‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 8 sur 36 · QUATRIEME JOURNEE VOILES DE POURPRE · texte numérisé non relu

QUATRIEME JOURNEE VOILES DE POURPRE

Chioggia.

HIER, j'ai failli excuser le peintre Ziem. Devant l'éclatante Venise matinale, je me suis surpris à penser à lui, à ses brutalités. Non pas que Venise soit brutale. Mais, aux premières heures du jour, elle est si nette que je comprends, si je n'excuse, la rudesse d'un pinceau agissant sous l'impulsion d'un œil exercé. Aussi, lorsque nous maudissons notre Ziem, devons-nous le faire en distinguant. Oui, il est des heures où Venise apparaît violente. Mais ces heures sont rares. De Venise Ziem n'a vu que

QUINZE Joins A VENISE.

V^LINZE JOURS A VENISE.

CHIOGGIA

l'aurore, avec cette aggravation qu'il lui donne la sensation du plein midi. Lorsque le soleil est au zénith, et même bien avant, déjà l'éclat vif a disparu, la lagune a répandu ses vapeurs, et Venise s'enveloppe du voile capricieux qui fait d'elle le plus changeant des mirages. Et c'est de n'avoir vu de Venise que ses matins que nous reprochons à Ziem justement. Cette heure-là est belle, mais la moins intéressante, au fond, pour les yeux délicats. Et il en est tant d'autres où la ville peut et même doit attirer l'artiste épris de finesse et de tendresse ! Ne donner de Venise que sa force, c'est la fausser, et presque la trahir, puisque sa gloire réside justement dans sa subtilité. Ziem n'est pas le peintre de Venise, puisqu'il n'a représenté qu'une heure des vingt-quatre de la vie de Venise. Sa Venise est celle des sagouins qui gâchent leur plaisir, ainsi qu'on aime quelquefois...

Aujourd'hui, par exemple, après un lever de soleil radieux, peu à peu des nuages épais des montagnes accourent, et la lagune et la ville s'adoucissent lentement. Un gris de perle se répand à l'envi sur les murs roses, sur les marbres blancs, sur les pierres jaunes, unifiant toutes ces diversités qui restent distinctes, oui, mais cependant s'apparentent. Les eaux de la lagune, si fidèles à se plier aux fantaisies du ciel, prennent de la matité ; elles semblent résister à la brise, se refusant à friser, nettes comme du verre, fermées devant les proues comme des banquises. Les barques restent immobiles, emprisonnées. Les îles, que la vibration de l'air fait toujours trembler un peu, et comme danser, les îles se sont arrêtées. Car, et c'est prodigieux, la brume formée par les nuages ne descend pas. Elle reste haut dans le ciel, se contentant d'imposer au paysage sa teinte ineffable, ne 1 en vêtant pas. Entre le soleil et la terre, elle place son écran, sans toucher le sol. De sorte que les fabriques et les eaux restent nettes et cependant voilées.

Alors, peu à peu, le ciel s'épaissit, sans s'abaisser davantage. La lumière le traverse de moins en moins, les choses s'unifient de plus en plus, et les eaux bientôt ne font plus qu'un avec lui, aussi épaisses et tranquilles. Regardez les barques et les îles, regardez aussi la ville. Où sont-elles ? Sur terre ou dans les airs ? Voguent-elles ou volent-elles ? On ne sait plus. Ce voilier ne pose plus une quille allégée qui sillonne l'éther. San Lazzaro va partir, comme la maison de Lorette portée par d'invisibles anges de Palestine en Romagne. Venise elle-même, impalpable et légère, s'apprête à cingler, mais sur les nuages ou sur la mer ? Il faut toute notre raison pour nous

dire que derrière ce bateau ou celte île, ce sont encore des eaux qui s'étendent. Et, malgré notre attention, il est encore une ligne perdue, celle qui sépare la lagune du ciel, dont on ne peut fixer le point. Oui, Je sais, ce petit vaisseau s'appuie tranquillement sur l'eau. Mais sa voile, sur quoi se détache-t-elle ? L'horizon est-il liquide ou gazeux ? Personne ne pourrait le préciser. Tout flotte dans de l'impalpable. Et si quelque ballon libre descendait, je jurerais qu'une hélice le pousse, comme elle pousse le vaporetto dans la brume. J'ai passé la matinée a jouir de cette Venise-là, d'une douceur caressante inexprimable, et à maudire les yeux trop vifs des artistes qui n'ont jamais voulu la voir. Midi est venu. Le canon de San Giorgio, en le tonnant, ordonne a. la ménagère de jeter les macaronis dans la marmite, et le soleil, réveillé par le signal, ouvre l'épais manteau. Il le déchiquette, le lacère d'un large couteau, l'agrandit comme s'il tirait sur les lèvres d'une déchirure où bavent des fils tombants. Les trous se multiplient, les fils s'envolent dispersés, on aperçoit illuminés des sommets de formes familières, des plaques roses et blanches du corps suave, et voici Venise tout entière radieuse, non plus la Venise du matin, mais une Venise pudique, vêtue de larmes dont elle va scintiller, tout le restant du jour. Sur la lagune, il semble que les barques se soient alors posées. Fermes maintenant, bien lourdes, elles déploient leurs voiles ; la brise de mer a vaincu les nuages de la montagne, et la voici qui gonfle les toiles multicolores courant vers les passes, échappées au mirage, et portant a la mer leur pourpre et leur safran à sécher.

Ces vofles vénitiennes, je les ai vues souvent le long de l'Adriatique. Jusqu'à Rimini, efles descendent porter sur les vagues bleues leurs teintes contrastées. Je les retrouve amicales sous le souffle humide des lagunes, et aussitôt Chioggia s'impose à ma promenade d'aujourd'hui. Chioggia est le grand centre de pêche de Venise. Les trois quarts des barques qui siflonnent la lagune et le nord de l'Adriatique quittent chaque jour le port mémorable, franchissent la passe de Malamocco ou appuient vers Fusina, et poursuivent le poisson jusque sous les murs de la ville, à moins qu'elles ne l'apportent à celle-ci. Allons donc vers Chioggia. De la brume matinale il restera toujours assez pour conserver à la lagune toute sa finesse, aux lointains leur ténuité, aux barques leur légèreté et un éclat sans coup de poing.

Le bateau de Chioggia quitte les Schiavioni avec lenteur et procède

prudemment, comme s'il tâtait les fonds de sa quille. Sûr de lui

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bientôt, il précipite un peu sa course et s'avance résolument dans le canal Orfano, c'est-à-dire entre San Giorgio et l'île San Servolo. En vain je me penche par-dessus le bastingage pour voir si des cavadres ne flottent pomt entre deux eaux. Il est possible, ne serait-ce que par de'férence pour la littérature, il est possible que la mer les ait emportés, ou les poissons mangés ; et il y a si longtemps qu'on ne jette plus d'innocents au pied de San Giorgio ! Quoi qu'il en soit, le canal Orfano est un simple canal, et je ne puis m'émouvoir aux souvenirs que son nom réveille, non du moins aux souvenirs littéraires, si ce n'est aux souvenirs légendaires. C'était à l'époque dont j'ai déjà parlé, lorsque Pépin et ses Francs dévastaient la terre des Venètes et leurs lagunes. Pépin avait même débarqué à Malamocco, ce qui obligea les Venètes à se réfugier, on se le rappelle, à Rialto, à y transporter leur petit gouvernement. Pépin voulut courir à leur poursuite, mais ses gros bateaux ne connaissaient pas assez sûrement les fonds pour se risquer. Il fit donc jeter une digue ou chaussée composée de fascines et de cailloux dont il comblait le lit des eaux basses. Et il y lança ses cavaliers. Sous le poids, la chaussée s'enfonce dans les sables; les chevaux prennent peur, les hommes se jettent à l'eau ; les barques vénitiennes arrivent à toutes voiles ; ce fut un grand carnage et Venise fut sauvée. Et on appela canal Orfano, en mémoire de tant de Francs dont les enfants demeuraient orphelins, le canal qui coule entre San Servolo et San Giorgio, où le présomptueux Pépin, tout comme Xerxès, avait compté sans la perfidie de la mer.

Le canal Orfano dépassé, le bateau pique en lagune, laissant a droite l'île de la Grazia et les fonds de Fusina derrière lesquels les monts Euganéens détachent leurs émouvants sommets tout attendris de la mémoire de Pétrarque, et se rapproche peu à peu des sables du Lido, tandis qu'au loin, vers l'ouest, s'indiquent d'autres îles encore près des rivages de terre ferme, et oîi une autre Venise, vingt autres Venises, pourraient se réfugier un jour. San Clémente et son sinistre asile de folles est doublé aussi, avec San Lazzaro où nous irons un jour goûter le charme du couvent studieux, et entendre les Arméniens parler de la patrie décimée. Deux autres îles s'évanouissent encore, San Spirito et sa poudrière, la vide Poveglia, et Malamocco apparaît, village que Ton ne peut vraiment dire déchu du Malamocco de Pépin puisque ce n'est pas le même.

Le Malamocco des premiers doges, en effet, a été englouti par la mer. Où était-il exactement ? Plus près de la pointe du Lido, 5i

sans doute. Celui d'aujourd'hui ne date que du xil* siècle, et, comme dit M. Molmenti à qui il faut toujours se reporter lorsqu'on veut apprendre quelque chose sur Venise, la misérable bourgade lagunaire qui a hérité l'antique et glorieux nom de Malamocco jouit aujourd'hui d'une célébrité d'un tout autre genre ; elle est renommée pour sa culture potagère et principalement pour ses melons qui sont excellents. Ils arrivent à Venise dans des barques trapues aux voiles peintes en jaune, en orangé, en rouge, magnifiques taches de couleur sur la plaine bleuâtre de la lagune... D'où, autrefois, un jour, la capitale des Venètes, ceinte de murailles et de tours, envoyait ses guerriers au triomphe, aujourd'hui Malamocco envoie des melons au marché. De tels changements peuvent inspirer de graves réflexions aux philosophes de l'histoire '.

Le port de Malamocco d'aujourd'hui s'ouvre entre la pointe extrême du Lido et celle de Pellestnna qui s'allonge jusque devant Chioggia. Pellestrina est un village qui ne compte pas moins de sept mille habitants, mais village de pauvres gens à l'aspect désolé, village battu des vents, sans arbres, aux maisons basses et sans crépi, dont la pauvreté en dit long sur les débuts de Venise aux philosophes de l'histoire". Nous ne devons pas oublier, en effet, que ces villages de Malamocco et de Pellestnna, de Chioggia tout à l'heure, de Rialto et ses sœurs étaient autrefois ainsi dénudés, couverts de cabanes, et qu'un peuple laborieux et dénué de tout peuplait de sa détresse. C'est de cette misère, cependant, qu'e»t sortie la féerique Venise d'aujourd'hui. Déjà, lorsque la seconde Malamocco se fondait, Saint Marc commençait de s'élever.

Il ne faut jamais être sévère pour les hommes ; pour ceux de Venise qui ont fait leur ville ce qu'elle est, non seulement avec rien, mais encore malgré l'inimitié de la nature, encore moins. Quelle aisance à grandir pour une Florence, une Milan, une Naples ! Pour Venise, poussée à l'encontre de toute loi humaine, en dépit des terres qui se diluent, des vents qui renversent ce qu'on élève, sans aucune industrie possible, mais par la seule puissance du travail commercial, la tâche fut formidable. Venise peut bien nous paraître souvent pencher par trop le front vers la terre, ou plutôt vers l'eau. Comme elle est excusable d'avoir manqué d'idéal ! Il n'est pas au monde de destin si haut aux débuts aussi hostiles. Vingt autres auraient succombé. Elle fut, elle, un moment, la maîtresse du monde, le moment des grands échanges qui allaient bouleverser la vie économique de l'Europe.

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A PelleBtrlna les hommes pèchent et les femmes font des dentelles; toute Venise est là en raccourci, la pêche première industrie vénitienne, la dentelle seconde dont elle parera le monde, et qu'elle jettera sur les murs de ses palais de pierre où circule, dirait-on, le fuseau.

Le bateau a frôlé la passe ; le voici qui longe le lido de Pellestrina et les murazzi, murailles colossales en marbre d'istrie construites au XViif siècle pour protéger la lagune des fureurs de la mer. Venise était bien déchue alors. Elle gigotait sous les oripeaux de son carnaval. Et néanmoms elle trouva vmgt millions de francs pour jeter les murazzi dans la lagune. La passe de Chioggia, cependant, est franchie, et Chioggia est devant nous enfin.

Si l'on veut voir Chioggia telle qu'elle mérite d'être vue, dans toute sa beauté et avec toute sa vigueur, c'est un jour de fête quil faut y venir. Tous les bateaux sont rentrés au port, et l'armée des lances des gravures de Marc-Antoine ou de Diirer, la voici qui nous accueille au débarquer. Les mercenaires se reposent, diraiton, et ils ont planté leurs armes. Le canal de la Vena semble en effet une forêt de mâts et d'antennes, sans compter les perches ou sèchent les filets. A mesure qu'on avance, d'autres barques sortent des eaux cachées, et un autre inextricable fouillis se découvre. Que l'art d'arrondir le bois pour qu'il glisse aisément sur l'eau puisse prêter à tant de variétés, voilà qui confond ; depuis la tartane jusqu'au tapecul, toutes les variétés fraternisent, doucement balancées, comme si elles se cherchaient les coudes pour se soutenir mutuellement. Puis les rames, les grosses dont il faut deux hommes pour remuer la masse, les petites que deux bam.bini agitent dans une coque de noix ; les nasses de toute forme, longues, rondes, pointues, en deux parties, paniers ou chapeaux de femme ; les filets de toute épaisseur et de toute taille ; les effrayants harpons, les longs couteaux ; les paniers enfin où la pêche vient s'entasser, les paniers amoncelés sur les quais, croulant sur le marché, — et par-dessus tout cela, alors, le prodige véritable, les voiles.

Oui les voiles, les trois mille voiles peut-être de Chioggia étendues ou pendantes, montées ou pliées, vibrantes à la brise ou roulées, mais toules, toutes de couleur pourpre ou safran. Où qu'on aille, d'où qu'on vienne on ne peut voir que la voile jaune ou la voile rouge battant l'air ou en étant accablées. Le soleil joue là-dessus avec violence mais renonce à triompher. Jaune ou rouge est la voile puissante, tellement imprégnée de sa couleur qu'en vain le soleil veut 53 ^

manger celle-ci qui résiste et semble même prendre force nouvelle à ces morsures. Jaune ou rouge, à moins qu'elle ne soit jaune et rouge en même temps, car la fantaisie du Chioggiote est infinie lorsqu'il rapièce. Alors, il obtient des mélanges inouïs d'imprévu, d'audace et de beauté. La voile est toute rouge, et dans son coin, comme un écusson, flamboie un beau carré jaune, soutenu en dehors ou tout autour, quelquefois, d'une bordure marron. Plus loin ce sera au bas de la toile jaune, près du mât, qu'une bande rouge formera rampe à la joie du safran. Au centre une étoile blanche ; à la pointe latine, un triangle blanc ; au haut une lune rouge, bref tout l'imprévu de la fantaisie ou l'industrie du besoin indigent, mais qui fait de ces voiles le plus extraordinaire ensemble d'oeuvre commune où chaque artiste, cependant, a marqué son génie particulier. Et le soleil se roule sur ce lit lumineux, l'excite à briller toujours davantage, et lorsqu'un coup de brise arrive, alors les trois mille voiles en même temps se mettent à vibrer. C'est comme un cri d'ivresse qui monterait de la mer où Vénus s'abandonne.

De tout temps les Chioggiotes furent pêcheurs. On en compte aujourd'hui encore douze mille sur vingt-trois mille habitants, marins fameux tout le long de l'Adriatique, que les compagnies de navigation recherchent, et dont le sang-froid est passé en proverbe, les Anglais de l'Italie. Ce dialogue est célèbre a. Venise, entre deux pêcheurs chioggiotes. Au secours, je me noie ! — Attends que j'allume ma pipe!" Solides sur des jambes puissantes, les yeux vifs, le poil dru, je les vois se promener dans les rues, la pipe au bec, tandis que les femmes devisent sur le pas de la porte, je les vois tels qu'ils et elles séduisirent notre Léopold Robert, beaux gars et belles filles, si calmes et les yeux si loin....

Ainsi, à Chioggia comme devant Pellestrina, je pense à la Venise primitive. Ces barques sont celles des années 500 à 1 000. Cette ville est Venise non encore parée. Ce peuple reste exactement le peuple vénitien disputant sa place aux éléments et aux barbares conjurés, et demandant à la seule mer sa subsistance. Ces Chioggiotes restés à peu près sans mélange me donnent avec le plus de précision possible le type du Venète. A Venise il vint trop de "monstres de la mer" et de la terre. Chioggia est demeurée relativement pure, et les fines donzelle, au large voile blanc dont elles entourent leur visage basané, leurs épaules bien dessinées, ou qu'elles font flotter, bras tendus, derrière leur tête, n'ont rien perdu des filles de pasteurs, alors que, comme Nestor le cava-

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lier de Gérenia, le roi des Venètes menait ses chevaux au pâturage. L'aspect de Chioggia est des plus simples. Une grande rue qui longe un canal, la Vena, coupé de neuf ponts, où s'embranchent a droite et à gauche des calle et des rii, à angle droit, sans aucun de ces tournants, de ces dédales qui ajoutent tant au pittoresque de Venise. Peu de monuments et sans grand intérêt, San Domenico qui contient un Saint Paul de Carpaccio, la cathédrale, du XVII» siècle, où se voient des peintures de Palma le Jeune, de Bassano, de Liberi, une chaire et un baptistère, et de vagues et imprécis bâtiments aux souvenirs douteux, tels que la maison de Goldoni et celle de Rosalba Carriera. Toute la beauté de Chioggia se trouve dans sa couleur, dans ses barques, dans sa rudesse auxquelles nous demandons de nous offrir une Venise rudimentaire, dans ses enfants descendants des Venètes et restés de sang pur, la vision enfin de Venise naissante, qui nous inspire plus d'admiration, et peut-être de justice à rendre à la Venise d'aujourd huf.

Sur l'histoire de Chioggia, les événements qui se déroulèrent en cette île, intimement liés a. la vie de Venise, nous renseigneront aussi.

Chioggia, comme Venise, a ses légendes, mais qui tendent à la rendre indépendante de Venise : fondée par Clodius, compagnon d'Enée et d'Anténor, fondateur de Padoue; fondée par Publius Claudius, l'ennemi de Cicéron, le frère de Clodia ou Lesbie, maîtresse de Catulle; fondée par l'empereur Claude, — quoi encore ? Tant d'origines aussi flatteuses qu'incertaines. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est qu'un village existait sur cette pointe de la lagune avant que les Venètes s'y réfugiassent. Asile des terriens, Chioggia s'unit à ceux-ci, comprenant quelle force lui apportait l'accroissement du peuple lagunaire. Mais elle resta elle-même, commune indépendante de Malamocco et de Rialto, et, lorsque la république traite, Chioggia acquiesce, mais a part, nommément. Elle concourait a l'entretien du gouvernement général vénitien moyennant soixante poulets par an destinés aux cuisines, et de deux gondoles de foin destinées aux écuries du doge, — les chevaux de Venise ! Chioggia possédait une administration propre, ses conseils, ses magistrats, son chancelier et son évêque, sa milice distincte lors des guerres générales, milice qui la défendait vaillamment; le Lombard Agilulfe, Pépin, les Ottons, les Padouans, le Scala de Vérone, les infidèles

l'apprirent à leurs dépens. Chioggia, enfin, joua le rôle principal dans une guerre à laquelle elle a donné son nom, guerre de Chioggia, alors que, au lendemain des exploits de Dandolo en Orient, l'empire des mers échu à Venise devait, pour s'imposer, être arraché à Gênes tout d'abord.

Gênes n'était nullement disposée à abandonner cet empire à la ville nouvelle. Les deux flotte? ennemies se rencontrèrent en Méditerranée, devant Anzio, l'antique Antium, le 30 mai 1378. L'amiral vénitien Pisani décima les vaisseaux génois commandés par Fieschi. Un an après, les Génois remontaient l'Adriatique. Leur chef, Luciano Doria, battait Pisani, débarquait au Lido, s'emparait de Malamocco, incendiait Pellestrina et mettait le siège devant Chioggia. Après trois assauts les Génois, aidés des Padouans, s'emparent de la ville, qui est pillée, brûlée, démantelée, les hommes égorgés, les femmes et les vieillards bannis.

Venise retentit de clameurs d'épouvante. Gênes, maîtresse de la lagune, c'était la mort de Venise. Mieux valait périr d'un coup que mourir peu à peu, et le doge Contarini, âgé de quatre-vingt-dix ans, imitant l'exemple de Dandolo, monta sur la galère capitane pour combattre. Mais le peuple, se souvenant de Pisani, réclama la délivrance de son chef, car après la défaite on l'avait jeté en prison. " Viva Pisani ! " criait Venise tout entière. Et Pisani, du fond de son cachot, répondit : " Criez vive saint Marc ! " On court aux armes, on délivre Pisani qui s'en vient mettre le siège devant Chioggia.

Bientôt trente-quatre galères sillonnèrent la lagune, et, le 2 1 décembre 1379, le doge Contarini étant monté sur le "Bucentaure", l'étendard de Saint Marc à la main, Pisani réussit à obstruer les passes. Les Génois étaient bloqués dans Chioggia, tandis que la flotte vénitienne croisait en mer pour empêcher tout secours. Longtemps on croisa. Mais Chioggia, grâce aux Padouans, s approvisionnait par la terre ferme. Cela pouvait durer longtemps, et les équipages murmuraient. Alors Zeno apparut. C'était le 1" janvier 1380, suprême délai fixé par Pisani qui avait promis de congédier la flotte si Zeno, qu'on avait rappelé, n'était pas arrivé. Et le 1*^ janvier les dix-huit vaisseaux de Zeno brillèrent à l'horizon.

Qui était Zeno? Né à Venise en 1334, de famille aristocratique, on le destinait à l'Eglise, et on l'envoya à Rome où le pape lui donna un bénéfice sur les couvents de Patras. Mais, le bénéfice acquis, Zeno se sent moins zélé pour les ordres, et il revient à Padoue sous couleur d'études. Un jour qu'il se rendait de Padoue

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à Venise, il est attaqué et laissé pour mort sur le chemin. Il se relève pourtant, et c'est sa première résurrection. A l'université, il mène une vie déréglée. Le jeu devient sa passion, et il perd sans doute beaucoup plus que son argent, car il disparaît un beau matin, et pour cinq ans. Lorsqu'il reparaît à Venise, on se détourne de lui ; il est, faut-il croire, compromettant. Alors il disparaît de nouveau, et, se rappelant son bénéfice de Patras, il résout de s y rendre. 11 arrive juste au moment où les Turcs assiégeaient Patras. Quelle occasion ! 11 s'arme, court au combat, lutte avec les autres, et se fait tuer. Il est si bien mort qu'on l'inhume. Mais, tout a coup, au moment où la terre lui tombe sur sa tête, il ressuscite une seconde fois. On le relève, il guérit, et, pour bien prouver sa vitalité, il se bat en duel. Du coup, on en profite pour exiger qu'il résigne son bénéfice qu'il remplace aussitôt par une femme, une jeune Grecque qui meurt bientôt, et à laquelle il supplée aussitôt par la fille d'un Vénitien, Justiniani, qui passait par là.

Le bruit de ces exploits était arrivé à Venise, cependant. Zeno, a qui chacun tournait le dos, apparut comme le sauveur de la patrie. Et on l'appela. Il arrive, et la passe de Brandolo lui est confiée à garder. Il la garde bien. Un jour, au cours d'un combat à terre où il était descendu, il reçoit dans le ventre un coup de pique si bien asséné quelefer reste dansla plaie. Zeno ne s'émeut pas pour si peu, continue a combattre, et remonte sur son vaisseau, toujours avec sa pique dans les entrailles. Apeine à bord, il tombe et roule a fond de cale. Onlui retire le fer. Des flots de sang jaillissent : tranquillement, il se couche sur le ventre, et continue a hurler ses ordres. Soutenue par un tel homme, Venise prend confiance. On divise 1 armée en deux corps, Pisani sur mer, Zeno a terre. Les Génois sont menés grand train. Bientôt Doria tombe. Et Chioggia est définitivement bloquée. La capitulation est refusée. Gênes dut se rendre a merci. On envoya alors Zeno sur la côte de Dalmatie où croisait une flotte génoise. Mais les hommes, épuisés, refusent le combat. Zeno demande son rappel. On lui dit d'attendre. Il revient tout de même, indigné qu'on pût croire qu'il voulait sans nécessité ne plus se battre, et le Grand Conseil le traduit a sa barre. C'en était trop tout de même ; on n'osa pas le traiter comme on avait fait de Pisani ; il fut acquitté. Huit jours après il repartait ravager les rivages ligures, et il ne reparut qu'après la signature de la paix de Turin, en 1381, pour voir élire doge Morosini qui avait profité de la guerre pour s'enrichir, en achetant leurs

maisons à ceux qui les vendaient à vil prix, afin d'armer des navires. Écœuré, Zeno passa alors au service de Galéas Visconti, qui le nomma gouverneur de Milan et l'envoya accomplir diverses ambassades en France et en Angleterre. Au bout de cinq ans, il regagna Venise et fut nommé procurateur de Saint Marc. Mais le poste est trop tranquille pour lui. Et il se fait bientôt envoyer en Morée pour y livrer bataille à Boucicaut dont les entreprises gênaient l'expansion vénitienne. 11 rentre à Venise, ayant battu Boucicaut, et est dépêché contre François de Carrare qui allait payer de sa souveraineté et de sa vie l'aide qu'il avait donnée aux Génois. On était en 1404. Zeno, âgé de soixante-dix ans, commençait à désirer le repos. Il revmt à Venise et ce fut pour êlre conduit en prison.

Le prétexte qu'on invoqua pour emprisonner Zeno fut qu on avait découvert dans les papiers de François de Carrare la trace d'une somme payée à Zeno par cet ennemi de la patrie. Délivré au bout de deux ans, il sent le besoin de prendre l'air et de se dégourdir. Il repart pour l'Orient, et, en 1410, il songe à revoir Chypre, où il tombe sur les Génois qui assiégeaient Lusignan. Heureuse fortune, pour lui et pour Lusignan ! Il prend le commandement de l'armée et il oblige bientôt les Génois a se rembarquer.

Alors il consentit à se reposer. 11 rentra à Venise où il vécut encore huit années dans une retraite studieuse, mais payant sa vie prodigieuse d'infirmités sans nombre. Il mourut âgé de quatre-vingt-quatre ans. Son corps, ou se voyait la trace de quarante blessures, fut porté à Saint Marc ou, cent cinquante ans plus tard, on éleva un monument à son descendant, cardinal.

Chioggia, unie désormais étroitement à Venise maîtresse des mers par suite de sa victoire sur les Génois, Chioggia n'eut plus d'histoire particulière. Elle se distingua cependant toujours auprès de Venise dans toutes les luttes de l'indépendance. Les Chioggiotes furent les premiers, en 1848, a répondre a l'appel de Manin.

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