‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 20 sur 35 · QDITT. PF, MnClT · texte numérisé non relu

QDITT. PF, MnClT

Tu n'es pas parti encore! s'écria-t-il. — Je le dis qu'il y a une pauvre douce créature qui se meurt en m'appelantà son aide!... Qui sait ce que valent les minutes en ce moment!... Va donc, malheureux, va donc vite!... Tu interrogeras, lu écouteras, tu devineras... Si je pouvais pénétrer dans ce château maudit!...

Pat héi-itait.

— Il faut demander où est la petite Jessy? dit-il.

— Non, sur ta vie!... s'écria Morris. — Si elle est à Montrath, ils la tueraient... H faut savoir le nom de cette étrangère... et il faut revenir bien vite m'apprendre ce que tu auras su.

Pat caressa une dernière fois du regard son bon lit de paille, puis il sortit, n'osant désobéir...

Morris, resté assis sur un billot, écoutait les pas de l'ancien valet de ferme, qui s'éloignait dans la direction de Montrath, et dont il accusait déjà la lenteur.

Morris était accablé par la fatigue physique presque autant que par le découragement. Il y avait plusieurs nuits qu'il n'avait fermé l'œil; car, avant ce choc qui avait réveillé violemment sa passion assoupie, et détourné complètement le cours de ses efforts , il avait dépensé sa vigueur avec un dévouement prodigue, et s'était pris corps à corps avec une tâche au-dessus de la force d'un homme. Il avait donné à l'Irlande sa vie tout entière, ses jours et ses nuits.

Le cri de détresse de la pauvre Jessy, entendu tout à coup, avait parlé plus haut à son cœur que la voix de la patrie. Il oubliait tout maintenant

pour se donner à Jessy qui l'appelait, mourante. Mais, outre que nulle voie de salut ne se présentait où il pût marcher assurément et vite, les forces de son àme et celles de son corps faisaient défaut à la fois.

Sa vaillante jeunesse se fût bientôt réchauffée au (moindre rayon d'espoir. L'espoir manquait comme tout le reste. — C'était un cri d'asronie entendu dans une nuit sombre. — Morris ne savait où diriger son effort aveugle; il ne savait de quel côté presser son pas alourdi par la fatigue.

Toute cette journée s'était écoulée pour lui en vaines tentatives. L'affaire du bog de Clare-Galway avait éloigné de sa route tous ceux qui auraient pu lui venir en aide; ilavait cherché inutilement ses frères et ses amis.

Seul et sans se rendre compte de l'espoir confus qui le guidait, il s'était présenté à la porte du châieau de Montrath.

Il devinait que là était cette femme rencontrée au pied du cap Ranach , cette femme aux mains de qui, dans la matinée, il avait arraché le pauvre manuscrit de Jessy, — cette femme qui savait sans doute où se mourait sa fiancée.

En tout autre pays, un homme dans la position de Morris Mac-Diarmid eût songé à la justice et appelé les magistrats à son secours.

Cette plainte, écrite avec du sang sur des lambeaux de linge , eût été partout ailleurs un moyen suflOsant d'arriver à la découverte de la vérité.

Mais en Irlande le paysan catholique n'espère point en l'équité du juge protestant. — Montrath était un lord, le landlord le plus riche de tout le

Connaughl; il exerçait sur les aulorilés de Gal- >vay uue influence que yicrsonne ne pouvait ignorer.

Morris ne songea même pas à faire appel à celle magislrature aveugle et inique dont la main s'appesantissait depuis de longs mois sur son vieux père innocent.

Il n'avait foi qu'en lui-même. — fi voulait voir celte femme, l'interroger, la supplier, la contraindre.

A la porte du château, les valets de Montrath l'avaient arrêté.

Il avait demandé cet Irlandais, ami de son enfance, (lue la misère avait fait le domestique d'un Saxon. Mais cet homme avait habité Londres trop longtemps; il ne voulait plus ou il n'osait plus se souvenir. •

La livrée de milord s'était sincèrement réjouie de l'embarras du pauvre Morris. On avait raillé ses longs cheveux, son carrick, son chapeau rond à bords étroits, et tous ces détails de costume qui font reconnaître le paddy. — Ce costume; Morris le portail fièrement , et l'on n'eût point trouvé sous les fracs noirs des dandys de Pallmall de si noble tournure que la sienne. — Mais Londres, non coulent d'opprimer, bafouera éternellement ce peuple, qui pousse le ridicule jusqu'à mourir de lai m.

Morris eut bien la pensée de se frayer un passage par la force à travers celte armée de valets; mais, une fois entré, pourrait-il ressortir? Plus il se voyait seul, plus il craignait de tomber, captif ou mort, dans cette lulle où personne après

lui ne (.levait prendre la défense de la pauvre récluse.

Ses frères ne savaient rien encore du sort de Jessy. Morris se disait que risquer en ce moment sa vie ou sa liberté, c'était jouer sur la plus précaire de toutes les chances le dernier espoir de Jessy O'Brien.

Et cependant il fallait agir, car le retard aussi était le désespoir.

Il quittait la porte du cbâteau , sourd aux moqueries des grooms qui le suivaient le long de l'avenue; il courait comme un fou par la campagne déserte, cherchant ses amis absents.

Personne! — Il revenait vers Montra th,oiî l'appelait toujours une mystérieuse impulsion. Il savait bien qu'il n'en pourrait point franchir le seuil, mais il approchait le plus près possible; il glissait son regard avide chaque fois qu'on ouvrait les portes. — Sa raison , si lucide et si ferme d'ordinaire, avait cédé; il ne se rendait point compte de ses actions, et, à mesure que s'écoulaient ces heures de tortures désespérées, il arrivait à n'avoir d'autre guide qu'un instinct de plus en plus confus.

Il allait absorbé par son mal. Ses yeux hagards ne voyaient point, ses oreilles n'entendaient plus.

Au milieu de tout ce trouble, une voix s'élevait dans son cœur et criait le nom de Jessy. Il se redressait à ce choc; pour un instant il retrouvait le pouvoir d'interroger sa situation, mais il n'y voyait rien que navrâmes menaces et inévitables mal hoc rs.

ï^1^f(>îs la pcîïsée de Jessy rair-enail en lui la

pensée de son père; le vieux Mill's aimait tant sa fille d'adoption ! — C'était le lendemain que les juges proiestanis devaient prononcer la sentence du vieillard.

Morris ne pouvait abandonner son vieux père en cette épreuve suprême. C'était là encore une agonie; car la Thémis irlandaise tient la corde d'une main, de l'autre le glaive; elle n'a point de balance.

La journée se passa. La nuit venue, Morris, qui était trop accablé pour s'éloigner beaucoup du château de Montratli, se réfugia dans les ruines de Diarmid.

Après le départ de Pat, il voulut réfléchir encore et demander des ressources à son esprit épuisé. — L'image de son père et celle de sa fian cée vinrent ensemble le visiter. Il vit l'austère et doux visage du vieillard que semblait éclairer celle auréole divine des saints qui vont mourir. Il vil les traits charmants de Jessy, pâlis par son martyre, mais gardant une suavité sereine, et souriant à la mort...

Il eut ce rêve laborieux des gens que la fatique écrase. — Il n'était pas endormi encore; ses paupières étaient alourdies et il ne semait plus ses membres, saisis par une sorte de torpeur.

Et il se disait : — Je travaille, je travaille... je vais... je m'efforce...

Il croyait se mouvoir et continuer son vain labeur de la journée.

Jessy et Mill's, qu'il voyait toujours, aiguillonnaient sa lassitude. — Il travaillait, il travaillait...

Puis sa paupière cessa de battre; son corps de-

vint immobile comme un bloc de marbre; le rêve lui-même s'enfuit : son sommeil était de l'anéanlissemeni.

Pat, pendant cela, était installé à la table des valels de Montralli. Sa bouiîoune figure nii avait valu le meiileiir accueil. Grooms et laquais faisaient assaut, à son endroit, de lourdes plaisanteries britanniques, — Paine se fâchait point; il buvait et il mangeait pour huit jours. Plus on le raillait, plus il semblait joyeux, et c'était merveille de voir sa mine futée et pateline, au milieu des pesantes physionomies des domestiques anglais. Son sourire obséquieux, où perçait une nuance de malice, faisait perpétuellement le tour de la table, il remuait sans cesse, il enfilait l'une après l'autre toutes les exclamations irlandaises, qu'il prononçait avec respect et d'un ton d'admiration.

Les grooms, cartonnés dans leur livrée, suivaient ses mouvements sans fléchir le cou, sans plier le torse, se tournant tout d'une pièce comme des soldais de bois et riant ce rire guttural des Londonncrs,qui est juste trois fois plus triste que les sanglots des autres hommes.

Tout en mangeant, buvant, caquetant et flattant le pauvre Pat accomplissait assez bien la mission à lui confiée par Morris. Au beau milieu de son bavardage admiratif et flagorneur, il plaçait des questions auxquelles la roide valetaille répondait à peu près. Il logeait ce qu'il apprenait ainsi dans le meilleur coin de sa mémoire, et continuait à dévorer pour éloigner jusqu'à l'ombre du soupçon.

En définitive, Pat n'était point un mauvais

éclaireur. Il ne pouvait pas en apprendre bien long, piirce que les valets de Montraih n'étaient pas initiés aux secrets de leur majlre; mais il apprit tout ce que les valets savaient, et d'un espion nul ne peut exiger davantage.

Quand il prit congé de ses hôtes, on lui versa un verre d'oau-devie de France qui contenait bien une demi- pinte. — Pal le but religieusement à la santé de la compagnie.

Puis il sortit, escorté par les vivats des grooms, qui suivirent longtemps dans l'obscurité sa marche chancelante.

Pat était resté trois ou quatre heures au château. Au moment où il sortait, les maîtres deMontrath achevaient leur veillée. Mary Wood se couchait ivre; Francès et lady Georgina se retiraient ensemble pour causer longuement et avec terreur des événements de la journée.

Leord George enfin s'enfermait avec son intendant et conseiller Crackenwell, afin de lui demander un moyen de sortir de crise.

Mary Wood attendait toujours ses deux mille livres que le lord, à bout de ressources, n'avait pu lui fournir. Elle lui avait donné jusqu'au lendemain malin pour dernier délai.

Montrath n'avait pas à sa disposition le quart de la somme, et il savait que la colère de l'ancienne servante ne ménagerait rien.

Morris dormait toujours Les murmures du dehors berçaient son sommeil profond. — A de longs intervalles, parmi les bruits uniformes de la mer et du vent, un autre bruit se faisait qui semblait sortir de l'intérieur des ruines.

H eût élc dilïicile de reconnaître la nature de ces sons qui arrivaient, brisés et dénaturés par les mille échos du vieil édiîicc.

Quand le vent faisait trêve pourtant, et qu'ils venaient s'élever dans le silence, on î\.urait cru distinguer comme une plainte, assourdie et grossie à la fois par de mystérieux effets d'acoustique.

Cela durait quelques secondes, puis tout se taisait, et l'on n'entendait plus que la voix loinlaine de la lame déferlant contre les rochers du rivage...

Pat ouvrit sa porte de planches vermoulues, en un de ces instants où les vieilles ruinés redevenaient muettes. Il avait les cheveux épars et la démarche avinée. Son maigre visage était pourpre.

— Och! Mac-Diarmid, dit-il, — j'aurais voulu vous voir là-bas, mon fils!... si vous saviez ce qu'ils mangent ces maudits Saxons de l'enfer... et ce qu'ils boivent, ma bouchai!... Arrah! arrahl Qu'est-ce qu'il y a donc sur la table de Sa Seigneurie?

Le sommeil accable de Morris était trop profond pour que la voix de Pat pût affecter son oreille.

La branche de pin était éteinte, et il régnait dans la salle une obscurité complète.

— Holà! Morris, reprit le bon Pat, — n'êtesvous plus là, mon garçon? Je sais le nom de la femme et bien d'autres encore... Ochî mon bon fils, vous ne serez *pas fâché de m'avoir envoyé làbas, je vous le promets bien !

Morris ne réponfjil pas.

l'at s'avanva en tàtonii;uil le long des murs,

jusqu'à la couche de paille où il croyait Morris étendu.

Personne! grommela-t-il; — oh 1 le bon wisky de France!... Morris, mon chéri, où êies-vous?... et de la viande comme un jour de Noël!

Le silence continuait. — l*at battit le briquet pour rallumer la branche de pin. Au moment où son bois mort s'enflammait, cette voix inconnue qui gémissait dans les ruines se fit entendre tout à coup.

La figure empourprée du paysan devint livide.

La branche de pin qui prenait fou s'échappa de ses mains et tomba sur le sol humide, où elle s'éteignit.

A. sa lueur, qui avait brillé durant une seconde, Pal venait de voir Morris Mac-Diarmid toujours assis à la même place, immobile, pâle et la tète renversée contre la muraille.

Les yeux de l'ancien garçon de ferme, démesurément ouverts, semblaient prêts à saillir hors de leurs orbites.

— Le monstre ! murmura-t-il d'une voix étouffée.— Jésus! sainte vierge Marie! oh! bon sâint Patrick! II sera venu et il aura étranglé le pauvre Morris!...

Il faisait noir comme dans un four, et Pat n'osait plus rallumer la branche de pin.

— Malheureux! malheureux! reprit-il. — Il devait avoir grand'faim, car voilà trois jours que je l'ai oublié!

Depuis trois jours en effet, le pauvre Pat, absorbé par ses hautes préoccupations politiques, avait négligé les devoirs de sa charge, et refusé

pâture au monstre nourri par l'intendant Cirackenwell.

Le monstre devait avoir grand'faim! — et Pat, qui venait d'enlendre sa plainte, trouvait que sa voix était considérablement affaiblie.

Kn ce premier moment de terreur, rien n'eût pu l'engager à porter immédiatement au nionstre sa nourriture quotidienne. — Il s'assit sur la paille, tremblant de tous ses membres, et se boucha les oreilles pour ne plus entendre celte plainte qui l'épouvantait.

Mais au bout de quelques secondes, il se dressa sur ses pieds comme si on lui eût enfoncé un aiguillon dans la chair.

— Ah! Jé.susî dil-iî; — ah! saint Patrick, mon bon seigneur!... Si je le laisse mourir, je serai pendu!

Après quelques heures de délices et d'oubli, le malheureux Pat se retrouvait entre les cornes plus menaçantes de son terrible dilemme. — La dent du monstre et la corde du gibet de Galway.

— Morris, reprit-il, — mon ami cher... si vous n'êtes pas mort, venez à mon secours!

Toujours le même silence. — Pal sentit son cœur défaillir; mais c'est en ces moments extrêmes que surgissent les résolutions vaillantes. Pat trouva du courage tout au fond de sa frayeur.

11 se traîna sur les mains et sur les genoux jusqu'aux pains d'avoine amoncelés. Il en choisit trois des plus gros pour dédommager en une seule fois le monstre du long jeûne où il l'avait laissé.

Muni de ses trois pains et d'une cruche d'eau, il sortit par une petite porte communiquant avec

l'intérieur des ruines, et s'engagea tlims un couloir tortueux, encombré de débris.

Il était sans lumière. — Il monta l'escalier tournant de la tour qui formait l'angle du vieux cliâleau et pendait presque sur le vide à la pointe de Ranacli-Head.

Il pénétra dans une salle ouverte à tous vents et formant le premier étage de la tour. — Au centre de celte salle, il y avait une sorte de coffre enclavé dans le carreau. I*at y déposa les trois pains et la cruche d'eau bouchée. — 11 dénoua une corde fixée au mur, et l'on entendit crier des poulies.

En même temps le coffre descendit, laissant au milieu de la salle un trou de forme carrée.

Par ce trou, la voix des ruines, que nous avons entendue naguère, s'élança plus distincte et plus rapprochée.

C'était comme un cri humain ; mais ici, comme au rez-de-chaussée de la tour de Pat, les échos renvoyaient le son augmenté et faussé.

Le malheureux paysan se croyait sous la dent du monstre.

— Comme il hurle! se disait-il. — Oh! Seigneur, il est bien colère!

Et comme s'il eût espéré l'apaiser en s'accusant lui-même, il ajoutait de sa voix la plus pateline :

— Il a raison , ma bouchai!... trois jours sans manger!... je suis un malheureux coquin !

Pat sentit le coffre toucher le sol inférieur, et il se hàla de se pendre à la corde. Les poulies grincèrent en sens contraire : ic cri soulerrain redou-

bla, ei à travers la portée mugissante que lui prélait réclio on tlislinguait un accent de plainte (.iéclîiranle...

Le coffre revint au niveau du sol, après s'être vidé à Tétage inférieur, et boucha hermétiquement l'ouverture.

Pat respira louguen.enl. Jl n'était pas tout à fait rassuré, parce que la peur était chez lui une maladie originelle; mais son humilité s'évanouit iout à coup.

!1 montra le poing au monstre absent, en écarquillant les yeux d'une façon terrible.

— yabocUsh! béte damnée, dit-il, — si je le tenais par le cou une bonne fois, lu ne crierais plus jamais!

La plainte souterraine avait cessé de se faire entendre.

— 11 se tait, le méchant animal! pensa Pat judicieusement; — il dévore le bon pain que je lui donne, et qui ferait tant de profit à de pauvres chrétiens!... Ah! ma bouchai! si je n'avais pas peur d'être pendu!...

Tout en parlant, il regagnait l'esclier, dont il descendit les marches dégradées. Rentré dans sa retraite, il ralluma la branche de pin et trouva le courage de s'approcher de Morris.

Sa frayeur avait bien dissipé un peu les généreuses fumées de l'eau-de-vie de France, mais il était encore ivre à demi.

— Il s'est endormi là comme un bon garçon, murmura-t-il... Du dial)le si je ne le croyais pas uiort!... Och ! och ! c'est bien heureux ! je n'aurais pas aimé à passer la nuit auprès d'un cadavre!

Il regarda durant un instant le visage défait et accablé de Morris, puis il leva la main pour réveiller. — Mais il se ravisa.

— Il a grand besoin de repos et moi aussi, pensa-t-il. — Si je l'éveille, il va m'interroger pendant deux heures, et j'ai si bonne envie de dormir!...

Il bâilla et poursuivit :

— Reposez-vous, reposez-vous, Morris, pauvre chéri!... ce n'est pas moi qui voudrais vous éveiller, mon garçon !

Il bâilla encore, éteignit sa branche de pin , et se jeta sur la paille.

L'instant d'après, ses ronflements vigoureux se mêlaient aux sourds murmures du vent et de la mer

JessyO'Brien était étendue sur son lit, faible et brisée. Elle ne sentait plus les élancements aigus de la faim, parce que tous ses organes étaient engourdis par l'épuisement. Il y avait trois jours qu'on ne lui avait donné de nourriture. — Il y avait douze heures à peu près qu'elle avait sacrifié son dernier pain pour servir d'enveloppe au paquet de linge qui contenait sa plainte suprême. Au moment où elle avait jeté le pain par l'ouverture oblique de la meurtrière, elle éprouvait déjà toutes les tortures de la faim.

El il y avait douze heures!...

Elle tâchait de prier et de donner son âme entière à la pensée de Dieu. — Mais bien souvent l'image de Morris venait troubler sa méditation pieuse et lui parler des joies de la vie, à elle qui allait mourir.

En ces moments le désespoir combattait sa douce résignation. Un cri s'échappait de sa poiirino et s'enflait, grossi par les échos de la voûte ronde. — Elle appelait Morris à son secours, et elle demandait grâce à ses invisibles bourreaux.

Puis la pensée d'une vie meilleure, où elle retrouverait Morris, descendait comme un baume sur la blessure de son âme; elle se taisait, résignée, — jusqu'à ce qu'un autre élan de désespoir vînt secouer son agonie.

C'est vers le milieu de la nuit. — Elle entendit tout à coup au-dessus de sa tête ce bruit connu de poulies et de rouages que les échos sonores transformaient en un véritable fracas, et qui lui annonçait sa nourriture quotidienne, — ce bruit qu'elle attendait en vain depuis trois jours!

— Pitié! pitié! cria-t-elle, — au secours! au secours!

Elle mettait tout ce qui lui restait de force à pousser ce cri de détresse qui monta vers les hautes voûtes et s'enfla, répercuté à l'infini, jusqu'à produire une sorte de mugissement.

Nulie voix ne répondit à son appel. Un objet lourd tomba sur le sol, et les poulies crièrent de nouveau.

Jessy se tut, plus accablée. L'effort qu'elle venait de faire mettait le comble à son épuisement.

Il faisait nuit noire dans sa prison, mais elle savait qu'il y avait du pain à quelques pas d'elle.

Elle voulut se soulever sur sa couche, et ne put point y réussir. — Il fallait se hàler pourtant, car chaque minute augmentait sa faiblesse, et le retard c'était la mort.

— iOO —

Avec bien <le la peine el bien de la lenteur, elle se laissa glisser hors (ki lit et parvint à toucher le sol.

Elle tâcha de ramper, mais la terre froide glaçait son pauvre corps endolori. — Elle avançait si peu, si peu!...

De longues minutes s'écoulèrent, et c'est à peine si elle avait franchi la moitié de la dislance qui la séparait du pain, — de la vie!

— Mon Dieu! murmura-t-elle d'une voix qui se mourait ; mon Dieu ! un peu de force encore, afin que je vive assez pour le revoir.

Son souffle râlait; son cerveau était plein d'éblouissements sinistres...

Elle allait pourtant, elle allait; — sa main, tendue convulsivement, toucha la croûte rugueuse de l'un des pains d'avoine.

Elle poussa un faible cri de joie, et sa bouche ébaucha le nom de Morris. — Ce fut le dernier son. Tout se tut dans la tombe muette.

On n'entendit plus que ce murmure sourd et continu du dehors que la pauvre Jessy prenait pour le bruit incessant des rues de Londres.

Ce murmure, nous l'avons entendu naguère dans la retraite du pauvre Pat. C'étaient les voix mêlées du vent et de la nier, — du vent qui gémissait entre les ruines de Diarmid, de la mer brisant contre les écueils, au pied de Ranach- Head...

XXXVÏ.

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