LE MONSTRE
On voyait encore briller dans la nuit deux ou trois de ces lumières mouvantes quEllen avait aperçues par la fenêtre de la ferme.
Elles marchaient lentement, parties de divers points, et se dirigeant vers un but commun , situé tout au fond de la vallée.
Ce but était le cimetière de la paroisse de Knockderry, qui se cachait derrière la petite église et les maisons du village. — A mesure que les lumières mouvantes arrivaient à l'angle de cette église, elles disparaissaient aux regards.
Bientôt il n'en resta plus que deux en vue de la ferme. — Au bout de quelques secondes, on n'en vit plus qu'une, qui disparut à son tour.
La nuit sombre et sans lune étendait partout
sur la campagne son voile impénétrable. — Les maisons qui élaient restées éclairées depuis le soir de la veille avaient successivement éteint les chandelles de jonc qui brûlaient autour du lit des morts.
Le feu de Ranach-Head ne brillait point celte nuit. — Tout était noir, et l'on ne distinguait dans l'obscurité uniforme que la brume grisâtre qui dessinait vaguement les contours du Corrib.
Mais aussitôt qu'on arrivait à l'angle formé par la petite église de Knockderry, les ténèbres s'éclairaient de nouveau. — Les points lumineux qui avaient brillé çà et là durant la première moitié de la nuit dans la campagne n'avaient fait que changer de place et s'étaient rassemblés dans le cimetière catholique.
Il y avait là dix ou douze cierges allumés et autant de fosses ouvertes.
Autour de chaque fosse un double rang d'hommes et de femmes s'agenouillait.
Les femmes priaient. — Les hommes priaient et veillaient, le fusil sur l'épaule.
Les trois prêtres de Knockderry allaient d'un cercueil à l'autre, récitant à la haie les prières consacrées. — Le jour approchait, et les premières lueurs du crépuscule devaient trouver le cimetière vide.
On se pressait; il y avait bien des psaumes à dire, et l'aube arrive vile après les courtes nuits d'été...
Le cinjetière de Knockderry était un simple champ couvert d'un tapis d'herbe touiîue. Quelques croix de pierre, à demi ruinées, s'élevaient
çà et là, couverU's d'antiques inscriptions. — Entre ces monuments d'un autre âge, il y avait des ruines toutes neuves : de pauvres croix de bois à peine équarries et dont la pluie avait efl'acé les étiquettes funèbres. — i^oint n'est besoin de dire qu'on ne voyait là aucune tombe luxueuse. Le plus ricbe habitant de Knockderry a trop de peine à vivre pour que sa mon soit fastueuse. L'homme de la pauvre cabane humide et nue ne demande qu'un trou dans la terre pour sa dernière demeure, — un peu de gazon vert pour couvrir sa tombe, — et de bonnes prières dites à Dieu par les coeurs aimés.
Malgré l'absence de tout monument, malgré l'apparence maigre et chélive des quelques arbres qui levaient à trois ou quatre pieds du sol leurs rameaux indigents, le cimetière de Knockderry présentait à cette heure un spectacle imposant et solennel.
A la faible lumière des cierges de jonc, les groupes agenouillés prenaient un aspect étrange, — les sévères draperies des manies rouges tranchaient parmi la sombre foule des carricks; les canons noirs des fusils scintillaient faiblement dans la nuit; — c'étaient partout tètes découvertes et inclinées que voilait l abondance inculte des grandes cheyelures celtiques.
De chaque groupe s'élevait le chant grave et mesuré de la liihurgie romaine; — çà et là, dans l'intervalle des strophes, éclataient quelques sanglots étouffés, le cri déchirant d'une mère, la plainte d'un orphelin, le dernier cri d'un amour brisé.
Cela était triste jusqu'à fendre le cœur.
Quelquefois la voix d'un prêtre s'élevait, enseignant la résignalion et recommandant l'espérance en un monde meilleur. — Les pleurs se séchaient à ces paroles consolantes, et quand le prêtre s'éloignait pour porter aux groupes voisins l'aide désirée de son saint ministère, les pleurs revenaient plus abondants, les plaintes éclataient plus désespérées.
Un seul groupe se taisait au milieu de ce concert lugubre. Il était composé de quatre hommes jeur.es et forts qui entouraient, debout, un cercueil auprès duquel deux femmes s'agenouillaient.
C'étaient les quatre Mac-Diarraid qui priaient silencieusement pour leur frère mort.
Les oraisons cependant étaient achevées. On entendit successivement, de toutes parts, le son étouffé des cercueils, touchant le fond des fosses,
— puis cet autre bruit sourd, que rien n'efface du cœur : le bruit de la première motte de terre qui résonne sur la planche funèbre...
La tâche commune était achevée. Tous les morts dormaient dans leur dernier asile. On disposa sur les fosses remplies des pièces de gazon coupées à l'avance, et le lapis de verdure qui recouvrait le sol du cimetière redevint uniforme.
— Toute trace de Tinhumation récente avait disparu.
Les prêtres s'éloignèrent. — Après leur départ, les femmes reprirent à pas lents le chemin de leurs demeures.
Les cierges s'éteignirent.
Les hommes se rassemblèrent eu <j;rou|)es serrés sous les murs noirs de la vieille église.
— C'étaieul de bons cœurs el de braves Irlandais! dit Mickey au milieu du silence profond qui régnait dans le cimetière; — il faudra les venger.
Plusieurs hommes se détachèrent du groupe, et profitèrent de robscurilé pour faire retraite.
Les autres restèrent ; mais personne ne répondit à l'appel de Mickey.
— Sommes-nous des lâches? reprit celui-ci,
— et oublierons-nous le cercueil de nos frères?...
— N'y a-t-il pas assez de morts sous le gazon ? demanda une voix.
— C'est un jour maudit, dit Patrick Mac-Duff avec découragement , — que celui où les pauvres gens d'Irlande osent attaquer les Saxons!
Un murmure approbateur accueillit ces paroles.
— En même temps le groupe diminué se divisa en deux paris.
La plus considérable s'éloigna des Mac-Diarmid; les autres, au nombre d'une vingtaine, se rapprochèrent des quatre frères.
— Nous ferons ce que vous voudrez, Mac- Diarmid, dirent-ils, — les morts aiment la vengeance, et nous sommes prêts à venger nos morts.
— Allez-vous-en ! cria rudement Mickey à ceux qui hésitaient; — ceux qui sont là sous la terre regrettent maintenant d'avoir aimé des Lâches!
Quelques-uns obéirent; d'autres se rapprochèrent, et tous ceux qui restaient sous le mur noir de l'église se prirent par la main et jurèrent de venger les morts
Nous revenons aux premières heures de celle nuit.
Dans la retraite que le pauvre Pat s'était arrangée au rez-de-chaussée d'une des tours de Diarmid, Morris était assis sur une escahelle et dormait, la tète renversée contre la muraille humide. — On voyait à sa pose que le sommeil l'avait surpris à l'improvisle au milieu d'une veille laborieuse. De loin il semblait penser encore, et sa tète gardait l'allilude de la méditation.
Mais de près on ne pouvait s'y tromper. A la lueur d'une branche résineuse qui brûlait dans un coin , on pouvait voir les nobles traits du jeune maître tirés par la fatigue el affaissés en une sorte d'engourdissement.
Plus il avait lutté, plus son repos était profond, après tant d'émotions el de lassitude, — C'était comme une léthargie. H n'avait point ce souffle laborieux et fort qui annonce d'ordinaire le sommeil profond; sa respiration tombait sans bruit de ses lèvres entr'ouveries. Chacun de ses muscles reposait dans une immobilité complète, saisi, comme son esprit et sa volonté, par celte torpeur imprévue.
La retraite de Pat était un grand trou de forme ronde, dont le pavé de pierre polie disparaissait sous une épaisse couche de poussière. C'avait été autrefois une salle habitée par de plus nobles hôtes, car les murailles gardaient des traces de sculpture, et quelques pierres qui branlaient dans le mur montraient encore des débris d'insignes guerriers et d'héroïques emblèmes.
Mais tout cela était bien vieux, bien effacé,
bien confus! L'œil de l'antiquaire aurait pu seul déchiffrer les lignes des antiques devises grattées par la main patiente du temps. Pour des regards profanes, tout avait en ce lieu un aspect misérable et désolé. Çà et là, le long des murailles dégradées, s'amoncelaient des décombres. Partout régnait une malpropreté repoussante. Une mousse immonde tapissait les fentes et les crevasses, blessures du vieil édifice, comme la gangrène emplit et souille les plaies humaines. — Les meurtrières étaient calfeutrées avec de la paille, mais le vent de mer, repoussé de ce côté, prenait sa revanche et se ruait à Tinlérieur par une fenêtre ronde où restaient quelques tronçons de barreaux de fer.
Il n'y avait pour tous meubles que le billot oii dorAiait Morris, et une litière de paille humide servant de couche au bon garçon Pat.
Au centre de la pièce , qui se trouvait déblayée à peu près, on voyait quelques tisons éteints auprès d'une petite marmite de terre.
Deux ou trois images de saints, dont l'humidité avait rongé les couleurs, étaient collées aux pierres de la muraille.
Au-dessus de la litière pendaient un couteau, un bâton et une pipe. — Un peu plus loin, des pains d'avoine étaient entassés auprès d'un trésor de pommes de terre saines. A cette époque de l'année, qui rentre dans le néfaste bmjing limes (l), une pareille provision était une fortune.
(1) On appelle ainsi cette période d'affreuse disette qui désoie la plupart dos ronilés de Tlflande, elin;ii:- juinée ré-
el l'on n'en eût point trouvé de pareille dans les
fermes les plus riches du voisinage.
Le trou lui-même, si laid qu'il puisse paraître au lecteur, était mieux clos et moins humide que la plupart des pauvres cabanes aux murailles de boue qui font la demeure des Irlandais campagnards.
De sorte que le bon Pat était, en définitive, un homme très-bien logé. — Avec son ample provision de pains davoine et quelques cruches de polteen. cachées là-bas sous les décombres, il avait de quoi être heureux dans la vie comme le poisson dans Teau.
Mais que d'amertume, hélas! empoisonnait ce bonheur! — Crackenwel d'un côté, les Molly- Maguires de l'autre, et enfin ce monstre , habitant ténébreux des ruines de Diarmid, qu'il était obligé de nourrir!...
Le pauvre Pat payait cher son bien-être. Si Crackenwel apprenait quelque jour ses accointances avec les Molly-Maguires, Pat savait bien qu'il serait pendu.
Il n'avait point a espérer un sort meilleur de la part des ribbonmen, et il se doutait bien que le monstre, las de dévorer toujours des pains d'avoine, avait grand appétit de sa pauvre chaire.
C'étaient trois menaces suspendues sur sa têleî — En attendant, le bon Pat buvait el mangeait de son mieux, tremblant toujours et n'engraissant point.
gulièrement , au moment où le? porinnes de terre germent el ne sont \\\\h mangenbles.
Morris Mac-Diarmid était seul nu rez-de-chau';sée de la tour. La couche de Pat restait vide, et la branche de pin achevait de se consumer, éclairant vaguement les objets de ses lueurs rougeâtres et tremblantes.
Tout était silencieux au dedans et au dehors. On n'entendait que le bruit lointain de la mer brisant sur les écueils et le sifflement plaintif du vent qui gémissait parmi les ruines. — C«js bruits réguliers et monotones berçaient le repos de Morris, loin de le troubler.
Il y avait longtemps déjà qu'il dormait. Il s'était assis à celle place à la chute du jour, réclamant l'hospitalité de Pat et lui demandant quelques vivres pour restaurer ses forces épuisées. — Outre que Pat n'était point un méchant homme, il n'avait garde de rien refuser au jeune maître, qu'il connaissait pour un des chefs des ribbonmen. 11 lui avait prodigué les soins hospitaliers, et son wisky avait réchauffé les sens abattus de Morris.
— Ya-t-en au château, lui dit ce dernier après avoir bu et mangé.
Pat revenait du bog de Glare-Gahvay, où il s'était prudemment caché dans un trou pendant la bataille.
— Arrahl grommela l-il, — je suis bien las, Mac-Diarmid!... Vous savez si nous avons dormi la nuit dernière, et toute la journée nous avons travaillé de l'autre côté du lacî... Ah! Jésus! Jésus! il y a plus d'un bon garçon là-bas qui dort dans Ips herbes du bog!...
Pat frissonnait encore en songeant que, sans sa
prudence, il aurait pu rester lui aussi dans les herbes du bog.
Morris ne l'enlendait pas.
— J'ai fait ce que j*ai pu, pensait-il; — mais j'étais tout seul ! Je n'ai pas trouvé un ami sur ma route... Comment écarter celte armée de valets qui me barraient le passage?... Te souviens-tu de Jessy O'Brien, Pat? ajouta-l-il tout haut.
— Ma bouchai! la pauvre chère enfant!... si je m'en souviens, oh! certes!
Morris ouvrit la bouche, comme pour continuer ce sujet entamé brusquement. Ses yeux eurent un éclair et le sang revint à sa joue. — Mais il ne parla point, et sa paupière alourdie se baissa de nouveau.
— Va au château de Montralh, reprit-il. — Une femme étrangère y est arrivée aujourd'hui... il faut que tu saches d'où elle vient et qui elle est.
— Ça pourrait se faire demain matin! murmura Pat en jetant un long regard d'envie sur la paille de sa couche.
— Il faut que lu interroges les valets de Montrath , poursuivit Morris. — Ah! je le donnerais ma part de la ferme , mon garçon , et tout ce que je possède au monde si tu parvenais à savoir où ils ont caché la pauvre Jessy!
— IS'est-elle donc pas morte? demanda Pat. Morris de\inl plus pâle, et sa tète se pencha.
— Je ne sais! murmura-t-il ; — mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de nous !
Pat le regardait curieusement. — Morris se redressa tout à coup, et frappa du pied avec impatience.