DEUXIEME JOURNEE HYMNE AU SOLEIL
Saint Marc, Palais des Doges.
L'ALLEGRESSE du premier jour, alors qu'on n'a fait qu'entrevoir Venise et la parcourir inlassablement de la Dogana à la gare, s'accroît encore lorsque la gondole vous jette au môle, lorsqu'on pose le pied sur le marbre mouillé des marches, acceptant le secours superflu du rampino et de son crochet. Et c'est toujours de la joie toute pure, sans que, encore, aucun mélange de souci artistique ou social vienne s'y mêler.
Comment ne pas se sentir allègre, en effet, devant tant de bonheur où la majesté sourit, où la grâce est magnifique, la force aimable, la grandeur naturelle ? Les pavés de la Piazzetta fleurissent en leur milieu des deux colonnes du palais d'Hérode à Césarée, et qui jaillissent de leurs larges degrés de marbre où le peuple s'étend, jail-
SAINT MARC. PALAIS DES DOGES
lissent pour porter le lion et le crocodile des saints protecteurs ; leur accueil est déjà plaisant, et le cadre qui les repousse ne peut, en aucune manière, leur donner de la gravité. Derrière elles, en effet, la tour de l'Horloge avec ses automates, les frontons dorés de San Marco et ses bonnets en citrouille, le rose du campanile et l'accueillante loggetta. A gauche des Procuraties si souriantes avec leurs ornements pressés de statues en couronne, le plus ravissant des monuments de fête : la Libreria Vecchia, chef-d'œuvre immortel de Sansovino dont le génie fait ici quelquefois douter des autres génies. En face, la lagune et ses gondoles qui se dandinent, la boule d'or de la Dogana, et San Giorgio Maggiore avec son campanile tout rouge coiffé d'un bonnet vert pointu, avec la façade rouge bordée de marbre blanc qui le flanque. A droite enfin le palais des Doges, solennel, mais dont les colonnes ouvrées et le mur d'un rose ineffable, troué de fenêtres sans symétrie, suppriment toute la gravité pour ne lui laisser que le plus charmant accueil. Au XVIII* siècle, la Piazzetta constituait la promenade préférée de la noblesse et du peuple qui en possédaient chacun un côté. Bourgeois, nous nous promenons en son milieu avec le même plaisir, souriants, un peu grisés de ce frémissement général des choses, ainsi que commence l'amour.
Mais pourquoi, toujours, sur cette Piazzetta, mon regard va-t-il d'abord, et revient-il inlassé a cette Libreria de Sansovino, si fraîche, qui rit de toutes ses colonnes effeuillées ? Méfions-nous a Venise de la paresse. La lagune et le soleil, décor et lumière, invitent a la nonchalance, et l'esprit fuit tout travail. Une œuvre comme le palais des Doges provoque trop de méditations devant lesquelles l'ivresse de Venise, j'entends la mienne d'être là, recule lâchement. Et puisqu'il est convenu que je finirai bien par m'astreindre au sérieux, je veux épuiser un peu ma faiblesse. La Libreria satisfait celle-ci, sans jamais la rassasier. Je me souviens que, un jour, je conduisis sur cette Piazzetta un petit bonhomme de neuf ans, et que, le supposant, comme moi, conquis d'abord par la grâce, je voulus néanmoins l'éprouver :
— Qu'aimes-tu le mieux : le palais des Doges ou la Libreria? Et l'enfant m'infligea la leçon :
— J'aime mieux, dit-il, le palais des Doges.
Il avait raison. Et chaque fois que je reviens ici, je l'approuve en moi-même. Mais il a raison ainsi que ceux qui ont trop raison : ils impatientent. Oui, le palais des Doges possède tous les éléments de la beauté pure, sans mélange aucun, nous Talions bien voir ;
mais puisque nous n'en sommes encore qu'à l'heure du plaisir, ah ! que cette Libreria m'enchante par sa juvénilité, par sa légèreté qui sait être solide, sa floraison fine, nombreuse sans heurts, son allure si pacifique et si purement de fête ! Et elle est si bien Venise tout entière, une façade, et rien que cela ! Bâtie pour une bibliothèque, elle ne répond à rien de sa destination, ne vit que pour l'effet. Derrière, des bâtiments quelconques : et cette bibliothèque est devenue un palais royal. Comment ne pas l'admirer encore dcins sa superfluité, sa contradiction presque, son innocence d'exister pour le seul plaisir de se faire voir?
Sansovino avait bien compris Venise en limitant ainsi son effort. , Il le hmita même un peu trop, car, à la suite de gelées, le 28 décembre 1545 — la construction avait été commencée en 1536 — la toiture de la grande salle s'effondra. Les Procurateurs ne badinaient pas. Ils firent arrêter Sansovino qui fut dégradé de ses fonctions et condamné à une amende. C'était la ruine, le déshonneur et l'avenir brisé. Arétin, ce maître-chanteur modèle, fut admirable de zèle et de dévouement. Tous ces princes, qu'il flagornait et menaçait tour à tour pour en tirer bijoux, venaisons ou bourse pleine, furent généreusement appelés par lui à la rescousse, au risque d'user un peu son crédit. Urbin, Milan, Rome, jusqu'à l'ambassadeur de Charles-Quint, Diego de Mendoza, furent sommés d'intervenir en faveur de Jacopo. Et sur la place Saint Marc, même, rencontrant le doge Donato, ami de Titien et le sien il est vrai, Arétin l'aborde et l'objurgue. Le doge ne pouvait grand'chose, suspecté et surveillé comme il était. Et donc Arétin risquait encore d'indisposer le vrai pouvoir, si, pour une aussi petite affaire, il était difficile de résister au doge. Arétin pouvait craindre qu'on se rattrapât sur lui de la condescendance. Rien n'arrêta le sacripant, capable, on le voit, d une bonne action. Et Sansovino fut délivré, l'amende réduite d'abord à mille ducats, prbc des dégâts, plus deux annuités de traitement. Arétin, y mettant sans doute de l'amour-propre, reprit ses démarches et, finalement, on passa le tout à neuf cents ducats, plus quatre statues de bronze pour la loggetta et trois bas-reliefs pour le chœur de Saint Marc. Et Arétin lança une souscription parmi ses amis pour réunir les ducats. Il ne put, cependant, faire exempter Sansovino des statues que l'on peut voir encore aujourd'hui dans les niches de la loggetta du campanile reconstruit.
Nous lui devons beaucoup, à cette bibliothèque de Saint Marc. C'est là qu'Aide Manuce puisa ; c'est grâce à elle que, le premier, i6