CI. Ma II nt cl Michicli
IVIercl're de Sansovino.
Cl. Martin et Michicll.
SCALA MiNELLI.
La Lagune.
(.7. Martin et Micliieli.
<|l 1N/.E joins A VENISE.
i'L. 5<S, PAGE l8l).
QUARTIER DU CENTRE
portes des palais se fermèrent aux Autrichiens qui vivaient à Venise et avaient pris des habitudes dans la société. On écrivait sur les murs les noms des Vénitiens suspects de sympathie envers l'Autriche ; dedans les rues le peuple les suivait murmurant à leur oreille : ' ' Traditore ! " Au théâtre, toute réplique permettant quelque allusion était saluée de bravos ou de sifflets. Enfin un homme vint qui apporta à Manin l'aide poétique, Tomaseo. Il faut toujours un poète à une révolution. Il exalte, hausse le ton général, exprime nettement et purement le sentiment confus et trouble. Tomaseo formula l'âme populaire que Manin venait de créer. Ils unirent leurs forces. Leur premier acte commun fut une pétition qui demandait l'abolition de la censure. Et, pour la faire signer, une conférence littéraire fut annoncée sur la littérature italienne. Manin voulait toujours, puérilement, rester légal. Il finassait. Tomaseo parla et, de transitions en parenthèses, de parenthèses en éclats, il finit par déclarer que la loi de la presse donnée par l'Autriche en 1815 était plus libérale que celle accordée par Charles-Albert au Piémont : ' ' Rendeznous la loi de 1815 ! '
C'était bien joué de demander à l'Autriche le retour à un passé qui ne pouvait que discréditer le Piémont du jour! L'Autriche le comprit. Elle comprit aussi qu'il existait désormais à Venise une opinion publique dont elle ne pouvait faire fi. Et le directeur de la police convoque Manin pour causer. Manin refuse tous pourparlers et déclare : Si vous voulez que nous restions tranquilles, accordeznous ce que nous vous demandons ". Puis, aussitôt, à sa première pétition, il en ajoute une autre réclamant une assemblée ou congrégation populciire. Et, sous couleur de remercier les signataires, il lance un véritable programme politique où il revendique la séparation de la Vénétie et de la Lombardie, un budget annuel, les cultes libres, la presse libre, la révision du code, l'union douanière ; et il conclut :
Pour que l'ordre ne soit pas troublé, il faut accorder beaucoup, accorder vite et déclarer tout de suite que l'on veut accorder ". Manin obtint enfin le résultat auquel il tendait sans le dire, et qu'il avait si lentement préparé : il fut arrêté ainsi que Tomaseo, le 18 janvier 1848. Son interrogatoire fut une merveille d'insolence, de souplesse, de maîtrise de soi et de débat qu'il conclut en disant : "J'accepte d'avance la responsabilité d'actes graves auxquels vous me croyez étranger ".
C'était du défi, qui inquiéta. Manin était donc bien fort ? Venise prit le deuil et chôma le carnaval. Quand on passait devant la prison
on levait son chapeau, et les femmes agitaient leurs mouchoirs. Le palais Manin était envahi d'une foule qui voulait saluer Mme Manin. On couvrait les murs d'inscriptions mjurieuses ; la municipalité réclamait la liberté des prisonniers ; enfin des sections s'organisaient dans les quartiers pour délivrer ceux-ci — et, ceci, c'était le commencement de l'armée révolutionnaire. L'empereur le comprit et eut peur. Mais que faire ? La révolution de Vienne ne lui permit pas de choisir entre la mise en liberté et le transport de Manin à Spielberg. Dès que la nouvelle en parvint à Venise, le peuple se rua aux portes du palais du gouverneur Pallfy, exigeant la liberté des prisonniers. Puis il courut aux Prigioni, enfonça les grilles et délivra Manin.
Mais Manin voulait toujours rester légal. Et il refusa la liberté tant qu'on ne vint pas lui dire que les tribunaux ordonnaient son élargissement. Alors il sortit. On le porta en triomphe sous les fenêtres de Pallfy, puis à son palais, tandis qu'on hissait des drapeaux tricolores au haut des mâts de la place Saint Marc ; et on coupa les cordes afin qu'on ne pût amener. Tout cela aux cris de : A bas le gouvernement ! Vive la Constitution ! " Et voilà Pallfy obligé de composer avec Manin qui veut toujours rester légal. Manin demande une garde civique, et il la demande ayant tous les citoyens derrière lui : belle légalité ! La police cherche a dégager Pallfy ; elle tire — et tue trois enfants, bien entendu. Alors la foule se rue sur les soldats qui reculent. Encore un effort, et c'est geigne. Mais Manm refuse cet effort qu'il juge imprudent, craignant l'avenir sans doute. Mais si on pensait au lendemain on ne ferait jamais de révolution ! ' ' Qui tire l'épée contre son roi, disait le prince de Parme, petit-fils de Charles-Quint, doit jeter le fourreau ". Manin gardait le fourreau. Il demande et obtient l'armement de quatre cents citoyens a la tête desquels il se met alors, et, avec eux, rétablit le calme dans la ville. Vienne accorde aussitôt la liberté de la presse, la garde civique et la convocation d'une congrégation centrale. Venise illumina.
Manin comptait bien ne pas en rester là. Il comptait aussi sur l'Autriche pour lui fournir le prétexte d'achever son oeuvre. Pallf>', en effet, donne des signes non équivoques de retour a l'ancien régime. Le bruit se répand qu'il veut bombarder Venise. Le peuple court à l'arsenal et massacre le colonel Marinovich. Cela précipite les choses. Manin est obligé de défendre ses frères, de prendre une attitude révolutionnaire. Il accuse l'amiral autrichien d'avoir laissé égorger le colonel, afin de tenir un prétexte à répression, et il réclame l'armement de tous les ouvriers de l'arsenal, la remise des canons et muni-
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QUARTIER DU CENTRE
lions à la garde civique, le départ des Croates. Puis, sur la place Saint Marc, il proclame la république en attendant la réunion à l'Italie unifiée. Et les Autrichiens filèrent.
La révolution était faite, malgré Manin au fond, en dehors des moyens légaux. Il fallait maintenant organiser la république. Manin forma un ministère ou Tomaseo figurait comme mmistre de l'Instruction publique. Puis, afin, sans doute, de ne pas compliquer d'une question territoriale la question purement vénitienne, afin d'avoir les mains libres, il déclare indépendantes les villes de terre ferme, les admettant seulement a. payer un impôt à Venise. Elles refusent, bien entendu, et voilà Venise toute seule, comme le voulait Manin. On a dit qu'il avait agi ainsi pour éviter toute contestation sur son propre pouvoir ; et le fait est qu'il se montra toujours fort jaloux de son autorité. Il passait son temps à rabrouer la populace qui lui demandait des explications. " Aucun gouvernement n'est possible, disait-il, s'il doit justifier chacun de ses actes sur la place publique ' . Sans doute. Mais, à moins de revenir au Conseil des Dix dont le peuple ne veut plus, il faut bien établir la responsabilité du pouvoir vis-à-vis de quelqu'un. Manin, oui ; mais après lui ? Faudrait-il recommencer ? Je ne crois pas, pourtant, à cette furie de dictature chez Manin. Outre que personne ne songeait à le discuter, il voulait une toute petite Venise pour la garder libre en attendant l'union à l'Italie. Une ville seule n'est pas à craindre, après tout. Venise réduite à ses lagunes n'inquiéterait personne, et attirerait au contraire sur elle la compassion générale.
La France et l'Angleterre compatirent, meiis platoniquement. Et Venise resta seule devant Radetsky envoyé par l'Autriche. Manin se décida alors à des avances au Piémont dont il craignait le zèle intéressé qui attirerait trop tôt la foudre. Il offrit une assemblée constituante qui se prononcerait sur la réunion. Et ici reparcût l'éternel jeu vénitien de donner à moitié, de se donner tout en se gardant. Pendant ces pourparlers, Radetsky s'était avancé et avait coupé la route à Charles- Albert en occupant les rives de l'Adige.
Un acte d'énergie pouvait encore tout sauver. Courir à l'Adige, tendre la main à l'armée de Charles-Albert et culbuter les Autrichiens. Manin ne s'y décide pas, et, le général Pepe arrivant de Naples à son secours, vite il le substitue au général piémontais. Charles- Albert arrête aussitôt ses troupes. Et voilà Venise victime, encore une fois, de sa méfiance ; les Autrichiens campent au bord des lagunes, la flotte impériale croise devant les passes. Il fallait igi
céder. Malgré sa répugnance, Manin réunit l'assemblée publique à laquelle il dit : " Je réclame un suprême sacrifice. Nous ne devons être ni républicains, ni royalistes, mais Italiens, Ne faisons rien de définitif. L'assemblée constituante qui se réunira à Rome décidera ". C'était accepter l'annexion ; pourquoi ne pas le dire, si ce n'est pour se réserver une porte de sortie ? Venise devait choisir entre Charles-Albert et l'empereur. Sa vieille tradition louvoyante l'en empêcha, et elle succomba. Manin, cependant, démissionne et laisse le gouvernement à Castelli et Paleocapa, chefs du parti unioniste.
Un mois après, Charles- Albert repassa le Tessin, et le peuple vénitien réclama Manin qui reprit le pouvoir, s'adjoignant seijlement deux collègues : l'amiral Graziani et le colonel Cavedalis. Qu'allaientils faire ? Ils ne pouvaient rien, tout seuls comme ils l'avaient voulu, trop seuls contre l'Autriche! Le cercle se resserre autour des lagunes. Et c'est Novare. Trente mille hommes entourent Venise et la somment de se rendre. Venise est investie sur terre et sur mer. A la fin de juillet le bombardement commence. II cause peu de dégâts; en vingt-quatre jourson compte sept tués, trente blessés, une maison et une église brûlées. Et Venise s'habitue aux bombes. Mais le choléra éclate. Puis la famine. Il fallut céder. Le 1 3 août, Manin demanda a capituler. Le 24, on signa les conditions de la reddition. Le 27,Tomaseo peirtait pour Corfou, Manin pour Paris où il vécut de leçons d'italien, et oli il mourut, en 1857, avant le dernier réveil qui allait chasser définitivement les Autrichiens de l'Italie. Ce ne fut cependant qu'en 1866 à la suite de la guerre prusso-autrichienne, que Venise fut remise à Napoléon III qui la donna à Victor-Emmanuel.
Je ne connais dans l'histoire aucun héros qui ait accompli une telle tâche par des moyens aussi peu héroïques, je veux dire sans monter a. cheval, sans conduire de troupes, sans grands gestes ostentatoires, mais par la seule puissance de la volonté et de la persuasion. Il faut remonter à un Démosthène pour lui trouver son pareil, ou encore, plus près de nous, songer à Gambetta.