunités, regretter certaines prudences. Ici, rien a reprendre. Là où il n'y avait rien, il créa. La pauvre ville endormie, il la réveilla tout doucement, lui mit insensiblement entre les mains une épée, et, lorsqu'elle se trouva debout, rugissant, elle n'avait pas encore bien compris ce qu'elle faisait, si ce n'est qu'il était trop tard pour reculer. Et elle suivit son maître avec confiance et délire. Lever ainsi un peuple est une belle action. Manin l'accomplit entièrement. Et la petite guerre commença avant la grande. Les
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AcADKMiE nies Beaij-.x-Arts. — Gfntii.e Beij.ini : Procession de la croix.
QUINZE JOLHS.A VENISE.
PL. 57, l'AOE I.SiS.