CI. .\a}\i
Palais Dlcai.. — Ti.moret : Le Doge. Da Ponte et la ^■IERGE.
Palais Ducal. — \"eronese : Le libérateur de la Hongrie.
l'L. S, l'AGE 25.
SAINT MARC. PALAIS DES DOGES
trionaux, oui, hantent Venise, mais ils ne loppriment pas. Et de ces souvenirs jaillit un art conforme à son cœur orgueilleux, un art a elle toute seule, et qui va se re'pandre le long des canaux, lui donnant un charme unique que les amis de l'ordre s'efforceront de rattacher à quelque autre, mais qui se rira toujours de leur prétention.
La Renaissance vint pourtant . Venise , a l'apogée de sa gloire, si déjà sa puissance déclinait, voulut montrer qu'elle pouvait, qu'elle savait adapter a sa beauté les idées retrouvées, qu'elle aussi était fille d'Anténor. Alors, ayant déjà retourné les monuments anciens, misdehors le dedans, tandis que, ailleurs, on revêtait ces monuments des formes nouvelles, elle plaça ces formes nouvelles à l'intérieur ; et la cour du palais des Doges développa ses richesses, mais aussi ses paradoxes. Je constatais tout à l'heure la dissymétrie des fenêtres ogivales. Il faut, si l'on veut comprendre le pourquoi des choses que l'on voit, s'appliquer à regarder l'ordonnance générale de cette cour, les fenêtres particulièrement, dont aucune ne trouve de correspondante. Elles sont groupées tantôt par deux, tantôt par trois, et chaque groupe séparé l'un de l'autre pcu des surfaces planes mégales. C'est un tohu-bohu qui ne déconcerte pas pourtant. On ne s'en aperçoit qu'à l'examen détaillé; l'ensemble respire une harmonie parfaite. Que dire aussi de cet escalier, trop massif dans son com, et qui se heurte à la voûte d'accès ; que dire de la partie, merveilleuse d'ailleurs de fantaisie, qui touche à l'église et où l'on voit le plus extraordinaire fouillis de choses disparates? Tout ici est placé sans ordonnance préconçue, ou plutôt on a voulu ce désordre pour aboutir à la singularité. Les puits de bronze, les statues de Rizzo et de Sansovino, ces dernières gigantesques, ajoutent à l'effet de force qui, dans son caprice, sait aussi trouver la grâce.
Il est bien certain que Palladio, à Venise, restait un peu sévère et sec. Il a fallu que Sansovino ajoutât sa souplesse à la Renaissance de Palladio pour l'acclimater tout à fait. Je comprends encore une fois l'allégresse de Ruskin lorsqu'il voit ce que Sansovino fait de Palladio, mais nous savons déjà combien Venise se rendit indépendante du gothique qu elle plia à ses besoins, sans pour cela s'asservir. Et lorsqu'elle accueillit la Renaissance, pour prouver au monde qu'elle avait compris et qu'elle pouvait tout, elle acheva la leçon en brisant les chaînes de l'art nouveau comme elle avait brisé les liens de l'ancien, toujours elle-même à son aise dans toutes les formes, marchant d'un pied agile dans tous les brodequins.
En haut de l'escalier des Géants, le palais lui-même s'ouvre devant nos pas. Il est tout entier de la fin du xvi' siècle au plus, c'està-dire d'une époque glorieuse pour l'art de Venise, alors que Venise vivait magnifiquement sur un passé héroïque, aux portes d'un avenir de décadence, Venise jouit d'une fortune qu'elle n'accroît plus, et qu'elle va perdre peu à peu pour tomber a la crapule de son carnaval, un carnaval qui durera bientôt toute l'année.
Je n'ai pas à dénombrer ces salles magnifiques. Leur splendeur est faite tout entière de Veronese et de Tintoret, et il est bien tôt pour nous prononcer sur ceux-ci. Ce n'est point sur une première visite que l'on peut juger. L'éblouissement est trop vif. Saisi que l'on est par la grandeur des lieux, leur aspect imposant, riche et fort, il faut encore faire la part du génie qui éclate et subjugue aussitôt. Veronese et Tintoret, les pénétrer du premier coup, est-ce possible ? Sans en parler, sans les analyser, sans les discuter et même sans les célébrer, contentons-nous de les regarder. Qu'ils pénètrent en nous, y laissant des images et des pensées confuses, qui s'éclairciront peu à peu, et que plus tard nous retrouverons. Un jour prochain nous rejoindrons l'un à San Sebastiano, l'autre a San Rocco, après avoir regardé et étudié d'autres de leurs œuvres, au cours de toutes nos promenades, car on les rencontre a chaque pas. Alors, nos visites au palais des Doges nous reviendront a l'esprit, la Gloire de Venise et le Paradis se placeront tout naturellement devant nous pour un regard d'ensemble, sans détails fastidieux.
Et c'est dans les appartements des doges que nous finirons notre journée, dans les huit ou dix salles où la république tenait son maître prisonnier, esclave véritable, d'un esclavage doré mais périlleux, sous un soupçon continuel et un péril quotidien.
La cage est triste. Somptueuse mais funèbre. Des plafonds magnifiques, dont l'un est arrondi en berceau, des cheminées de marbre, et dont l'intérêt s'augmente de ce que ces salles nous conservent, elles du moins, l'aspect de la Venise de la grande époque, puisque l'incendie de 1597, à la suite duquel la partie publique du palais fut reconstruite, les épargna; dans ces chambres, nous retrouvons la Venise militante et la triomphante, avant la repue. Mais, en revanche, quelle tristesse !
Il est une habitude qu'il faut prendre lorsqu'on voyage. Et c'est
de regarder par les fenêtres. Presque toujours l'horizon découvert
nous renseigne mieux que cent phrases sur les pensers de l'habitant.
Ici l'horizon, c'est les toits de Saint Marc et c'est le rio Palazzo,
SAINT MARC, PALAIS DES DOGES
celui que franchit le pont des Soupirs, c'est-à-dire un horizon de prisonniers. A l'écart du peuple qui roulait joyeux sous les fenêtres, de la salle du Grand Conseil, le doge ne voyait que les coupoles de Saint Marc ou les murs des Prigioni dont il entendait les lamentations qui l'imploraient en vain. Parfois quelque pigeon venait se poser au bord de la fenêtre, et lui donner du grain était la distraction a peu près seule tolérée.
Coiffés du bonnet de drap d'or, entourés de boiseries fouillées, traités avec cérémonie, les doges vivaient retirés du monde, surveillés nuit et jour, dans la terreur continuelle d'un guet-apens bien machiné, d'une dénonciation. La promenade est funèbre, à travers ces pièces, aujourd'hui musée, mais où, autrefois, dut se vivre la vie la plus lamentable du plus morne ennui. Les honneurs, le doge en jouissait, mais a quel prix 1 On le sortait comme un drapeau, et comme le drapeau il recevait des acclamations. Mais il n était guère rien de plus qu'un chiffon, simple emblème n'existant que grâce à ce qu'on lui prêtait, par lui-même une loque, sans plus de vie que le haillon.
Voyez-les tous, qui sont représentés par le pinceau ou par le ciseau. Ils sont fiers, n'est-ce pas, hautains, terribles? Je n'en ai pas vu un seul qui fût simplement grave, encore moins heureux. On a voulu, sans doute, leur donner l'apparence qu'on voulait qu'ils possédassent, toute de majesté. Mais cette majesté reste funèbre et douloureuse. Si souple, en effet, que soit l'artiste, a tant de convention qu'il réduise son art, il est une chose que ne peut faire le peintre : traduire une âme qui n'apparaît pas. Il pourra déformer cette âme, lui ajouter, lui retrancher, il ne pourra pas l'inventer, et derrière toutes les conventions, la vérité apparaîtra. Celle-ci est a donner le frisson. Pauvres hommes qui simulent la fierté, qui veulent se persuader de leur grandeur, et dont le cœur gémit. Quelquesuns [Tirent héroïques et sublimes ; c'est qu'ils s'évadaient pour de grandes causes. Ils n'étaient plus le doge, mais la patrie. Rentrés dans ce caveau luxueux, ils retombaient sous le joug et pleuraient.
En quoi consistait donc, au juste, leur pouvoir ? Tandis que nous parcourons les salles où sont exposés quelques antiques, dont certains sont fort beaux, tâchons de le savoir, et, par ainsi, de nous initier un peu à la vie politique de Venise. Nous n'en serons que mieux préparés à comprendre ce que nous verrons dans nos promenades prochaines.
Le dogat, on le pense, s'il date des débuts de Venise ^^ prit pas, dès le premier jour, la forme que nous lui voyons au Xvi* siècle et qui ne changera plus. Une série d'évolutions le transforment peu à peu, et qui marquent les progrès de Venise sur le chemin de la richesse et de la puissance. Avec l'oligarchie triomphante et le dogat strictement honorifique, Venise arrivera a la décrépitude. Nous savons déjà que le doge, élu d'abord par les douze tribuns, l'est bientôt par le peuple entier, et désigne bientôt lui-même, en réalité, son successeur au peuple qui acclame. Cela dure jusqu'en 1 1 72, trois cents ans après l'arrivée des cendres de saint Marc ; Venise est en plein essor. Va-t-elle devenir royaume héréditaire ? Elle échappe à ce mauvais sort par l'établissement du Grand Conseil. Le peuple s'accroissait trop pour que l'assemblée populaire pût décider des affaires de l'Etat. Il était nécessaire de déléguer le pouvoir public. On décida donc que chaque quartier — il y en avait six — nommerait deux électeurs qui seraient chargés de choisir, dans la masse des citoyens, quatre cent soixante-dix personnes fermant le Grand Conseil destiné a remplacer l'assemblée du peuple.
Mais quatre cent soixante-dix personnes ne peuvent gouverner. De ce Grand Conseil émanerait donc, nommés par lui, soixante sénateurs pris dans son sein, d'où seraient encore extraits onze citoyens chargés d'élire le doge. Et voici celui-ci déjà bien prisonnier. Pas assez cependant, car, en 1 183, modification importante : le doge est élu par quarante électeurs, car avec onze il pourrait s'entendre. Ces quarante sont nommés par quatre commissaires que choisit le Grand Conseil. C'est à la même époque que le Sénat se voit adjoindre les avogadors, au nombre de trois, chargés de défendre les droits du peuple dans l'assemblée, et qui tiennent l'état civil.
Cela paraît trop simple encore. Cent ans après, nouveau changement, le chef-d'œuvre de la précaution élective. Des quatre cent soixante-dix membres du Grand Conseil, neuf sont tirés au sort qui choisissent quarante électeurs par sept volx au moins. Le tirage au sort réduit ces quarante à douze qui en désignent vingt-cinq par neuf voix au moins. Neuf sont extraits de ces vingt-cinq par le sort, neuf qui en désignent quarante-cinq par sept vobc. Enfin sur ces quarante-cinq le sort opère une sélection de onze qui désignent les quarante électeurs du doge auquel il faut vingt-cinq voix pour être 28
SAINT MARC, PALAIS DES DOGES
élu. Cinq tirages au sort et cinq scrutins, tel est le filtre à travers lequel le doge doit passer. On s'étonne que, purifié à ce point, il en reste encore.
Il en reste trop pourtant, car au cours des siècles le nœud va se resserrer autour du malheureux. Une aristocratie, en effet, s'est formée, mais très particulière, comme on n'en voit nulle part ailleurs. Dans tout Etat, l'aristocratie se constitue de deux manières : ou bien par la guerre, c'est-à-dire par les services rendus en défendant le bien commun ou en l'accroissant, bref par une augmentation de la puissance générale ; ou bien par une augmentation des biens fonciers, par la propriété immobilière. A Venise, l'aristocratie naît exclusivement du négoce, comme elle était née a Florence de la banque, du jeu de l'argent. Le profit personnel et direct seul la crée. D'où nécessité, pour les nobles, d'une sévérité plus grande, afin de sauvegarder leur fortune, de garder une clientèle. Aucune faveur populaire ne les soutient, ne légitime leur rang. Aussi restreignent-ils de plus en plus l'accession parmi eux. Et, vers l'an 1300, une sorte de pairie héréditaire est instituée par un Livre d'Or sur lequel six cents nobles sont inscrits. Le doge tombe dans la main de ces six cents dont il émane.
Malheureusement il avait fallu choisir ces six cents. Il y eut des exclus qui invitèrent le peuple à protester. Un complot fut ourdi contre le doge, instrument du Grand Conseil, Gradenigo. Il échoua, et la noblesse marchande profita du trouble. Une commission fut nommée sous prétexte de rechercher les coupables. Dix membres reçurent un pouvoir dictatorial qui devait durer dix jours. Prorogée de dix, puis de vingt jours, puis de deux mois six fois de suite, cette commission se fit proroger pour cinq ans, se prorogea elle-même pour dix ans, et enfin, en 1325, elle fut déclarée perpétuelle. C'est le Conseil des Dix. On voit à quoi il servait : à veiller sur la caisse.
Nommé pour connaître des crimes d'Etat, le Conseil des Dix accrut sa puissance en augmentant sa durée et il finit par tout surveiller, la paix, la guerre, les finances, la justice, et, juste retour, étendit son pouvoir sur le Grand Conseil lui-même dont il cassait les délibérations, dont il dégradait les membres. Il en arriva à destituer un doge. Et le Grand Conseil subissait ces violences, puisque chacun de ses membres espérait faire partie, un jour ou l'autre, des Dix, ou, plus pratique, se servait d'eux pour ses affaires personnelles. La révolte de Marino Falieri, âgé de quatre-vingts ans, qpi voulut secouer le joug des Dix, et qui paya cette audace, en 1455, de sa 29
tête qui roula sur les marches de l'escalier des Géants, cette révolte augmenta ' encore le pouvoir des Dix, qui, de leur sein, en 1454, tirèrent les trois inquisiteursd'Etat aux pouvoirs discrétionnaires.
L'organisation était serrée, puisque tout, en fin de compte, émanait de ces six cents personnes parmi lesquelles on recrutait Sénat, juges, administration, Dix, doge — et qui cumulaient. Aristocratie, on la vu, purement commerciale, de services égoïstes et non généraux, il lui fallait restreindre de plus en plus l'accession et la puissance. Tout empiétement de nouveaux ne pouvait se produire qu'aux dépens des anciens, et sur leur fortune la plus particulière. Pour protéger son propre commerce on barrait les routes de la fortune, en refusant les accès à qui ne la possédait pas d'avance. Que la république totale en profitât, ce n'est pas douteux, mais elle ramassait les miettes seulement, et dans la mesure tout juste ob les riches font vivre les pauvres ", où, selon le mot de Balzac, les principes conservateurs permettent au riche de vivre tranquille ".
Vint un jour pourtant, où, en dépit des barrières, les nobles s'accrurent au point que le nombre de six cents ne put répondre aux appétits légitimes. On fut obligé de compter par familles, les pères, souvent, ne pouvant se résigner a rejeter un enfant dans l'obscurité et dans la misère, d'autant moins que l'héritage était égal entre tous les enfants. D'ailleurs, les affaires se développant, un seul fils n'y suffisait pas toujours ; le père était obligé d'admettre fils ou gendres a son négoce, fils et gendres qui réclamaient bientôt leurs droits. Comment faire pour céder le moins possible ? On doubla donc le nombre des nobles : on les porta a douze cents. Mais on forma aussitôt trois classes correspondant, si l'on veut, comme hiérarchie, à nos ducs, marquis et comtes. La première classe était composée des familles qui descendaient des douze tribuns de Rialto. On en comptait une vingtaine où figuraient ces noms fameux : Dandolo, Falieri, Morosini, Tiepolo, Comaro, Zeno. La deuxième classe comptait les familles dont les ancêtres avaient fait partie du Grand Conseil à l'époque, 1319, où le droit d'y siéger devint perpétuel et héréditaire : Foscari, Loredan, Pisani, Tron, Venier, eLc. Dans la troisième classe enfin figuraient les trente familles, illustrées dans les combats, qui avaient été élevées au patriciat après la guerre dite de Chioggia.
Plus tard, enfin, a une époque troublée, on dut vendre le patriciat. Une quatrième classe sortit de cette vénalité. Les Manin en faisaient partie.
Bien entendu, être noble créait des obligations. Mais a peu près 3o
SAINT MARC, PALAIS DES DOGES
uniquement envers la caste, pour la préservation de celle-ci. C'est ainsi qu'il n'était permis qu'à un seul des frères de se marier. Et on logeait tous ensemble ; un intendant commun remettait sa part a chacun. On devine que, a ce régime, la fortune ne durait guère. Tous des Don Césars ! Et l'on voyait, à la porte des églises, des mendiants en robe de soie. Car un noble n'avait pas le droit de se vêtir à son gré. Les magistrats portaient un costume pour bien indiquer leur servitude au profit de la caste. D'ailleurs, les magistratures étaient temporaires et onéreuses, afin de corriger l'ambition et la cupidité. Un noble enfin ne pouvait pas épouser une étrangère, ni une noble un étranger. S'il voulait épouser une fille du peuple, le noble devait demander la permission du Grand Conseil. Il ne pouvait placer son argent hors de Venise, même pas en terre ferme, et il ne pouvait accepter aucune charge ni aucun honneur d'un souverain.
Machine formidable d'égoïsme et de suspicion ; chacun surveille son voisin, et tous ensemble s'unissent pour garder le gâteau. Comment se le partageaient-ils ?
Le Grand Conseil, oîi entrait tout noble âgé de vingt-cinq ans, sanctionnait les lois présentées parle doge, par les conseillers du doge, par la Quarantie, par les magistrats des eaux et de l'arsenal. Il votait les impôts, conférait la noblesse et nommait aux emplois. La clef de l'Etat était donc entre ses mains.
Le Sénat, sauf le doge, les procurateurs de Saint Marc, les six membres du Conseil du doge, le Conseil des Dix et les trois avogadors qui en faisaient partie de droit, le Sénat était élu par le Grand Conseil. Il comptait trois cents membres. Assemblée purement politique, il décidait de la paix et de la guerre, de la police. Il nommait aux commandements militaires et aux ambassades. Il sortait d'ailleurs du Grand Conseil qui le tenait grâce au renouvellement annuel.
Le Conseil du doge, ou Seigneurie, formait le pouvoir exécutif. Il était composé de six membres du Grand Conseil. Toutes les dépêches lui étaient remises, et il les ouvrait.
Les Sages-Grands, au nombre de seize, assistaient la Seigneurie dans le gouvernement. Tous les jours ils se réunissaient avec la Seigneurie et décidaient des affaires de l'Etat. Le Grand Conseil, qui les renouvelait tous les six mois, se précautionnait contre les empiétements de la Seigneurie par ces conseillers au second degré.
Les tribunaux se composaient de cent soixante juges distribués en — 3i
quatre Quarantîes. Le Grand Conseil, bien entendu, en arrêtait la composition. Les juges étaient de droit sénateurs.
Le Conseil des Dix, on l'a vu, nommé d'abord pour un cas spécial, s'était maintenu et avait étendu ses pouvoirs. Aux dix membres élus par le Sénat, on adjoignit aussi le doge et ses six conseillers, pour les surveiller, et, a. eux dix-sept, ils décidaient : de la sûreté de l'État, et elle allait loin ; du criminel des patriciens, des prêtres et des secrétaires de la chancellerie ducale. Ils réglaient toute la police. Trois d'entre eux, les présidents, recevaient les dénonciations et décidaient si l'affaire serait soumise aux Dix-Sept appelés Conseil des Dix.
Ces trois présidents s'appelaient les inquisiteurs d'Etat. Ils possédaient liberté complète de procéder à leur gré ; leur conscience restait seule juge des formes. Ils condamnaient en dehors de la présence de l'accusé, et un secrétaire portait a celui-ci la sentence. Si elle était par hasard favorable, elle se formulait ainsi : " Que fais-tu là ? Va-t'en ! " Et que je ne t'y reprenne plus ! restait sous-entendu. Tous les fonctionnaires étaient tenus envers eux à la plus stricte obéissance. Les ambassadeurs leur rendaient compte d abord, et ils jugeaient dans quelles limites les confidences devaient se faire au Conseil et au Sénat. Droit de vie et de mort sur tous les citoyens, même sur les nobles. Il faut lire, dans Daru, ces effroyables statuts pour comprendre jusqu'où peut aller l'ivresse du pouvoir, et ce que produisent l'égoïsme et la peur dans le cœur des hommes.
Enfin, a côté, en marge si l'on veut, de tout cet appareil, les procurateurs de Saint Marc, ou conseil de fabrique, les administrateurs des biens de l'église ducale. La dignité était haute, la seconde après le dogat. Nommés à vie, tirés du Sénat bien entendu, logés, deux cents livres de salaire, ils siégaient trois fois par semaine ; leur fonction officielle consistait a régir la fortune de Saint Marc, a veiller sur le patrimoine des orphelins et a pourvoir aux successions en qualité d'exécuteurs testamentaires. Bref, tout l'argent qui pouvait échapper aux patriciens leur revenait par ce canal. Les procurateiu-s furent neuf d'abord, puis, la place étant bonne, on la vendit, et on en compta jusqu'à trente-quatre.
Et le doge? On l'a vu, et je l'ai dit. Il n'était rien. Sa voix au Conseil, pas davantage. Et une voix, bien entendu, peu écoutée, systématiquement suspecte. Des honneurs, du paraître, tant qu'il voulait. De l'action, de l'influence, aucune. Bien jugulé, s'il aimait la pompe il pouvait être heureux. En tout et pour tout, machine à
QUINZE JOl«S A VENISE.
]■!.. g, PAGE 32
Cl. \aya- Académie des Beaux-Arts.
Carpaccio : Le patriarche de Grado guérit un possédé.
Saint Marc : Les Chevaux de bronze.
QUINZE JOLKS A VENISK.
l'L. 10, lAGE 33.
SAINT MARC, PALAIS DES DOGES
signer, jalousement surveillé au fond de son triste palais. Aussi gardait-on la place aux vieillards. Et on les montrait, dans les grandes occasions, comme exemple et leçon.
Telle était la mécanique de Venise, faite tout entière pour conserver la richesse entre les mains de quelques familles. Elle la leur conserva longtemps. Mais, lorsque la décadence commerciale commença, rien ne pût remplacer la richesse, seule base de ces familles, leur seule raison d'être. Sur le vieux fond, et en serrant encore davantage les liens anciens, l'aristocratie se mamiint quelque temps, même durant le XV1II« siècle où Venise n'était plus qu'un champ de fête. Mais il suffit d'une bourrasque légère pour tout renverser. Sous une poussée du petit doigt de Napoléon tout s'écroula. Nous le verrons plus tard.
Guardi,CaiialettoJiOnghi,
Corridor Loggia PaJladiana w ^
bd S)'
l'Assomption