‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 5 sur 36 · CI. M.iflin et Micliicli Porche de Saint ,\Iarc · texte numérisé non relu

CI. M.iflin et Micliicli Porche de Saint ,\Iarc

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Intérieur de Saint .Marc.

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Saint Marc : Intérieur.

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Saint Marc et Palais des Doges.

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LoGGETTA nu Campanile.

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SAINT MARC, PALAIS DES DOGES

il Imprima en grec. Pour la somme globale de trente mille florins d'or, le cardinal Bessarion avait réuni six cents manuscrits païens et chrétiens. Grec d'origme, Bessarion pensait à sa patrie qui se délivrerait des Turcs mais ne retrouverait pas alors sa littérature anéantie pat ceux-ci. Il ne croyait pouvoir mieux faire que d'en coniVr le dépôt à la république. Ce qui était arrivé a Pétrarque ne le décourageait pas. Celui-ci, aussi, avait fait le même don à Venise. Et les livres du grand citoyen pourrissaient dans les caves, s'ils n'étaient pas déjà perdus.

Hospitalière par orgueil et par intérêt, Venise recevait et protégeait les artistes fugitifs, et, s'ils respectaient les lois et ne se mêlaient pas des affaires de la république, ils n'avaient plus à craindre que les sbires lancés à leur poursuite. Pétrarque et Bessarion, ce dernier surtout, ne s'illusionnaient pas sur l'utilité de leurs livres aux mcU'chands vénitiens. Mais Bessarion pensait que leur vanité les pousserait à veiller sur le trésor. Ils y veillèrent tout juste. Ce ne fut que près de quatre-vingts ans après la mort de Bessarion que la république se décida à appeler Sansovino. Et il faudra attendre l'imprimerie pour que les manuscrits soient déroulés. En réalité, jamais les lettres ne furent en honneur à Venise. Arétin servait a proclamer devant le monde la libéralité du plus effroyablement tyrannique des gouvernements ; mais Philelphe, appelé, se sauva bientôt, et Georges de Trébizonde ayant offert a la Seigneurie sa traduction de Platon, lui ayant dédié sa Rhétorique, et en ayant reçu un traitement de cent cinquante ducats, s'en va, un beau matin, découragé : personne n'assistait a ses leçons. Et si nous regardons à quelle branche se rattachent les livres écrits par des Vénitiens, nous trouvons la branche utilitaire, livres de médecine, de droit, et quelque peu d'histoire.

Aussi ne faut-il pas que cette bibliothèque, contenant et contenu, fasse illusionsur Venise, pas plus qu'aucun de ses plus fastueux décors. Pompe, apparence, ce qui saute aux yeux, éblouit, Venise n'a jamais demandé que cela aux arts. Comme elle était riche, elle pouvait s'offrir ce qu'il y avait de mieux. Et elle s'adressait aux artistes le plus en réputation. Et encore elle ne s'adressa jamais a Raphaël ; Michel- Ange vint chez elle, et elle ne sut pas le retenir. Son excuse est qu'elle regardait tout naturellement vers l'Orient dont l'art la flattait davantage. Ses peintres, nés lorsque tous les grands d'Italie n'étaient déjà plus, elle ne les dédaigne pas sans doute. Mais limitons à cette simple estime notre jugement. Venise, ne l'oublions jamais, ne fut qu'une ville de commerçants enrichis ou à enrichir, et qui

avaient constitue, grâce à sa situation géographique, la plus formidable machine à produire de l'argent qui fût au monde. A son profit exclusif 1 oligarchie des gros négociants faisait mouvoir la mécanique, payait la dîme, pour sauver le reste, du luxe extérieur, jouait au Mécène parce que rien n'est plus distingué et flatteur pour le marchand, et, lorsqu'elle compta des artistes parmi ses enfants, se comportait honorablement avec ceux qui lui valaient lustre au dehors et l'égalaient enfin, quoique tardivement, aux autres villes d'Italie. C'est bien quelque chose, mais c'est tout.

Au seuil de la place Saint Marc le frais campanile se réjouit d'être redressé. Il est tout neuf, oui, mais refait avec le plus de vieilles pierres qu'on a pu, ce qui répond à notre sentimentalité ; avant tout refait exactement semblable a l'ancien, ce qui répond plus sérieusement a la nécessité de l'aspect des êtres. Si jamais le principe de Didron : En aucun cas il ne faut reconstruire ", devait fléchir, c'était ici. D'ailleurs, Didron le formule en parlant des monuments existants ; il songe aux ruines partielles. Ici, on se trouvait en présence d'une ruine totale, d'un clocher dont l'absence déformait une fabrique séculciire, d'une tour nécessaire à un paysage déformé par un anéantissement. Dove era, corne era, s'était écrié Giacomo Boni, envoyé par le roi au lendemain de la catastrophe. Le simple bon sens ne nous avertirait pas, dès l'abord, de la nécessité, qu'il faudrait alors en croire le scrupuleux archéologue du Forum et du Palatin romains. La silhouette du campanile de Saint Marc manquerait a la place. Elle y manquerait par les Hgnes trop plates que son absence infligeait à l'ensemble ; elle manquerait de l'élan qu'elle imprime aux trois monuments qui la flanquent.

Un jour où vous naviguerez sur la lagune, revenant du Lido ou des îles, regardez le campanile. Vous verrez ses murs roses et son bonnet vert à coutures blanches pointer a l'intersection du palais des Doges et de la Librena, coupant les angles de sa subtile grâce, réunissant fraternellement les âges, et vous le verrez donner aux coupoles de Saint Marc une fantaisie spirituelle et légère, nécessaire à leur gaucherie. Certains, qui connurent la place veuve de lui, prétendent qu'il la rapetisse. Disons au contraire qu'il la grandissait, et le premier effet est le seul légitime, puisqu'il est celui des ancêtres qui le voulurent ; et le seul élargissement qui s'admette est celui que l'on réalisa i8

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lorsqu'on le dégagea en éloignant de lui les Nouvelles Procuraties. Niveler le sol eût été, au contraire, véritablement ' reconstruire ".

En lui-même, le campanile est solennel, puis plaisant, solennel par sa masse carrée et sèche, plaisant par ses couleurs, le rose de son fût, Pt le vert nuancé de son toit surmonté de l'ange doré. Solennel et plaisant en même temps par la loggetla appuyée contre sa base, petit corps de garde riche et joyeux avec ses grilles, ses statues, ses degrés et ses bancs de pierre où le peuple de Venise a repris ses usages flâneurs. A cette grâce riante et à celte ampleur si bien cachée sous les fleurs sculpturales, Sansovino dut sans doute la commande de la Libreria à qui Venise demandait plus d'apparence que de solidité, au fond.

A côté du campanile et derrière lui s'étend alors la place fermée sur trois côtés parles Procuraties, les anciennes au nord, les nouvelles au sud, se distinguant a peine les unes des autres, si ce n'est grâce à l'accointance des Nouvelles avec la Libreria. Les Vieilles sont plus sévères ; elles se différencient des Nouvelles un peu comme cellesci de la Libreria. Venise enrichie se pare de plus en plus, et prépare peu a peu ses murs à passer de Titien et Veronese à Tiepolo. On rencontre dans les Vieilles Procuraties une haute dignité qui rappelle les temps héroïques dont ne se souviennent déjà plus les Nouvelles. Lors de la construction de celles-ci, la Libreria existait cependant, et qui nous plaît. Mais elle est l'œuvre du génie qui a tous les droits. La copie modérée de l'œuvre géniale trahit une faiblesse qui arrête tout élan. Le plagiaire ne peut saisir que l'apparence ; l'âme lui reste close, car alors il créerait son œuvre a lui, originale. Au surplus, ce qui l'emporte ici, ce n'est pas le détail, mais l'ensemble. Pour voir le premier, il faut prendre garde, chercher ; pour saisir le second, il n'est que d'ouvrir des yeux bientôt ravis.

De chaque côté des larges dalles où les pigeons s'abattent, les portiques ouvrent les cent bouches de leurs arcades. Les estaminets fameux débordent des marches, les magasins chatoyants rayonnent dans 1 ombre ; un peuple bariolé rappelle, par sa diversité même, la foule exotique qui s'y pressait autrefois, alors que Venise régnait sur les mers, et appelait, des cloches du campanile, ceux que le moine Denizone nommait Turcs, Libyens, Parthes et autres monstres de la mer ". Nous sommes les monstres d'aujourd'hui, non moins éblouis que ceux d'autrefois, si ce n'est subjugués. Nous venons toujours au miroir de Venise, au rutilant Saint Marc vibrant d'or, serli de dentelles.

C'est l'après-midi, lorsque le soleil frappe droit sur Saint Marc, projetant l'ombre en virgule des mâts de Leopardi sur la façade, qu'il faut voir celle-ci pour en saisir toute l'expression. Le clair-obscur ne convient pas à ce chatoiement, à ces découpures. L'émerveillement du Bosphore inspira aux Vénitiens de rendre leur patrie aussi brillante, en son sanctuaire national, que la ville des empereurs. La modeste chapelle élevée pour saint Marc rapporté d'Orient fut bientôt remplacée par l'église byzantine où le gothique septentrional se mêla.

Distinguer les deux styles, il faut toute la préconception d'un Ruskin pour y jouer. Leur détail, même pour les plus cultivés a qui ils sont un peu sensibles, est bien ce qui occupe le moins devant cet éblouissement voulu et réalisé. Ruskin vint ici chercher une preuve de l'absolue et unique beauté qu'il accordait au seul art septentrional. On trouve toujours ce qu'on cherche tant ; et ses poèmes sur Venise ne sont que des hymnes à la cathédrale d'Amiens. Pour nous, qui ne demandons rien à Venise et nous contentons de recevoir ce qu'elle nous donne, nous ne pouvons faire un départ qui serait puéril en présence d'une telle harmonie, parce que, encore une fois, agit ici la lumière de Venise.

Oh ! assurément, il ne faudrait pas, tout de même, débarquer au môle dans la simplicité d'âme du brave homme que j'entendais tout a l'heure, sur le vaporetto, demander :

— Ce Grand Canal, où va-t-il ? Et d'où vient-il ?... Ce pont que vous nommez Rialto, est-ce le fameux pont des Soupirs ?

Il y aurait excès, La bonne mesure consiste à s'abstraire sans oublier, a regarder sans système comme sans crainte. A travers de nombreuses générations la même idée s'est poursuivie d'égaler Venise à Byzance, et même de dépasser celle-ci. L'adoption du gothique ne fut qu'un moyen d'augmenter l'effet, d'enrichir encore l'objet, de l'ouvrager davantage ; on utilisa les ressources d'art prochaines pour ajouter aux lointaines ; et on obtint le prodigieux bibelot que nous voyons aujourd'hui au soleil qui, dans son creuset, en fond les parries hétérogènes, victorieusement.

Sous les feux violents les couleurs des mosaïques pâlissent, s'atténuent ; les fleurs gothiques forment masse, ne laissant plus de distinct que la ligne générale, c'est-à-dire les arcs d'un pur roman — 2C

SAINT MARC, PALAIS DES DOGES

emboîtés les uns dans les autres et entre lesquels les mosaïques s'interposent, les colonnes alignées en profondeur, la galerie supérieure au-dessus de laquelle d'autres arcs pleins sont surmontés d'un pinacle ogival surmonté d'une statue, tandis que, au centre, dans le tympan de l'ogive qui couronne le plein cintre, le lion de saint Marc blasonne l'écrin. Et ce sont les clochetons franchement gothiques, les coupoles grises, tout l'appareil massif et vibrant, cet objet unique qu'est Saint Marc, mangé de soleil, dévoré de lumière, unifié ainsi, sans disparate perceptible, ensemble imposant sans consistance et sans autre émotion que d'étonnement, mais exaltant, grâce au soleil qui amalgame, réconcilie et nous désarme.

Souvent j'ai vu Saint Marc sous la pluie, et bien que, alors, les mosaïques jouissent de plus de netteté, ces jours-là seulement l'architecture en frappa mes yeux. Le loisir m'était donné de regarder les détails ; sous un ciel propice le style septentrional m'apparaissait. Une fois de plus, je recevais la leçon que Ruskin n'a jamais comprise, qu'il faut aux ciels différents des formes différentes, que, en architecture, il n'est pas de loi absolue hors de la proportion et de l'harmonie. Cette loi, la lumière de Venise la règle à peu près tout entière, et par sa propre puissance directe, et par ce que les constructeurs en gardaient au fond de leurs prunelles tandis qu'ils concevaient et dessinaient. Qu'ils la voyaient bien, cette lumière, frappant les dalles blanches de la place, rejaillissant sur les ors, les rouges, les jaunes, les verts et les bleus de la mosaïque, s'accrochant aux chapiteaux innombrables et de toutes les formes, frisant davantage encore les dentelles de marbre, frappant les dômes bleutés, roulant sous le portique où elle allume des flammes, et venant enfin se refléter dans les quatre chevaux dorés, si drôlement plantés sur leurs fûts de colonnes, opimes orientales rapatriées en ItaKe, ces chevaux, les seuls de la Venise d'aujourd'hui, mais qui, on l'oublie trop, regardaient autrefois des tournois donnés devant Saint Marc, et qui, loin d'être uniques dans Venise, y comptaient tant de frères hennissants qu'un édit défendit de circuler à cheval autour de la place I

Sous le portique, nos yeux qui clignotaient se rouvrent peu à peu, et, lorsque nous pénétrons dans Saint Marc, ils s'écarquillent tout à fait. L'architecte, sans doute, voulut le trouble qui nous saisit aux premiers pas, avant même que nous regardions le décor. L'instinct nous oblige toujours, et l'éducation fortifie cet instinct, a rechercher tout d'abord la forme générale du monument ou nous pénétrons.

Nous voulons nous rendre compte de l'ensemble avant de remarquer les détails. La simple ordonnance des églises gothiques et des églises renaissance, nous l'aimons pour sa netteté. L'intérieur de Saint Marc, après vingt visites, nous laisse encore indécis sur son dessin. On tourne sur soi-même, cherchant une issue, et deux pas vous ramènent au point de départ. Les transepts courts, on en voit bien la limite que l'on n'accepte pas a cause de la hauteur. Puis, lorsqu'on se résigne a piétiner, une porte s'ouvre alors, soit sur le chœur, soit sur une chapelle, et voici dans le bas-côté droit les grandes chapelles, formant presque une église à elles deux, du Baptistère et de San Zeno. Saint Marc est une surprise continuelle, une sorte de défi que l'on renonce à braver pour obéir, encore une fois — et c'est la raison profonde, nécessitée, de l'édifice — a l'appel du soleil.

Du haut en bas, sur les voûtes comme aux parois, partout enfin, ce ne sont que reflets d'or et de marbres divers. Ceux-ci, beaucoup plus rares que les mosaïques, brillent, bien polis, tout autant que celles-là dont ils renvoient les flammes. Car tout ici dépend des parois supérieures et de la voûte. Ce soleil, aveuglant au dehors, entre par les fenêtres avares, va d'abord frapper les sommets où il s'abîme, qui le boivent, l'absorbent. Et ce qui en reste coule le long des murs, sur le pavement, cabossé grâce au fléchissement des pilotis, du sol spongieux, vient illuminer les jaspes, les porphyres, les brèches, et tous les décors, puis se répand dans l'atmosphère, s'accroche par-ci par-là à quelque détail, tableau, statue, bénitier, en repart moins vif encore, pour aller mourir dans les fonds cachés oîi un cierge pâlit.

Je pourrais à mon tour dénombrer les beautés de Saint Marc. La plus grande, celle au surplus que chacun recueille avant tout, et qui subsiste la plus forte dans le souvenir, c'est celle-là, le rayon d'or où il nage. Autant, en effet, l'extérieur est travaillé, fouillé, guilloché et découpé, autant l'intérieur est lisse, arrondi et d'architecture sèche. La carcasse architecturale s'offre toute simple au regard qui cherche ; mais cette carcasse tout entière revêtue des sept couleurs qui ne lui font rien perdre, cependant, de son dessin grossier. Saint Marc, et c'est pour cela que je ne puis, avec tout le monde, qu'y voir le prodige de la lumière, répond exactement à Venise tout entière, la Venise du premier jour de nos promenades, la Venise des lagunes miroitantes et subtiles. Je sais bien quelles réserves peuvent être faites sur l'art des mosaïques, un peu barbare sans doute, sur leur tromperie pour tout dire. Et parler du soleil à

SAINT MARC. PALAIS DES DOGES

leur propos n'est pas tout justifier : Athènes ne les connut pas. Mais si l'art doit être rattaché à la société ethnique, si le ciel inspire les hommes selon, un peu, leur condition, quel enseignement ne tirerons-nous pas de Venise adoptant la mosaïque sous son climat de lumière adroite et insinuée ? Déjà, j'ai vu cet art de la mosaïque à Ravenne, dans la marécageuse Ravenne, où il me procura une joie sans seconde. Les principaux centres d'Italie où la mosaïque orientale triomphe, ce sont ceux-là justement où les eaux perfides agitent incessamment le voile inégal de leurs vapeurs. Tout de suite, le peuple de Venise demanda à l'Orient ce qui convenait à son ciel, et s'il agit par orgueil ou vanité, soyons convaincus qu'au fond de lui-même l'instinct de la lumière des lagunes agissait.

Si l'on peut voir, en Saint Marc, des mélanges de styles assez savoureux, et même heureux, le palais des Doges, par contre, n'en présente aucun, à l'extérieur du moins. Il est gothique sur toute sa surface. Ou du moins est-ce au gothique qu'il a emprunté ses éléments essentiels, pour le reste créant lui-même ses formes, hardi et plein de défi. Aujourd'hui encore, certains font des réserves. Ils se voilent la face devant ce mur plein sur colonnes. Ils invoquent les lois, non pas du bon sens qui pourrait cependant ici avoir quelque droit de parler, mais de l'art. Et ils ne réfléchissent pas que c'est justement à cause de ces lois, qu'il respecte, que le palais des Doges jouit d'une si haute beauté. Tout en s'émancipant, il a conservé une attache. II n'innove pas, mais renouvelle. Où donc a-t-il pris ce modèle? Il l'a pris dans les basiliques antiques, qu'il a, hardiesse sublime, retournées. Il expose à l'extérieur ce qui n'avait jamais paru qu'au dedans, et il élève lui aussi des colonnes pour porter le mur plein. Mais il double le rang sous le mur, n'ajoutant rien de nouveau au fond, les basiliques antiques ayant donné l'idée première.

De ce gothique, cependant, et qui se souvient, sur cette terre d'Italie, de l'antique, il est d'autres particularités à faire ressortir. La première que je remarque se rapporte encore aux règles édictées pour le salut de ceux qui n'ont pas de génie. A Rome, dans le cloître de la Pace, nous avons déjà souri d'une même nique faite aux préceptes. Et c'est la colonne de l'étage supérieur venant s'appuyer sur le cintre de l'étage inférieur. Ici, bien mieux, la colonne repose sur la pointe même de l'ogive, ainsi que s'y appuient, à

Bologne, les fenêtres de la loggia del Mercanti. Le large cintre du rez-de-chaussée se rétrécit en se doublant au premier étage, et le gothique de Venise porte le poids de deux hérésies, le mur plein sur colonnes, les colonnes en équilibre sur des arcs. Il en est une troisième pourtant, l'inégalité, dans ce mur plein, des fenêtres ouvertes ; les deux grandes, une sur chaque face, n'étant pas percées au milieu du mur, par conséquent les petites qui flanquent les balcons se trouvant séparées les unes des autres par des espaces inégaux, et les fenêtres supérieures alors plantées au petit bonheur des nécessités intérieures, sans souci de l'ordonnance visuelle. Ce que nous aimons dans le gothique, c'est justement l'accord entre les parties, les réponses toujours balancées. Le gothique vénitien méprisa de telles entraves. Et le reproche que l'on fait a la Renaissance, au nom même du gothique, se trouve démenti par ceux-là mêmes qui portèrent le gothique à son expression suprême la plus heureuse.

Car, si l'éîrangeté et l'originalité absolue et totale du palais des Doges ont toujours saisi les hommes et même les enfants, ceux-là mêmes qui se cramponnent aux règles se sont mclinés devant sa majesté et sa puissance. Cette œuvre audacieuse a fait taire toute restriction. Librement elle développe ses deux faces roses, ses deux portiques, et remplit les hésitants d'une stupéfaction qui devient un homm.age. Par lui, la Piazzetta et le môle, qui ne seraient si facilement que jolis, dans cette Venise où le péril est de céder à la grâce, prennent une allure grandiose, profondément altière et noble. Combien le petit bonhomme de neuf ans avait raison, qui sentait la nécessité, pour l'espace des lagunes et la vivacité de la lumière, de cette masse rose qui s'appuie sur des profondeurs ! Oui, certes, l'adorable Libreria, mais qui se dérobe trop au soleil par les vides que forment ses portiques.

Ici, en dehors des deux rangs de colonnes, la surface plane bravement offerte à l'astre impuissant à en triompher ; elle ne fuit pas devant sa force, elle la provoque au contraire et la réduit. Dans l'atmosphère vénitienne, le palais des Doges chante le triomphe de la république des mers, de la grande dominatrice, un moment, du monde grec, et par son allure septentrionale, et par son mépris en même temps de ce septentrion, par son dédain des entraves. Je comprends bien Ruskin qui vient demander à Venise de l'affermir dans sa croyance. Je le comprends moins qui ne veut pas saisir la personnalité de Venise. De vagues souvenirs antiques et septen- ^ 24

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