TROISIÈME JOURNÉE LES NOCES DE VENISE
Académie.
A PRÈS ces deux journées, à peu près tout entières consacrées a f \ la lumière, où nous avons réduit au minimum possible nos ■^ ^ connaissances, afin de nous imprégner exclusivement de l'atmosphère vénitienne, n'est-il pas temps de travailler un peu ? Car, si nous réservons pour plus tard l'examen de Titien, de Veronese et de Tintoret, nous ne les avons pas moins vus au palais duceJ. Et donc nous pouvons dire que nous connaissons assez la Venise triomphante pour désirer maintenant connaître la militante, savoir de quelle jeunesse fut précédée la maturité de la république. Une visite au musée permettra de procéder, tout au moins, aux premières recherches.
Mais ce matin est si pur I Le musée ouvre tard. Que faire si ce n'est nous imprégner d'abord d'un peu de soleil ? La Venise matinale reçoit de l'orient une clarté très tendre et qu'il faut connaître. Face à l'est, Venise, c'est-à-dire le môle, l'entrée du Grand Canal, la Dogana, la Giudecca et San Giorgio, offrent, au lever du jour, un aspect dont bien peu de voyageurs peuvent jouir, et qui, cependant, est le seul à répondre exactement à ce que nous imaginons des lagunes. Les peintres, qui sont matineux, voient Venise à peu près seuls ainsi. Et les premières heures du jour excusent presque
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l'œuvre de Ziem qui a tant gâché la fine Venise, si délicate et si mouvante, par ses brutalités épaisses et figées. Pour moi, chaque matin je vois la naissance de Venise, lorsque je m'éveille d'abord, puis lorsque je viens la trouver. J'ai choisi le Lido pour logis, et je m'offre un spectacle que les habitants de ces sables réclament justement en leur qualité de meilleurs Vénitiens. Je descends doucement vers la ville, au moment où le soleil monte de la mer et frappe la boule d'or de la Dogana. J'invite ceux qui logent dans Venise à venir alors au-devant de moi. Qu'ils prennent le vaporetto qui les jettera aux Giardini, si le Lido leur paraît trop éloigné, et nous descendrons ensemble dans la joie du jour qui commence.
La lagune est tendre comme un pré de mai. Si la mer est basse, les pieux des chenaux sortent monstrueux et tordus des sables jaunes dont la netteté surprend, dans cette lagune que la légende remplit d'immondices et de cadavres. Le canal Orfano lui-même, que le romantisme a tant incriminé, le canal Orfano est tout doré, d'une pureté pleine d'innocence. Au sud, le peuple des îles se détache nettement, non plus cette fois flottille vagabonde, mais solide escadre, bien fixée sur ses ancres, le clocher de Chioggia, la Grazia, San Clémente qui regarde San Servolo, tous deux angoissants par les yeux fous, les yeux de fous qu'ils abritent. Au nord, d'abord Sant'Elena, la petite île à peine séparée de la ville dont elle est la sentinelle avancée vers la passe ; île bien triste, abandonnée, saccagée honteusement, pour le simple plaisir du mal. Un couvent était là, une église, des arbres, le tintement d'une cloche, une petite Venise d'autrefois. Des hommes vinrent qui trouvèrent cela trop poétique et trop tendre. Les arbres et le couvent tombèrent. Quant à l'église, on en garda la moitié. Puis on dressa deux cheminées d'usine, et on s'en alla. Le mal était fait, on ne chercha même pas à en profiter. Le mal pour lui-même, détruire pour détruire, enlaidir ce qui était joli, salir Venise dès son seuil, quelle volupté ! Et Venise, depuis vingt ans, est commandée par deux cheminées d'usine qui n'ont jamais servi à rien qu'à la défigurer.
Par quelle nécessité, d'eiilleurs, autre qu'un instinctif besoin de massacre, aurait-on pu saccager Sant'Elena? Des emplacements sur la lagune, il n'en manque pas, depuis Torcello et ses îlots abandonnés jusqu'à Chioggia. Du côté de Fusina, c'est le désert. Mais où serait le plaisir ? On a pris Sant'Elena, on l'a rasée, et on est parti, content. Car ne croyons pas que le seul esprit de lucre animait et anime encore les sauvages. Cet esprit pouvait se satisfaire autre part et
plus profitablement, près du chemin de fer, par exemple. Non, en lui commande la nécessité de détruire de la beauté ; l'industrie n'est pas parfaite qui ne supprime pas un paysage en même temps. Et le bénéfice est acquis pleinement lorsque la beauté est morte : Sant'Elena montre au voyageur entrant a Venise des cheminées d'usine qui n'ont jamais fumé.
A sa suite, voici le champ de manoeuvre dont l'emplacement se légitime du moins par l'accès rendu, grâce à des ponts, facile aux soldats non munis de gondoles. Puis les Giardini, oasis de verdure où nous irons un jour, et dont deux bustes gardent l'entrée, l'un de Wagner, et l'autre, ressemblant étonnamment à M. Fallières, de Carducci.
Le vaporetto continue cependant à frôler la ville. Des masures trempent dans la boue ou des barques sont échouées attendant leur réfection, un coin misérable qui contraste avec le riche fond qui commence aux Schiavoni pour tourner autour de la Salute, s'interrompre au débouché du canal de la Giudecca, repartir avec le Redentore et finir, a gauche, avec le clocher de San Giorgio, ensemble éclatant qui résume toute Venise, ensemble incomparable que l'on ne voit dans tout son éclat à aucune autre heure du jour.
Le bateau s'avance vers cet ensemble divers et fondu pourtant. Le rose du palais des Doges sur lequel ressort le marbre blanc du pont de la Paille, et le granit des Prigioni ; les deux colonnes de la Piazzetta, grises sur le marbre de la Libreria ; quelques touffes de verdure par-dessus les grilles du jardin royal ; et la fuite des palais multicolores, à cette heure flamboyants. La pureté de l'air permet de saisir chaque détail avec une netteté que les brumes aspirées par le soleil feront bientôt s'évanouir. En ce moment on compterait les pierres, et on s'attarde à en dénombrer les teintes, la gamme ineffable, uniformément dorée par le temps, mais aux dessous profonds qui ressortent sous la patine comme les couleurs primitives d'un tableau sous les repeints. En vain les auberges modernes qui occupent ces palais s'efîorcent-elles de les unifier. On ne peut en changer la matière, encore moins le dessin. Le Giustinian gothique s'oppose a son voisin du XVI» siècle, le Trêves, et voici, a côté du Ferro, le Contarini-Fasan où, dit-on, habitait Desdémone, petit peJais tout modeste avec ses deux fenêtres légères, étroit à tenir dans le creux de la main, mais qui se grandit de tout Shakespeare. Et la fuite du regard s'arrête au Corner, l'un des plus nobles de Venise peut-être, datant de la Renaissance... mais c'est une autre question ! Nous verrons un jour à la vider entre la Renaissance et le gothique.
Cl. Hro^i.
Académie des Beaux-Arts.
Paris Bordone ; La remise de l'anneau ai' Doge Gradenigo
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QUINZE JOLUS A VENISE.
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Venise, lorsqu'elle nous sera plus familière, nous dira elle-même ce qui lui convient le mieux.
A l'autre rive du Grand Canal, la Dogana et sa boule d'or; sur la place de la Salute, le séminaire patriarcal qui se vante présomptueuscment d'un Giorgione, œuvre a peu près perdue d'ailleurs, la Salute où nous reviendrons mais dont, tout de suite, 1 aspect fastueux, si paradoxale qu'en soit l'architecture, ou peut-être pour cela, éblouit et charme. Et à mesure que j'avance, je me rends compte de plus en plus du caractère général de Venise monumentale, de son caractère nécessaire. Venise a gagné la gageure folle. Elle a réussi à rendre non seulement possible mais encore exclusivement tolérable, chez elle, tout ce qui partout ailleurs défierait la raison. Placez cette Salute au milieu d'une place, au coin d'une rue, elle vous fera fuir. Au haut des marches de marbre que l'eau baise, ses rondeurs contournées, ses volutes, son peuple de statues, ses deux coupoles, l'une énorme, l'autre minuscule, elle est folle mais d'une gracieuse folie. Entre le Grand Canal oîi l'eau se resserre et la lagune où l'eau s'étend à son aise, la Salute interrompt la noble file des palais de sa joie dévergondée. Elle est le cri d'exubérance du YXII*^ siècle vénitien qui se prépare au XVilie bambocheur, lorsque Venise deviendra, selon le mot de Montesquieu, l'auberge joyeuse de l'Europe " où Candide viendra souper avec les rois en goguette. Venise, avec elle, se coiffe par avance d'un bonnet de carnaval dont la forme paradoxale lui va à merveille, comme vont aux jolies filles toutes les fanchons qui leur plaisent. Elle préside, par son excentricité même, à toutes les Venises de tous les temps ; déraisonnable, elle est l'expression même de Venise bâtie sur la lagune, contre toute raison. Et je me demande a. nouveau, hanté un peu : gothique, renaissance, baroque, quel style fallait-il ici, ou l'oriental tant cherché?....
Il est bien difficile de choisir, et la première impression trahit l'embarras où l'on se trouve. Chaque pa ais rencontré fait juger son art propre convenable et supérieur. Mais l'admirable Dario où M. Henri de Régnier a écrit ses fines et si justes Images vénitiennes, le Dario, par ses décors byzantins, ses disques rouges et verts, ses fenêtres gothiques et ses colonnes renaissance, ne nous invite-t-il pas a tout aimer de tous les âges du moment que la lagune en fleurit et que l'eau les embrasse ? Le Loredan, au coin du rio San Vito, laisse pencher mélancoliquement ses pieux jaunes surmontés de la couronne royale : Don Carlos y mourut. Encore trois ou quatre à qui on ne sait quoi répondre, et la Venise moderne tend ^ 37
au-dessus de nos têtes le funèbre tablier du pont de fer qui la déshonore. Le vaporetto s'arrête ; les salles de l'Académie viennent de s'ouvrir ; allons demander à tous ceux qui exprimèrent leur patrie de nous dire, s'ils le peuvent ou si nous pouvons entendre, ses secrets.
Pas plus ici qu'à Rome, Naples et Florence, je ne dois passer de revue. Un musée n'appartient qu'à celui qui voit ou au guide qui dénombre. Mon rôle à moi ne peut consister, en premier lieu, qu'à former certaines synthèses, ensuite à ordonner des sensations et des jugements qui trouveront ailleurs un plus judicieux emploi, ainsi que j'ai fait au palais ducal, et, enfin, à profiter de certaines œuvres pour ouvrir sur l'horizon de la ville quelques fenêtres de plus. Titien, Veronese, Palma, Carpaccio, je les vois et les écoute ; mais je ne peux me fier encore à leur confidence. Au contraire, Bellini, Cima da Conegliano, Bonifazio, Paris Bordone, si représentatifs, s'imposent d'autant plus que, nulle part ailleurs, ils ne se montrent aussi universellement et, surtout, aussi magistralement. Les primitifs enfin nous retiendront un instant ; et Giorgione m'attend au palais Giovanelli.
Dès l'entrée, où sont réunis tous les primitifs vénitiens, on est frappé par un détail matériel qui provoque les premières réflexions. Ces primitifs se nomment Vivarini et Crivelli, pour ne citer que ces pôles ; or les inscriptions et les dictionnaires fixent leur naissance aux environs de ! 440. C'est l'époque ou naissent Pérugin, Mantegna, Botticelli, Ghirlandajo, c'est-à-dire que, à l'époque du premier Quattrocento, Venise commence seulement à bourgeonner. L'art architectural de Venise ne cède à personne le premier pas. Palais des Doges et palais du Grand Canal flottent sur la lagune, nymphéas précoces et déjà parfaits. En peinture, au contraire, Venise noue à peine ses fruits au moment où l'art de l'Italie est formé, alors que Fra Angelico, Masaccio, Filippo Lippi pèsent sur la branche. La première génération du Quattrocentisme décroit déjà que Venise ne fait qu'apparaître à l'horizon. Et lorsque son école atteint son apogée, Raphaël est mort : l'Assomption de Titien date de 1518, deux ans avant la mort du peintre des Stanze.
On a donné de ce retard la raison, juste d'ailleurs, du mirage oriental. Mais cette raison est seconde : pourquoi le mirage oriental persiste-t-il ? Nous avons déjà vu que la culture littéraire ne fut jamais
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très développée à Venise; elle y fut tardive aussi. La sculpture suivit a son tour avec peine le mouvement italique. Venise ne vmt aux éu-ts, sauf l'architectural, qu'après toutes les autres villes, Venise toute extérieure, toute de pompe, d'étalage. Pourquoi donc l'architecture prit-elle un essor si précoce ? Parce qu'il faut bien se loger ; et encore le prit-elle sous une préoccupation somptuaire et non pas sous une impulsion artistique, par un besoin naturel d'embellir les êtres. Il ne faut point nous laisser éblouir par la Venise que nous aimons, attribuer toutes les vertus parce que nous sommes séduits. Le caractère foncier de l'ancienne Venise est essentiellement bourgeois". Venise fut une ville d'enrichis, épaisse et matérielle. Et si Venise, un jour, s'avise que la peinture existe, et la sculpture avec elle, c'est parce que, d'abord, l'Italie entière, tout de même, en regorge, ensuite parce que le Vénitien finit par se rendre compte qu'un beau tableau, une belle fresque peuvent devenir, aussi bien qu'une façade de palais, une preuve de prospérité. Le jour où les seigneurs et les cités se disputeront artistes et tableaux, Venise s'apercevra que la peinture vaut de l'or, et elle en achètera. Son ciel et ses eaux feront alors le reste ; l'école vénitienne naîtra, lorsque Venise aura intérêt, pour briller, à posséder son école.
De ce retard, et de cette façon assez terre a terre de cultiver les arts, nous trouvons le témoignage dans l'histoire, lorsque Venise appelle Gentile et Pisanello pour décorer le palais des Doges, et lorsqu'elle leur demande de représenter les fastes héroïques des conquêtes vénitiennes. Les Vivarini peignent en 1464 le rétable qui est a l'Académie, et l'on reste éberlué de constater l'enfance de leur art, ces figures conventionnelles et tristes, cette ignorance totale de l'harmonie des tons entre eux, des valeurs comme on dit aujourd hui. Certaines œuvres, comme le triptyque des Frari, jouissent d'un grand et profond caractère, mais au prix d'une dureté, d'une sécheresse souvent confondantes.
Et il faudra, a Venise, le passage de deux étrangers pour la faire naître véritablement : Antonello et Albert Durer. C'est en 1 473 qu'Antonello vint à Venise, et en 1 506 Albert Durer. Le premier apporta, du moins on le croit généralement, le procédé de 1 huile qu'il avait pris en Flandre. Durer y apporta son observation. Les premières œuvres de Giovanni Bellini et de Carpaccio se ressentent de ces hautes leçons, et c'est d'après Durer que Titien et Veronese commencent leurs études. Aussi les Flamands ont-ils bien raison de réclamer Venise comme un rameau de leur arbre ; mais qui n'a pas dit :
Bruges, Venise du Nord? Il est certain, en effet, que les Flamands devaient être compris rapidement a Venise. Si le ciel offrait quelques affinités, la mentalité surtout présentait des analogies. Deux peuples pratiques, enrichis dans le négoce, tenant jalousement à leur indépendance, deux peuples assez lourdauds, où le bien-être matériel reste le souci principal ; il est certain que l'art flamand, expression parfaite de cet esprit, devait être saisi tout de suite par Venise. Sans hésitation, Venise en adopta le réalisme et l'intimité. Il leur faudra une longue éducation artistique, et aussi qu'ils s'avisent des ressources de la lagune mouvante et lumineuse, pour que Titien, Veronese et Tintoret deviennent les lyriques qu'ils furent — et encore verrons-nous Veronese, en dépit de sa virtuosité, rester toujours assez près de terre, Tintoret réduire les scènes mystiques à des épisodes de la vie quotidienne, et Titien donner sa mesure, avant tout, dans le portrait. ' L'art vénitien, a écrit Ernest Renan, se distingue non par la recherche de l'idéal, mais par la fermeté de l'action ". C'est que Venise possédait un idéal qui n'est pas ce qu'on appelle communément ainsi. Si idéal et matière s'opposent, Venise était matérielle.
Aussi, lorsque nous aimons, admirons et louons Giovanni Bellini, celui que l'on appelciit autrefois assez comiquement Jean Belin, n'est-ce point pour des vertus proprement vénitiennes. Les oeuvres de lui que l'on voit a l'Académie, et le beau triptyque des Frari, nous plaisent par des qualités adorables, mais qualités acquises des maîtres étrangers. Il est bien frappant que le tableau qui rayonne dans la salle de V Assomption date de cinq années après le passage d'Antonello, et que datent de plus tard encore les grandes compositions appelées Procession et Découverte de la vraie croix. La Flandre a pénétré dans Venise, et l'art des premiers grands Vénitiens est tout imprégné d'intimité, de douceur, d'un mysticisme que les Titien, Veronese et Tintoret ne vont pas tarder a renier comme étranger a leur patrie.
Cima da Conegliano est encore tout parfumé de " flamingantisme ", si l'on peut appliquer ce vocable moderne à ces temps — Il possède la tendresse fervente, la candeur, le charme, la poésie discrète. Mais déjà, cependant, il se doute que la lumière de Venise existe personnelle, possède sa clarté, sa poésie propres. Lorsque Cima commence à poindre, Antonello est déjà loin ; Cinna ne reçoit l'influence du Sicilien qu'à travers Bellini. Et il nous donne les merveilles de clarté qui comptent parmi les attraits du musée de Parme
Académie des Beaux-Arts Carpaccio : Martyr et funérailles de sainte Ursule.
Académie des Beaux-Arts.
Carpaccio : Conon devant le roi.
PL. l3. PAGE 40.
(.7. Xjya.
Académie des Beaux-Arts. — Bonifazio : Le festin du riche
Cl. Krop^i.
Académie des Beaux-Arts. — Giovanni Bei.iini : La ViERciE. JÉSUS, sainte Catherine et sainte .Marie ^L■\DELEINE.
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et pour lesquelles, presque autant que pour Corrège, je m'arrête à chaque voyage dans la ville de Stendhal, les merveilles de clarté nue sont aussi Tobie et l'Ange et Y Incrédulité de saint Thomas de l'Académie de Venise. Cima me semble jeter le pont entre Bellini et Titien-Veronese-Tintoret. C'est lui qui affranchit de la sujétion flamande la peinture de Venise et permet la peinture vénitienne — ce qui n'est pas la même chose. Cima a éprouvé le premier l'atmosphère de sa patrie, du moins de la ville où il travaillait. Il en a compris la lumière, et, au lieu de se souvenir, il a regardé. On parle bien de l'influence sur Cima de Giorgione. Mais si Giorgione fut précoce, pouvait-il l'être au point d'influencer, au cours d'une si courte vie, un Cima de dix-sept ans plus âgé que lui? Il ne paraît pas, d'ailleurs, aux quelques œuvres authentiques de Giorgione qui nous restent — on a vite fait de les compter, six ou sept — il ne paraît pas évident que Giorgione agît sur Cima. Celui-ci reste superficiel s'il est tendre, et c'est par la profondeur et la volupté que Giorgione nous séduit. La lumière de Giorgione est chaude, sa palette sombre, celles de Cima sont blondes et délicates. Je ne retrouve rien, dans ce que j'aime de Cima, de ce qui me fait aimer Giorgione. Le rôle de Cima reste parfaitement défini, et il est grand. Il ouvrit la fenêtre sur Venise, et l'école regarda après lui.
Je voudrais bien parler ici de Carpaccio dont la Sainte Ursule forme avec l'Assomption, leMirach de saint Marc et le Repas chez Lévi, les quatre sommets de l'Académie. II vaut mieux attendre pour eux aussi. Et lorsque nous irons à San Giorgio dei Schiavoni voir Saint Georges, œuvre célèbre entre toutes, nous aurons tout loisir de nous arrêter, de même qu'il faut remettre Titien, Veronese et Tintoretà des occasions plus personnelles qu'un musée ne peut en fournir. Il faut choisir ici, et mon choix doit aller à ceux que je ne puis retrouver ailleurs dans tout leur prestige — ainsi que je retrouverai Palma dont la Sainte Barbe a fait de Santa Maria Formosa l'une des plus précieuses châsses de Venise.
Et c'est à deux peintres que je cours aussitôt, parce qu'ils nous font pénétrer plus que tous les autres, les génies à part, non seulement dans l'cirt accompli de Venise, mais dans la ville ellemême, dans son âme enfin : Paris Bordone et Bomfazio. Tous deux datent de la grande époque, si Bonifazio l'aîné est beaucoup plue jeune que Bordone. Ils ont tous deux subi l'influence de Titien, c'està-dire qu'ils sont nés lorsque l'école était fondée et produisait ses plus beaux fruits. Venant de voir les prémices, nous pouvons leur 41
demander la maturité, le plein épanouissement : contemporains de Veronese et de Tintoret, ils font partie de la grande phalange ; et ce par quoi Venise vaut, ils le possèdent heureusement sans génie, et dès lors plus clairement pour nous, je veux dire sans leblouissement qui supprime justement toute discussion.
Bonifazio est le peintre de l'admirable Festin du riche, Bordone celui du Pêcheur remettant l'anneau au doge. L un nous donne Venise dans son faste intime, l'autre dans son faste public, he Festin et le Pêcheur, en face l'un de l'autre, résument ainsi Venise, et leur art cousin la synthétise.
Les belles créatures du Festin n'aspirent à aucune supériorité morale. Elles sont belles, elles se parent, elles se divertissent ; et si leur matérialité n'est pas vulgaire, c'est uniquement parce qu'elles sont de familles nobles, riches, que les vaisseaux des pères et des maris sillonnent les mers et raflent pour elles les ducats prometteurs de perles et de soies. Créatures de fête et d'amour, elles vivent, au point de vue social, pour affirmer chaque jour la prospérité des hommes qui les possèdent, et celle de la ville. Je les vois un peu comme les Américaines d'aujourd'hui, et dont le principal rôle consiste à afficher chaque jour ce que leur man vaut". Le rôle leur plaît, elles s'y prêtent, et, conscientes de leur fonction, elles entendent bien la remplir dans toute son ampleur- Dans le Pêcheur, le tour des hommes est venu. Beaucoup de gravité, de noblesse, une pompe extrême, des fronts orgueilleux, des attitudes altières. La richesse tout à l'heure se prouvait. Ici, elle se fait. Ces hommes songent a leur puissance, à leurs navires chargés de tous les produits, à leurs représailles contre Gênes ou les voisins jaloux, contre le Germain toujours aux portes. Ils songent a cet Orient fascinateur où ils sont les héritiers économiques de l'empire d'autrefois, et si le doge épouse la mer, c'est bien pour en faire la femme de Venise, exactement comme les femmes du Festin sont épousées par leurs maris. Le Pêcheur nous présente Venise nourrie de superbe et grande faiseuse d'argent. Tout le négoce apparaît dans ce trône du doge, dans ces courtines qui l'abritent, dans les lourds manteaux des Seigneurs, Grand Conseil et Sénat. Comme tout cela est épais et pesant, si solennel et majestueux ! Et ce l'est dans la même mesure que l'est le Festin. Songez à Florence, aux Ghirlandajo, aux Botticelh, aux Stanze de Raphaël aussi, et mesurez la distance. Vous comprendrez alors combien fut bienvenu l'art flamand a Venise, et peut-être alors admirerez-vous encore plus l'effort, le sursaut de Titien — que Giorgione
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permit, nous le verrons aussi. Ville matérielle, répétons-le à satiété, sans aucune envolée, Venise nous ravit, oui, mais chaque fois que nous cherchons la raison première, la cause de notre e.ichantement, nous ne pouvons les trouver que dans ce qui nous frappa dès le premier jour, la lumière divine — qui ne doit rien aux enfants de Venise.
Ai-je à dire que cette lumière, nous la rencontrons de reste, enivrante et magique, dans ce Festin et dans ce Pêcheur, et qu'elle les fait figurer parmi les plus captivantes de toutes les œuvres ? Nous la trouverons aussi dans les petites salles où sont exposés les Canaletto et les Guardi. Ceux-ci, encore, nous les comprendrons mieux au hasard de nos promenades sur la lagune, à chaque pression de la rame, à chaque flexion de la gondole. Et puisque nous venons de voir le doge épousant la mer, ce qui permit au " riche " de payer le " festin " de ses femmes, voyons un peu comment le mariage advint, et ses résultats.
Le pape lui-même, à l'autel de Saint-Marc, célébra les noces et passa le symbolique anneau. Venise venait de lui rendre un grand service en le sauvant de Barberousse. Ce secours apporté par Venise donne la victoire définitive à la ligue lombarde, et le traité de Constance, grand acte d'émancipation des communes, est signé en 1 183. Venise ayant été a la peine fut a l'honneur. C'est à Saint Marc que Barberousse s'agenouilla devant Alexandre 111 qui se montra peu généreux, d'ailleurs. Mettant son pied sur la tête de l'empereur a ses genoux, Alexandre répéta la phrase du psaume : Je marcherai sur l'aspic et le basilic, et je foulerai le lion et le dragon ".
Barberousse, sous la semelle, voulut regimber; la prétention lui semblait forte. 11 put enfin formuler cette restriction : ' C'est devant Pierre et non devant toi que je m'humilie ".
Pauvre défaite ; en quoi Pierre était-il plus glorieux pour l'humilié ? Et Alexandre appuyant psaume et pied sur la nuque : Devant les deux ", insista-t-il.
Barberousse, cette fois, se tut, craignant pis. De son aide, en tout cas, Venise fut récompensée. Le doge obtint le droit, quand il sortirait, de faire porter devant lui un cierge allumé, une épée, un parasol, un fauteuil, un coussin de drap d'or, des trompettes et des drapeaux, avec cette atténuation cependant que le tout n'était pas
obligatoirement inséparable : le doge pouvait, s'il le voulait, se contenter d'un seul article, et à son choix. Le pape fit mieux encore : par le don de cet anneau que le doge était autorisé à passer chaque année au doigt d'Amphitrite, le pouvoir occidental et latin reconnaissait a Venise l'empire oriental et grec des mers.
De ce jour date le grand essor de Venise. Jusque-là elle s'est plutôt porlée vers la terre ferme d'où elle venait, et, si elle traverse la mer, c'est pour vite aborder à la côte dalmate. Sa victoire sur Barberousse lui apprend sa propre puissance maritime. Délaissant les vaines ambitions continentales, elle vogue vers l'Orient qu'elle entend conquérir.
Aux jours de Barberousse, le doge s'appelait Ziani. Mort, Ziani fut remplacé par un vieillard de quatre-vingt-douze ans, nommé Dandolo, qui, envoyé autrefois en ambassade à l'empereur Comnène, en étziit revenu les yeux crevés. Un tel choix en disait long. Et, en effet, dès 1 1 99, voilà Venise partie soi-disant pour la croisade. On ne va pas loin, d'abord, rien qu'à Zara dont Venise avait besoin. Les croisés débarquent, Dandolo en tête qui envoie lanlaire le pape le rappelant à la croisade et attend un bon prétexte pour accomplir d'autres exploits, aux dépens de l'empire. L'occasion ne tarde pas. Une ambassade vint demander aux croisés d'aider Alexis l'Ange à reprendre Constantinople. Pour prix de ce secours, Alexis promettait de réunir à Rome l'église d'Orient, de payer deux cent mille marcs d'argent, de prendre tous les frais à sa charge, et d'aider, par-dessus le marché, la croisade à conquérir l'Egypte.
On devine si les Vénitiens plaidèrent une si avantageuse cause auprès de leurs alliés. Et le 7 avril 1 203, la flotte vénitienne, chargée de troupes françaises et italiennes, fit voile vers Corfou où rendez-vous était donné, et de là vers le Bosphore. Villehardouin était du voyage.
Il n'y eut là cœur si assuré ni si hardi qui ne frémît, et non sans raison, vu que depuis la création du monde jamais une si haute entreprise ne fut faite par un si petit nombre de gens, et chacun jeta les yeux sur ses armes ". En réalité, prendre Constantinople représentait une entreprise à peu près irréalisable sans complicités dans la ville. Alors les croisés, pour s'exercer, dévastèrent la côte d'Asie, les environs de Byzance, et firent défiler, devant la Corne d'Or, Alexis assis entre le doge et le marquis de Montferrat debout sur la poupe de la galère capitane. Le peuple ne s'émut nullement et laissa les portes fermées. Plus moyen de reculer ; il fallait
Académie des Beaux-Arts. Tintoki-t : La femme adultère.
Cl. Brogi.
Académie des Beaux-Arts. — Titien : Présentation au Temple.
QUINZE JOURS A N-BNISE.
Ilri\i,'i.
AcADÉjiiE DES Beaux-Arts.
TiTiRN : Ascension. Ci.ma da Conegliano : Vierge et Saints
QUINZE JoUUS a VENISE.
l'L. lô, 1-AGE 43.
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prendre la ville par la force. L'assaut fut ordonné, et le vaisseau de Dandolo s'avança le premier pour débarquer. Ores pourrès ouïr estrange prouesse. Le duc de Venise, qui vieil homme était et goutte ne voyait, tout armé sur la proue de sa galère, le gonfanon de Saint Marc par devant lui, s'écriait aux siens qu'ils le missent à terre ". Ils l'y mettent, et Dandolo court le premier aux remparts qui sont emportés. L'empereur, cependant, aurait pu résister. Ses soldats sont nombreux, les assiégeants en nombre infime. Mais Andronic se sauve, laissant le peuple délivrer de sa prison Isaac l'Ange, le père d'Alexis. Les croisés, avertis du succès, ne perdent pas leur temps, et ils envoient à Isaac Montmorency, Villehardouin et deux Vénitiens pour réclamer l'exécution des promesses d'Alexis. Ils trouvèrent Isaac si richement vêtu qu'on ne pouvait voir plus de magnificence, et l'impératrice sa femme qui était belle, et autour d'eux tous ceux qui la veille étaient leurs ennemis. Sire, dit le maréchal de Champagne, vous voyez le service que nous avons rendu à votre fils, et comment nous avons tenu nos engagements. Mais il ne peut entrer ici qu'il n ait rempli les siens envers nous ; c'est pourquoi il vous prie, comme votre fils, de ratifier les promesses qu'il nous a faites. Et quand on lui eut dit lesquelles : Certes, dit-il, ces engagements sont bien grands, et je ne vois pas comment on pourrait les tenir ; mais vous avez tant fait et pour lui et pour moi que, quand on vous donnerait tout l'empire, vous l'auriez bien mérité ".
On comptait bien sur cette difficulté qu'Isaac et Alexis éprouveraient à tenir leurs engagements ; le prétexte serait bon pour rester là. Les croisés s'installèrent tranquillement a Constantinople, attendant leurs deux cent mille marcs. Alexis, d'ailleurs, ne tenait pas a les voir partir, puisque les Grecs, ses sujets, l'auraient immédiatement égorgé, tellement ils le méprisaient pour son amitié avec les barbares d'Occident. Il le fut tout de même, d'ailleurs, peir un sien cousin nommé Murtzuphle, le 26 janvier 1 204. Mais, maintenant, ou bien celui-ci, a son tour, devait se couper la gorge a lui-même, ou bien il devait chasser les barbares de Constantinople- Les barbares, autrement dit les croisés, qui ne pensaient plus du tout à rétablir la croix mais à conquérir la ville et son empire sur des chrétiens comme eux, sentirent que l'heure définitive avait sonné. Ils devaient périr ou s'emparer de Constantinople. Ils s'y préparèrent sérieusement. Françeiis et Vénitiens se concertèrent, arrêtèrent leurs plans, arrêtèrent surtout le partage du butin et de l'empire. Nous avons vu, de nos jours, combien ces sortes d'engagements entre alliés sont fragiles.
Chacun espère toujours que révénement lui permettra de manquer à sa parole et d'augmenter sa part. On peut encore, au besoin, renier sa signature, en disant que, le résultat ayant dépassé les prévisions, les traités ne valent plus.
Dans le traité signé entre Français et Vénitiens, un quart des pays conquis devait rester a l'empire grec que l'on conserverait précieusement, il fallait bien laisser une porte ouverte à de nouvelles interventions, ou bien, alors, où serait le plaisir ? Les trois autres quarts seraient partagés également entre Français et Vénitiens, les Français prenant leur bien à titre individuel, les Vénitiens au titre de Venise. Toujours pratiques, les Vénitiens préféraient la suprématie de leur patrie qui protégerait le champ des affaires de chacun, à une propriété personnelle soumise aux haines individuelles, à la jalousie, à l'envie du voisin, et paralysée par le morcellement. Quant a l'empereur, puisqu'on en gardait un, il serait nommé par les conquérants, a la majorité des voix, six de chaque côté ; et le patriarche appartiendrait de droit à la nation qui n'aurait pas réussi à faire passer son empereur.
Tout cela réglé, bien entendu, avec l'espoir de n'en rien tenir, on donna l'assaut, et le 12 avril 1 204 les croisés entrèrent à Constantinople, brûlèrent, massacrèrent, pillèrent jusqu'à ce qu'il n'y eût plus rien a prendre ni à incendier. Delacroix n'a pu assister au spectacle, sans doute.... Dans sa toile fameuse, il en a donné une idée poétique, du moins, et qui jette sur de grandes infamies le pudique manteau d'un art sublime. Parmi les dépouilles de Constantinople figuraient les fameux chevaux que Dandolo envoya à Venise, et que nous avons vus au front de Saint Marc. Mais l'empereur ? Trois candidats s'offraient : Baudoin, comte de Flandre, le marquis de Montferrat et Dandolo. Tout de même, Dandolo et ses quatre-vingt-quinze ans, et ses yeux crevés, n'étaient guère sérieux. Et Dandolo, je crois bien qu'il joue la comédie. Venise s'est toujours montrée trop pratique pour avoir rêvé de s'asseoir sur un trône aussi branlant. Le solide la tentait davantage, le patriarcat d'abord, par lequel on tenait tout le clergé, et qui échut a Morosini, Baudoin ayant été élu empereur ; le patriarcat, puis de bonnes terres, de bons comptoirs, de bonnes échelles au moyen desquelles le commerce monterait à l'assaut de l'Orient. Et les Français, toujours sentimentaux, coururent en Grèce édifier des châteaux féodaux, tandis que Venise s'installait dans les îles et sur la côte asiatique.
Restait cependant, pour Venise, une difficulté. Comment occu-
ACADÉMIE
per les îles qui lui revenaient ? Venise n'est jamais en peine. Elle autorisa qui le pourrait et s'en chargerait, d'équiper des navires en vue de s'emparer des îles, étant bien entendu que la république resterait souveraine : tout bénéfice. Aussitôt les capitaines de la flotte d'armer pour leur compte et de se lancer a la conquête. Mais Vénitiens et Français avaient égalisé leurs mœurs. Ils étaient devenus aussi glorieux et féroces les uns que les autres. Ils menèrent en terre ferme et dans les îles un tel train d'exaction que tout le peuple grec se souleva. Dandolo dut quitter Constantinople pour secourir ses frères ; Baudoin en fit autant de son côté. Bientôt le roi des Bulgares prit Baudoin, lui coupa les bras et les jambes, et l'exposa ainsi sur un rocher où il mit trois jours à succomber. Quant à Dandolo, il revint sain et sauf a Constantinople, mais pour y mourir de rage, le 14 juin 1205. On l'enterra en grande pompe à Sainte Sophie. De toute cette belle conquête, il restait en tout trois villes.
Venise cependant y gagnait. Elle gagnera longtemps encore à son jeu terre à terre. Dans un empire sans lien, purement nominal, comme était hier encore l'empire turc, le bénéfice matériel appartient a qui sait le prendre, La violence suscite des résistances ; la
pénétration pacifique " obtient tous les consentements. Dans les îles, sur la côte asiatique, Venise se garda de revendiquer un pouvoir politique quelconque. Elle se contenta d'installer modestement des comptoirs, d'offrir ses marchandises, de vendre et d'acheter. Sans pouvoir, sans autorité, sans garnison, sans force aucune, elle conquit véritablement l'Orient. L'empire de la mer était à elle ; les épousailles du doge et de la mer n'étaient pas une fiction, et les femmes des riches, des dépouilles grecques, alimentaient réellement leurs festins.