QLITT. DE MIHPIT
chait de voir la petite Peggy pâlir et fermer les yeux. Tandis qu'il la menaçait encore et qu'il levait la main, dans le paroxysme de sa frénésie, pour la frapper au visage, il sentit le bras de l'enfant peser à sa main.
Peggy venait de se laisser choir, en répétant d'une voix nwurante :
— Grâce! grâce! Ma'^-Diarmid ! Que vous ai-je fait pour me vouloir tuer?
Jerniyn lâcha prise et serra son front à deux mains. Il se sentit délirer, et la honte aiguë lui perça le cœur...
La porte extérieure retentit sous des coups précipités.
Jermyn ne bougea pas.
La petite Peggy se remit sur ses pieds, et se dirigea en chancelant vers la porte. — Elle ouvrit.
C'étaient Mickey, Larry et Sam qui revenaient, poussant devant eux un homme garrotté.
Ils ne s'arrêtèrent point dans la salle commune, et franchirent tout de suite, avec leur captif, le seuil de la chambre de mort.
Leur captif était un vieillard revêtu du costume des prêtres catholiques.
11 refusait encore d'avancer. Mickey et Sam le prirent par les épaules et Tentraînérent jusqu'auprès du lit.
A la lumière des quatre chandelles de jonc, le pauvre prêtre montra sa figure effrayée et couverte de pâleur. Ses mains étaient fortement assujetties à l'aide de cordes, et il avait un mouchoir noué sur la bouche.
Les trois Mac-Diarniid étaient allés le chercher auprès du lit d'un autre mort, et comme il refusait de déserter son pieux office, ils l'avaient enlevé de force.
Il fallait bien que Dan eût une prière de prêtre.
L'enlèvement accompli, les Mac-Diarmid se courbèrent de nouveau sous le sentiment de vénération profonde inspiré aux Irlandais par leur clergé catholique.
Personne ne resta debout dans la chambre mortuaire; à la vue du prêtre, tout le monde s'agenouilla. — Mickey dénoua le bâillon et coupa les corde, puis il baisa le bas de la soutane du vieillard.
— Pardon, notre père, murmura-t-il d'un ton de respect grave qui contrastait singulièrement avec l'acte de violence qu'il venait d'exercer; — Dan était un bon chrétien... Nous ne pouvions pas le laisser mettre en terre sans vous.
Les autres frères, Kate et Peggy se traînèrent sur leurs genoux jusqu'au prêtre, et baisèrent à leur tour le bas de sa soutane.
— Notre père, pardon ! répétèrent-ils ; — ayez pitié du pauvre Dan , qui était un bon chrétien !
En face de cette détresse naïve, le vieillard hésita. Sa bouche s'ouvrit pour réprimander l'insulte faite à son caractère sacré; — mais ils étaient tous agenouillés autour de lui si humbles et si repentants! Il eut compassion et commença tout de suite la prière attendue.
Les visages des Mac-Diarmid rayonnèrent. C'était comme un poids qu'on leur ôlait de dessus le cœur. — Quand la bouche du saint vieillard s'ou-
vrii pour réciter les hymnes qui soiu eoiiime le passe-port de l'nmc clirétenne vers le ciel, cliacun crut voir le front du mort s'éclairer doucement...
La pauvre âme en peine montait vers Dieu qui écoutait la parole du prêtre, et qui tendait ses bras, pour appeler à lui le bon chrétien défunt...
Ils priaient tous, et avec quelle ferveur!
Mais à cette fêle funèbre EUen et Jermyn manquaient.
Jermyn était toujours dans la salle commune debout auprès de la porte de THeiress. — Il avait vu rentrer ses frères; il avait entendu la voix du prêtre s'élever, et rien de tout cela n'avait parlé à son intelligence engourdie.
11 ne savait pas. 11 ne comprenait pas. — Au fond de son cœur une voix implacable lui parlait de son amour et de sa misère. — Tout le reste se taisait.
— C'était une torture sans trêve. — Il avait été bon autrefois, et, parmi ses frères, c'était Dan qu'il avait chéri le plus tendrement.
Aujourd'hui Dan était mort et Jermyn lui refusait la suprême prière. A quelques pas de son cadavre, Jermyn rêvait de vengeance ou d'amour...
Vous vîtes passer souvent par les rues larges de Londres, la ville de l'ivresse morne et des muettes orgies, vous vîtes passer ces hommes et ces femmes qui sortent en chancelant par les portes toujours grandes ouvertes des palais du gin. Ils vont parmi la foule et ressemblent à des vivants, mais quelque jour, demain, — ce soir, peut-être, — ils vont tomber roides morts sur le trottoir encombré. Ils n'ont plus que l'écorce
amaigrie (le l'iioinme : Falcool bnilaiU a mis des cendres à la place de leur poitrine.
Jern)\n était comme ces victimes du vice londonien. Sous son écorce jeune et vive, il n'y avait plus déjà que les cendres d'un cœur.
Tandis que la prière se poursuivait dans la chambre voisine, il se jeta brisé sur le lit de paille et pleura comme un enfant découragé...
Le bruit de l'oraison passait comme un bourdonnement importun autour de son oreille. — Parmi ces sons pieux, son imagination en délire croyait entendre d'autres sons partant de la chambre d'Ellen. — C'étaient des soupirs doux, des paroles de miel, et comme un murmure de baisers prodigués...
Il mordait la paille de sa couche et il blasphémait.
L'Heiress avait entendu, elle aussi, l'arrivée de ses frères d'adoption. Le major s'était rendormi ; elle voulut aller s'agenouiller auprès du lit de Dan.
Au bruit que fit la porte de sa chambre en s'ouvrant, Jermyn bondit sur ses" pieds.
EUen tenait en sa main sa chandelle de jonc qu'elle déposa sur la table. — Quand elle aperçut Jermyn debout sur son passage, elle rougit, et un éclair d'indignation brilla dans son œil.
Jermyn avait les bras croisés sur sa poitrine. — Il se tenait droit et tète haute; ses sourcils se fronçaient, mettant dans l'ombre sa prunelle qui brûlait.
Sa fièvre lui donnait le courage de regarder EUen en face.
Ils restèrent durant une longue minute immobiles tous deux et tous deux muets.
Ce fut l'Heiress qui rompit la première le silence.
— Le pauvre Dan vous aimait bien , Jermyn, dit-elle; — d'où vient que vous ne priez pas pour lui avec nos frères?
— Ce sont des soldats de la reine qui ont tué mon frère Dan, répondit Jermyn d'une voix sourde ; — que d'autres prient pour lui , moi je veux le venger!
— Sur qui? demanda Ellen.
Jermyn ne répliqua pas tout de suite. Son regard aigu alla se tixer sur la porte, comme s'il en eût voulu percer les battants épais. — Puis son œil retomba sur Ellen, fixe et lourd.
— Je cherche!. .. murmura-t-il.
Un chant lugubre et lent s'éleva dans la chambre voisine. Le prêtre avait entonné une hymne latine, et les Mac-Diarmid accompagnaient sa voix en chœur. — Cette hymne était le signe bien connu de la levée du corps et du départ pour le cimetière.
Ellen et Jermyn liront silence. — Au bout de quelques minutes, on entendit dans la chambre mortuaire les coups secs et répétés du marteau.
On clouait le cercueil apporté par Joyce.
Les quatre frères pleuraient à ce dernier adieu.
Jermyn entendait le bruit du marteau sur les planches et le bruit des sanglots. — Il resîait froid.
Une larme vint à la paupière d'Ellen qui joignit
S0S mains et mêla de loiu sa prière à celle de ses frères d'adoption.
Quand le dernier clou eut été enfoncé dans le cercueil , la porte s'ouvrit et le vieux prêtre ressortit tenant à la main un des cierL;es de jonc.
Derrière lui vinrent les quatre frères, qui soutenaient d'une main les restes de Dan et tenaient de l'autre un fusil sur l'épaule.
Joyce venait ensuite, armé pareillement. — Kate et Peggy fennaitnt la marche.
- — Venez avec nous, Jermyn, dit Mickey en passant; — venez avec nous, noble Ellen.
L'Heiress et Jermyn firent quelques pas à la suite du convoi; mais Jermyn s'arrêta avant de franchir le seuil.
Ellen l'imita. — Le Qpnvoi continua de descendre la montagne en se dirigeant vers le cimetière de Knockderry.
Jermyn et l'Heiress restaient seuls à la ferme de '^lac-Diarmid.
Ellen s'était replacée d'instinct devant la porte de sa retraite, comme si elle eût voulu en défendre l'approche et soutenir un siège.
Jermyn, qui avait remarqué ce mouvement, regardait la porte close d'un œil menaçant et sinistre.
Quelques secondes se passèrent. — Au bout de ce temps Jermyn, qui était resté tout près de l'entrée, s'avança lentement vers l'intérieur de la salle.
— La paix, Bell! dit-il en rappelant les deux chiens qui flairaient, toujours en grondant, la porte de l'Heiress. — A bas, Wolf!... Il ne peut
y avoir qu'un ami de Mac-Diarmid dans la chambre de notre noble parente!...
Le front d'Ellen se releva hautain devant cette attaque prévue.
Un sourire amer et tout imprégné de railleuse colère fronçait la lèvre de Jermyn.
— Il y a loin d'ici au bog! reprit-il après un court silence, — et la balle de mon fusil a touché le but.
Depuis Je commencement de celte scène, l'Heiress avait compris que cette feinte était inutile.
— Dieu a eu pitié de nous', répondit-elle; — votre balle a fait une blessure, et voilà tout.
— Vous l'avez sauvé! murmura Jermyn.
Ellen leva les yeux au ciel.
— Dieu veuille que je le sauve! dit-elle avec passion. — Si je ne puis pas le sauver, je pourrai du moins mourir avec lui... et son meurtrier sera mon assassin !
La tète du dernier des Mac-Diarmid se pencha sur sa poitrine; — son souffle était pénible et haletant.
Deux ou trois fois il ouvrit la bouche pour parler, et toujours sa gorge oppressée arrêta sa voix au passage.
— Vous l'aimez! vous l'aimez! dit-il enfin avec effort. — Il faudra bien que nous mourions tous les trois, Ellen!...
LE BAIStK.
Ellen avait contiance dans le prestige qui Tentouiail. Le cuite iradilionnel auquel l'avaient habituée les fils de Mac-Diarmid, la couvrail comme une égide; elle se croyait à l'abri derrière ce religieux respect de ses parents, et l'idée d'un danger personnel venant de l'un des enfants du vieux Mill's ne pouvait point entrer dans son esprit.
Elle regarda Jermyn comme si elle eût cherché un sens mystérieux à ses paroles.
Elle avait raison de compter sur son pouvoir. — Jermyn, bien qu'il fût arrivé à ce point où le cœur, aveuglé par la passion, méconnaît toute loi, s'arrêta effraye instinctivement de sa propre audace. Il venait de njenacer IHeiress, — la iille des rois, dont la grandeur déchue n'avait pour pro-
tectiou que l'hospitalité de son père! C'était, d après les idées de sa laniille, une sorte de sacrilège, et c'était une lâcheté.
Il baissa la tête pour éviter l'œil perçant d'Ellen, et sentit faiblir au dedans de lui sa résolution farouche.
— >ûn, oh non! dil-il à Yoi\ basse; — vous ne mourrez pas, vous, ma noble parente... Ne donuerais-je pas tout mon sang jusqu'à la dernière goutte pour proléger votre vie chère?... C'est lui, lui seul, et moi peut-être.
— Il est blessé, répliqua Ellen, — et il est sous le toit de notre père!
Jermyn secoua la tête en silence, puis il releva ses yeux où brûlait une flamme sombre.
— C'est un outrage de plus, murmura-t-il, — Mac-Diarmid peut-il regarder comme son hôte celui qui est entré dans sa maison à la dérobée et malgré lui?
C'était quelque chose d'étrange que cette discussion qui se faisait calme maintenant en apparence, et où il s'agissait du meurtre d'un homme.
Ellen et Jermyn parlaient bas et lentement. Quiconque fût entré à Timproviste dans la salle commune aurait cru assister à quelque froid débat, soulevé par une question dififéiente.
Mais, à regarder de plus près les deux interlocuteurs, on eût découvert bien vite, sous leurs masques tranquilles, l'émotion poussée à ses plus extrêmes limites. — Ellen se tenait droite et portail haut la tête; mais elle tremblait par moments et le corsage de sa robe s'agitait aux tressaillements de son sein.
La déirt'sse de Jerniyn était plus évidente encore. Par intervalles, un ronge épais et ardent remplaçait pour une seconde la pâleur de son visage, qui redevenait livide aussitôt après. Il y avait des plis à son front; ses paupières battaient gonflées et ses jambes pliaient sous le poids de son corps.
Ce qu'il souffrait, nulle plume ne saurait le décrire. — Car il voyait devant lui Ellen , toujours plus belle et plus aimée, — Ellen, qui ne cachait plus son amour et qui intercédait pour Percy Mortimer!
Ce qui lui restait de force, il le dépensait à contenir les élans de sa haine.
Et à mesure que le temps s'écoulait, la situation se tendait davantage; l'angoisse de l'Heiress augmentait, parce qu'elle devinait les progrès de la sourde colère qui bouillait au fond du cœur de Jermyn.
Ce n'était plus, à celte heure, l'enfant qu'elle dominait naguère et qui se courbait, docile, au moindre signe de sa volonté souveraine. La passion l'avait fait homme tout à coup ; il était terrible et implacable.
Chaque fois que son regard se tournait, sournois et sombre, vers la porte qui défendait seule le sommeil du major blessé, l'Heiress sentait l'épouvante étreindre son àme. — Elle demandait à Dieu le retour des autres Mac-Diarniid.qui étaient les ennemis de Mortimer, mais qui auraient pitié de ses larmes, à elle, et qui l'exauceraient, suppliante et agenouillée.
Tandis que Germyn, elle le devinait, n'aurait
poiiU d'oreille pour sa prière, elle ne pouvait qu'aiçgraver le péril en essayant de le fléchir, — et c'e^t pour cela qu'elle tâchait de rester froide, car elle n'écoulait plus en ce moment la voix de la fierté, elle se fût courbée avec joie; c'était de force qu'elle arrêtait les larmes au seuil de sa paupière : elle eût voulu pleurer et s'humilier.
Hélas! chacun de ses pleurs eiit été un aveu d'amour, sa prière aurait enfoncé l'aiguillon dans le cœur jaloux deJermyni
Au premier moment elle avait dit : Je l'aime; mais alors elle abordait la lutte, forte et superbe; elle n'avait point encore subi durant un quart d'home l'effet de la présence de Jermyn ; — elle n'avait pas vu là, devant elle, et de près, durant de longues minutes de silence, ces traits ravagés, ce front vieilli, cette joue décolorée qui ne gardait point de trace de son sourire de la veille et semblait accuser des années de torture...
Maintenant Jermyn prenait pour elle un aspect redoutable; elle avait peur; elle n'espérait plus.
Jermyn avait croisé ses bras sur sa poitrine, et une de ses mains, cachée sous son gilet, comprimait les battements de son cœur.
— Je ne vous accuse point, repril-il, répondant aux pensées qui s'étaient succédées en lui durant rinlervalie du silence. — Je sais que vous êtes pure et noble, et sans tache aujourd hui comme toujours... Ces hommes d'Angleterre possèdent l'art maudit de jeter des sorts aux jeunes filles... On me l'avait dit bien souvent, sur le bord des lacs, à Knockderry et à GaUvay !... Je ne voulais pas le croire, parce que Dieu, pensai^je, devait à
— Cola fillo des rois une protection victorieuse... On m'availdil : le Saxon l'a ensorcelée!... El n'a-l-il pas ensorcelé mon frère Morris pendant quelque temps?... Ah! je le crois maintenant, je le crois! je le csois!
La voix se baissa jusqu'au murmure.
— Mais la vierge que le sort a touchée, poursuivit-il, — se redresse et se guérit dès que l'auteur du maléfice a été misa mort...
Le regard de Jermyn se tourna si menaçant vers la porte de l'Heiress, que celle-ci fit un mouvement involontaire pour lui barrer le passage...
En même temps, par la fenêtre ouverte, elle regarda si ses frères d'adoption ne revenaient pas.
— La nuit était obscure. Sur les flancs du mont et dans la vallée, des points lumineux se mouvaient lentement; mais aucune de ces lumières ne semblait s'approcher de la ferme.
Ellen n'avait rien à espérer de l'appui des Mac- Diarmid.
lis sont loin! dit Jermyn qui d(îvinait sa pensée,
— et ils resteront longtemps agenouillés autour de la tombe de notre frère, tué par les Saxons... Quand ils reviendront, pensez-vous qu'ils aient le cœur de défendre un des assassins du pauvre Dan?
— Morris! murmura Ellen; — oh! si Dieu nj'envoyait Morris!...
Jermyn eut un sourire amer.
— Qui sait? dit-il: — il est resté sans doute plus d'un mon caché dans les trous fangeux du bog... Quand les fils de Diarmid succombent, écrasés par l'ennemi du fort, nul bon ange n'arrive à
l'heure suprême pour leur apporter le salut et la
vie... C'est sur l'existence des Saxons hérétiques que veillent maintenant les nobles filles du Connaught.
Ellen rougit, et sa paupière se baissa.
— Nous sommes seuls, reprit Jermyn; — il n'y a que vous entre moi et l'homme que je hais le plus en ce monde. Plût à Dieu qu'il y eût une forte muraille au lieu de vous, Ellen... l'obstacle serait moins difficile à écarter. Mais il faut que le major anglais meure!
Ces paroles furent prononcées d'un ton calme et si bas que l'Heiress eut peine à les entendre.
Devant cet arrêt sans appel, son front se redressa hautain et intrépide. Sans cesser de veiller sur la porte, elle se dirigea d'un pas ferme vers la couche commune au-dessus de laquelle étaient suspendues les armes de la famille. Elle choisit un couteau de chasse long et affilé appartenant à Morris.
Jermyn la suivait de yeux, et il y avait de l'admiration parmi l'implacable froideur dont il enveloppait sa haine.
Ellen revenait vers lui. Elle tenait à la main le coutelas, dont la pointe aiguë se baissait vers la terre. — Tandis qu'elle s'approchait, la lumière placée sur la table frappait en plein son visage qui rayonnait de noblesse et de beauté. Son front hardi était; découvert. Elle avait rejeté en arrière les masses ondées de ses magnifiques cheveux noirs. — La ligue de ses sourcils restait pure, et des étincelles d'or s'alumaienl dans l'agate brunie de sa prunelle.
Elle était triste, mais forte et résolue, et belle surtout, et belle autant que put l'être jamais la fille d'un homme!
Elle se remit au-devant de Jermyn.
— Nous verrons si Mac-Piarmid sait combattre les femmes, prononça-t-elle avec sa dignité de reine. — Percy Moriimer est sous ma protection; c'est moi qui lui ai trouvé cet asile... Je défendrai le seuil de cette chambre comme un soldat, et si vous parvenez à le franchir, c'est que je serai morte.
Un flux d'angoisse plus navrante monta au cœur de Jermyn, dont les traits pâlis se contractèrent.
Sa poitrine rendit un gémissement.
— Mon Dieu ! mon Dieu î murmura-t-il audedansde lui-même; que d'amour!...
Lui qui n'avait jamais obtenu un regard! lui, le malheureux, écrasé sous sa passion dédaignée, il mesurait l'accès de cette tendresse dont il n'était point l'objet, comme le mendiant affamé des pauvres campagnes du Connaught contemple la prodigue opulence d'un landlord!
Chaque pièce d'or dissipée par le grand seigneur suffirait à l'existence de l'indigent pendant des semaines, et une parcelle de cet amour immense, là millième partie de ce dévouement passionné, eût mis tant d'allégresse dans l'àme ulcérée de Jermyn!
Oh! c'était le comble du martyre! il n'avait jamais si cruellemenl souffert, lui pour qui chaque heure, depuis de longs mois, était une amère souffrance !
En ce moment d'angoisse suprême, il voulut rendre mal pour mal, cl le bien-être de la vengeance satisfaite comprima le sanglot qui soulevait déjà sa poitrine.
11 fixa sur THeiress un regard dur et tout plein de sanglantes menaces.
— Mac-Diarmid ne sait point combattre les femmes, dit-il. — Laissez-là cette arme inutile, noble Heiress... votre chambre est un asile sacré pour moi. . mais il faudra bien que le major saxon sorte de votre chambre.
Une lueur d'espoir éclaira les traits d'Ellen. — Un répit, c'était le salul peut-être, car les Mac- Diarmid allaient revenir, et sa voix est bien puissante sur les fils du vieux Mill's.
Jermyn lut cette pensée sur son front , et sa bouche se plissa en un sourire cruel.
— N'espérez pas, dit-il en élevant la voix davantage;— moi qui ai si longlt^mps espéré en vain, je sais combien cela fait souffrir!... Nos frères reviendront , c'est vrai ; — mais le Saxon mourra !
Son regard était clair et perçant; il descendait jusqu'au fond du cœur d'Ellen et le blessait.
— Ne vous souvient-il plus déjà, reprit-il, mettant à railler ce qui lui restait de Ibrces — ne vous souvient-il plus de notre entrevue de la nuit dernière?... C'était ici, à la même place et à la même heure,... j'étais brise de désespoir comme maintenant, mais vous, vous étiez forte, noble Ellen, forte de mon amour et de ma folie, sans pitié pour moi, comme toujours, et ne songeant qu'à cet homme qui vous a volé votre cœur! — Le feu
brûlait sur Ranach-Head... j'étais seul dans la maison de notre père et chargé de garder votre sommeil... On m'avait confié un secret d'où dépend la vie de nos frères et des milliers d'autres vies... Vous êtes venue; vous avez abusé de ma faiblesse; vous avez violemment ouvert mon cœur, qui n'a pas su se défendre, et qui vous a livré son secret !
Jermyn s'arrêta; sa voix éclatait, inégale et lassée.
-7- C'était pouriui, pour lui toujours! continuat-il en menaçant la porte de son doigt étendu — c'était pour sauver Mortimcr, et vous l'avez sauvé !... mais vous l'avez perdu!
Jermyn s'arrêta encore. — Ellen le regardait, comprenant à demi et saisie d'une terreur nouvelle.
Jermyn poursuivit, jouissant avidement de sa détresse.
— Vous l'avez perdu! vous l'avez perdu! Ah! ah! noble Ellen, vous avez le secret des Molly- Maguires, et vous aimez cet homme ! — Vous l'aimez tant que vous lui avez donné place sur votre lit de vierge, vous, la fille chaste et pure des grands lords!... Nos frères vont revenir.
Ellen baissa la tête, et son arme s'échappa de ses mains.
Jermyn poursuivait en se pressant, comme s'il eût craint de n'avoir pas la force d'achever.
— Souhaitez- vous encore qu'ils reviennent, noble Heiress?,.. Ils sont tous ribbonmen , et cet homme, qui est leur ennemi mortel, est désormais en possession de leur secret!
— Sur mon salut, Germyn , murmura Ellen
."). OllIT. r»F. MIJJI IT. 5
dont la voix avait perdu déjà sa fermeté fière, — je n'ai rien dit, je vous le jure!
— Vous croiront-ils?... Moi, je ne vous crois pas.
— Je vous le jure! je vous le jure! répétait Ellen, vaincue.
— Vous l'aimez tant, dit Jermyn, qui, brisé par une lutte trop longue, se sentait chanceler et défaillir, mais qui tombait vainqueur et qui triomphait avec un emportement sauvage; — cachet-on quelque chose à son amant et à son maître?... Il est là, noble Ellen, dans votre chambre où nul homme n'a jamais pénétré... Ah! je vous le dis, je vous le dis, nos frères vont revenir!
Un instant auparavant, Ellen n'eût point voulu croire que sa terreur pouvait grandir encore et devenir plus accablante; elle se trompait. Devant Jermyn seul, un vague espoir lui restait toujours, parce qu'elle savait que Jermyn était son esclave; — mais les Mac-Diarmid, qu'elle attendait naguère si impatiemment, comment les persuader ou les fléchir? Jermyn avait raison, tout l'accusait, et chacun devait croire que ce secret terrible, arraché au plus jeune des fils du vieux MilTs, n'était déjà plus le sien!
Or, ce secret divulgué, c'était la mort...
Ces pensées l'envahirent avec une si soudaine violence, que tout son courage l'abandonna. — Elle ne se sentait plus la force de combattre. — Elle tomba sur ses genoux, les mains jointes et les yeux au'ciel, en répétant machinalement :
— Je vous le jure! je vous le jure!
Jermyn ne se soutenait plus, mais il souriait.
— Et l'Heiress, affolée par ce sourire implacable,
voyait, couché au devant d'elle, le corps pâle du major assassiné...
— Pitié! dit-elle, en s'appuyant des deux mains sur le sol poudreux de la salle commune; — au nom de Dieu ! pitié! pitié!...
Jermyi), qui chancelait, marcha jusqu'à la table, à l'angle de laquelle il se soutint. — Satis cesser de contempler Ellen et de sourire, il se laissa choir sur l'un des bancs de bois.
Ellen se traîna sur ses genoux jusqu'à lui; elle murmurait sans savoir des paroles suppliantes. — Quand elle eut atteint la table, elle baisa les vêtements de Jermyn en pleurant.
Celui-ci détourna enfin son regard et cessa de sourire.
Ellen disait :
— Je vous en prie, je vous en prie, mon frère!... au nom de notre amitié passée!... au nom de notre vieux père qui nous aime tant tous les deux!...
Jermyn gardait le silence. — Ellen reprenait :
— Mon frère, écoutez-moi et ne me repoussez pas!... Mon Dieu, vous étiez si bon autrefois!... Ne vous souvenez-vous plus de nos joies partagées, alors que nous étions enfants?... Vous me disiez : Ellen, je vous protégerai... je vous aimerai toujours... toujours!
Le dernier des Mac-Diarmid ne répondait point encore, mais on entendait sa respiration siffler péniblement dans sa poitrine, et THeiress, qui s'accrochait à son bras, sentait la chair tressaillir sous l'étoffe épaisse de son vêtement.
Un peu (le courage brilla dans ses yeux chargés de larmes.
— Et maintenant, reprit-elle, vous voulez me tuer!... Ah! Jermyn, Jermyn ! voilà longtemps que je pleure, et vous me laissez pleurer.
Un murmure indistinct sortit des lèvres de Jermyn.
Ellen se releva lentement et s'assit derrière lui sur un banc.
Elle lui entoura la taille de ses deux bras.
— Mon frère, mon frère aimé! reprit-elle plus vivement, car l'espoir revenait, — n'aurez-vous point compassion de moi?... Je sais que vous avez bien souffert... souvent j'ai surpris vos regards qui se fixaient sur moi tristement... je devinais votre cœur, Jermyn, et votre peine me gagnait, car je n'ai jamais oublié, moi, nos tendresses d'enfant et nos naïfs bonheurs!... hélas! il n'en est pas ainsi de vous! vous me voyez mourante à vos pieds, et vous restez impitoyable!... Mon frère, mon frère, je souffre bien pourtant, moi aussi!... je souffre plus que vous n'avez jamais souffert!
Elle s'interrompit tout à coup, parce qu'une larme brûlante venait de tomber sur sa main...
L'expression de sa physionomie changea comme par enchantement. — Elle était femme, elle devina sa victoire. — Sa paupière, alourdie par le découragement, releva tout à coup ses longs cils humides, et découvrit sa prunelle ranimée qui fêtait son triomphe.
Elle avança la tète doucement pour tâcher de voir la figure de Jermyn, mais elle ne put; les longs cheveux blonds du jeune homme retom-
Ses yeux se noyèrent; il poussa un long soupir et s'aflaissa sur le sol livide et froid comme un cadavre...
EUen se redressa superbe. Son œil avait repris son calme souverain. — Elle couvrit le dernier des Mac-Diarmid d'un regard- de pilié. Sa main essuya sans y penser la place que le baiser de Jermyn avait brûlée. Elle prit la chandelle de jonc et rentra dans sa cbambie, laissant Mac-Diarmid étendu sur le sol de la salle commune.
Le major dormait toujours, et son sommeil était tranquille. Ellen le baisa au front, comme si elle eût voulu se payer de la torture essuyée pour l'amour de lui. Puis elle s'agenouilla et l'adora...