LES E.NFANTS DE GIB
Le soleil venait de se lever, et ses rayons perçaient à grand'peine l'épais brouillard qui enveloppait les bogs, entre Ballyndeny et Tuam. Le jour pénétrait peu à peu dans la pauvre chaumière de Gib Roe.
Le coupeur de tourbe et ses deux enfants dormaient tous les trois sur leur mince litière de paille. La cabane présentait toujours son même aspect de misère : les lueurs du dehors pénétraient autant par les fissures des murailles que par la fenêtre ouverte; du moins on n'y avait pas soufFert de la faim depuis la veille, car on voyait, épars sur le sol, de nombreux débris de pain et des pelures de pommes de terre.
Quand les bonnes gens du Connaught font fi
des pelures, c'est que l'qbondance règne dans leur maison.
La lète de Gib restait encore dans l'ombre, tandis que les visages des deux enfants étendus à ses pieds commençaient à s'éclairer vivement. Leur sommeil souriait; l'innocence gaie de leur âge était sur leurs petites figures amaigries, mais contenles.
Le jour qui venait clialouiller leurs yeux, à travers leurs paupières closes, allait les éveiller bienlôt ; ils luttaient déjà contre un reste de sommeil, et leurs bras s'agitaient à l'aveugle, obéissant encore aux fantaisies de leurs rêves.
Paddy s'éveilla le premier; il s'assit sur la paille et se frotta les yeux.
— J'ai mangé hier! murmura-t-il avec bienêtre. — J'ai mangé tant que j'ai pu... Aujourd'hui, je mangerai encore; nous n'aurons plus faim jamais, jamais; notre père Gib l'a dit.
Il se tourna vers sa sœur qui dormait encore. La petite fille se faisait un oreiller de l'un de ses bras et tenait l'autre arrondi au-dessus de son front, comme pour garder ses yeux du jour déjà trop vif. Ce petit bras faible et délié montrait sa peau blanche à travers les mille trous des haillons qui le couvraient. Paddy passa ses doigts en riant par le plus large de ces trous, et pinça doucement la peau blanche.
Su se dressa sur son séant. — Son premier mouvement fut d'être triste et de toucher son estomac qui souffrait tous les jours au réveil.
Ce matin elle ne souffrait pas.
— Oh! uia s\jeui' Su, dit le gaiçoflj — c'est
fini!... il faut rire... Tu sais bien que nous o'aurons plus faim!
Une expression de bonheur se répandit sur les traits de la petite lille.
— C'est vrai! c'est vraiî répliqua-t-elle enjoignant les mains. — Nous n'aurons plus faim! nous ne souffrirons plus! nous serons bien heureux avec notre père Gib.
— Bien heureux, répéta Paddy, — et que j'aurai de joie à vous voir toujours contente, ma petite sœ.ur!
Su tenditsa joue; ils s'embrassèrent en se roulant sur la paille.
— Nous serons beaux, disait Su, la coquette; — beaux et frais comme les enfants des lords qui n'ont jamais eu faim de leur vie !
Et le vaillant garçon répondait :
— Nous engraissei'ons! j'aurai de bons bras forts, et gare aux Saxons maudits I
— Nous aurons des habits tout neufs !
— Notre père Gib me donnera un grand fusil !
— Sainte Vierge! sainte Vierge I s'écrièrenl-ils ensemble; — hier encore nous étions si malheureux!
Ils bondirent, riant et chantant jusqu'au milieu de la chambre; puis Su s'arrêta tout à coup el mit un doigt sur sa bouche.
— Chut! dit-elle, notre père Gib était bien las hier au soir; il ne faut pas l'éveiller.
Paddy se tut aussitôt.
Les deux enfants s'avancèrent sur la pointe des pieds et s'agenouillèrent auprès de Gib endormi.
— Faiôoiiô notre prièie, dit Su; — Dieu el U
bonne Vierge nous envoient du bonheur; remercions-les, et prions pour notre père.
Leurs visai^es espiègles se recueillirent. Ils joignirent leurs mains avec une dévotion naïve, et récitèrent pieusement cette belle oraison que l'enfant catholique apprend à balbutier en même temps que le nom de sa mère...
Le jour gagnait sans cesse, éclairant successivement toutes les parties du corps de Gib; mais son visage était encore à l'ombre de la muraille, qui servait d'oreiller à sa télé chevelue.
Les enfants se relevèrent bientôt et se prirent à jouer sans bruit : le garçon avec une aigrette rouge qui gardait son support de métal, la petite fille avec une écharpe de soie blanche, garnie d'une longue franche d'or.
Paddy essayait d'adapter l'aigrette à sa coiffure; Su se drapait de son mieux dans l'étoffe moelleuse de l'écharpe; — et tous deux riaient, et tous deux caquetaient bien gaiement, les enfants joyeux!...
L'aigrette et l'écharpe avaient appartenu à quelqu'un des pauvres dragons qui étaient morts dans le bog de Clare-Gahvay.
— Voyez, ma sœur, dit Paddy gravement, — si je n'ai pas l'air d'un homme avec cela sur ma tête!
— Et moi, petit frère, répondait Su , — voyez, voyez ! les femmes des marchands de Galway ontelles de la soie plus belle?... Que de pence il y a dans cette frange de cuivre!
Leur toilette était achevée. Paddy avait fixé soidemenl l'aigrette aux lambeaux de son chapeau ,
et Su avait roulé cinq ou six fois l'écharpe autour de son petit corps.
Ils s'assirent fièrement par terre l'un auprès de l'autre.
— Ma sœur, demanda le garçon, — vous souvenez-vous de la leçon que nous a faite hier notre père Gib avant de s'endormir?
Su perdit son sourire.
— Je m'en souviens, répliqua-t-elle.
— Diles-la moi, ma sœur, reprit Paddy, — je crois que je l'ai oubliée...
La petite fille baissa les yeux; son front, si^ joyeux naguère, devint triste.
— Hier matin, murmura-t-elle, — notre père Gib nous fit une autre leçon... nous nous en sommes souvenus, Paddy... et que de pauvres gens sont morts, quelques heures après, dans les bogs!
Le garçon regarda sa sœur comme s'il ne l'eût point comprise; puis il devint triste tout à coup à son tour.
— C'est vrai! dit-il tout bas, — comme ils souffraient!... comme ils tendaient leurs bras vers le ciel en criant!
— Je les ai revus cette nuit en rêve, reprit Su. — Les pauvres malheureux !
Elle dénoua l'écharpe de soie pour s'en débarrasser. Les plis, en se déroulant, lui montrèrent deux ou trois taches rouges qu'elle n'avait point encore aperçues.
— C'est (lu sang! murmnra-t-elle.
— Le sang d'un homme mort! ajouta Paddy. Les deux enfants restèrent bouche béante;
leurs yeux grands ouverts el arrondis par l'effroi
se fixaient sur la soie ensanglantée. — Su rejeta récharj>e loin d'elle, et Paddy arracha l'aigretle qu'il venait d'attacher à son chapeau.
Puis tous deux demeurèrent tristes el sileneieux.
Le jour continuait de monter le long du corps de Gib; un rayon vif toucha enfin son visage, et le coupeur de tourbe s'éveilla en sursaut.
11 se dressa d'un bond sur ses pieds, et regarda par la fenêtre pour mesurer la hauteur du soleil.
— Vite, enfants! vitel dit-il, — nous sommes en retard et l'on nous attend au tribunal !... Deshabille-toi, Paddy!... à bas les haillons, petite Su!... Il faut des habits neufs, mes chéris, pour témoigner devant la justice du comté.
Ce mot habit neuf fit une diversion puissante à la mélancolie des deux enfants. Leurs yeux avides cherchèrent de tous côtés les toilettes promises.
Gib remua la paille à l'endroit où sa tête reposait naguère ; il en retira trois paquets. .
— Voilà pour vous, Su, mon trésor, dit-il ; — pour vous, Paddy, et voilà pour moi.
Le paquet de la petite fille contenait une robe de laine, une chemise blanche comme neige et une mante rouge. — Le paquet de Paddy renfermait un pantalon, une veste et un petit carrick.
Les cris de joie des deux enfants se croisèrent.
— Allons! allons! dit Roe ; — la roule est longue, nous nous réjouirons en chemin.
Tout en p^\rlant, il se hâtait de passer lui-même
Thabilement neuf que nous lui avons vu à Thotel du Roi-Mal co( nu
Il affedait une grande gaieté, mais une obsédante pensée assiégeait son esprit, et, quoi qu'il en eût, sou front ridé se chargeait bien souvent de nuages.
Les enfants ne voyaient que son sourire, parce qu'ils étaient heureux. — Ils se regardaient tous les deux avec admiration. Paddy faisait de vains efforts pour se voir par derrière ; Su disposait avec une coquetterie instinctive les plis grossiers de sa mante. Elle était femme déjà, car elle eût donné le pain de sa journée pour un miroir.
Ils sortirent tous les deux, sur l'ordre de Gib, après avoir jeté, en guise d'adieu, à leurs haillons de la veille, un coup de pied dédaigneux.
Ils descendirent le tertre et franchirent la douve, mais ils avaient perdu ce pas leste et bondissant que nous admirions naguère; leurs pieds, habitués .? courir libres sur le gazon du bog, étaient maintenant allourdis par de bons souliers a semelles de bois; ils avaient peur de gâter leurs vêtements tout neufs; ce nouvel accoutrement, qui les rendait si fiers, leur ôtait la meilleure part de leur gentillesse sauvage.
Ils s'arrêtèrent pour attendre Roe, qui les prit par la main et les guida vers le cours de la Moyne.
Ainsi habillés de neuf tous les trois, marchant d'un pas égal et sage, ils avaient l'air d'une petite famille endimanchée qui se rendait pieusement à la paroisse. — Ils passèrent la Moyne sur un pont
— iOH —
de bois conslruit autrefois par Luke Neale, le middieman, pour les besoins de sa ferme.
Le coupeur de tourbe fit halte sur l'autre bord.
A la place où s'élevaient quelques mois auparavant les vastes bàtimenis de la ferme, il n'y avait plus que quelques débris, recouverts à moitié déjà par les efforts d'une végétation puissante. On distinguait encore néanmoins les assises de pierre des murailles, et çà et là quelques pans de maçonneiie que le feu n'avait pu dévorer.
C'était tout. — La vengeance de Molly-Maguire ne fait point les choses à demi.
A une vingtaine de pas des ruines du bâtiment principal, Gib désigna du doigt un petit tertre.
— C'est là que vous étiez en novembre dernier, dit-il en essayant de donner à sa voix une inflexion badine; — vous vîtes arriver beaucoup d'hommes avec des masques de toiles sur leurs visages... au devant d'eux était un grand vieillard qui secouait une torche de bog-pine... vous vous souvenez bien?
— Mon père Gib, murmura la petite Su, — nous étions bien loin d'ici en novembre dernier!
— Nous n'avons rien vu de tout cela , ajouta Paddy.
Gib frappa du pied et les regarda tour à tour en fronçant le sourcil.
— Il le faut! prononça-t-il d'une voix sourde et contenue, — je le veux!... Vous étiez ici et vous avez tout vu!...
Les deux enfants secouèrent leurs longs cheveux sans répondre.
— Avez-vous oublié ce que je vous ai dit hier au soir? demanda Roe.
— Non, père, répliqua la petite Su; — mais le vieux Mills Mac-Diarmid est si bon!... si nous allions le faire mourir, comme les soldats anglais!
Gib détourna la tê'.e pour cacher la rougeur qui lui montait au front.
— Petite -folle! murmura -t-il. — Je dirai comme vous... pensez-vous que votre père puisse faire mal.
— Oh ! non ! répondirent à la fois les deux enfants.
Gib les enleva tour à tour dans ses bras et les baisa. — Il y avait de la sueur à son front.
— C'est un digne et saint vieillard que MilTs Mac-Diarmid ! reprit-il en baissant les yeux. — Qui donc voudrait lui causer de la peine?... Ne vous inquiétez pas de choses que vous ne pouvez pas comprendre, et songez plutôt aux bons jours qui vont succéder à notre misère... Plus jamais f.iim, Paddy! plus jamais froid, petite Su! plus de travail dans la boue glacée des bogs!... et des habits encore plus beaux que ceux-là !
Il n'en fallait pas tant pour faire taire les vagues scrupules des deux enfants, pauvres créatures ignorantes en qui l'instinct du bon dépérissait comme le grain semé dans une terre inculte.
Ils se reprirent à contempler leurs chères parures; ils s'admirèrent de nouveau et davantage; ils oublièrent tout ce qui n'était pas leur joie.
— Encore plus beaux! s'écria la petite Su; — entendez-vous, mon frère?
— Oh! si j'entends! répliqua Paddy; — nous serons habillés peut-être comme les enfants des hommes riches de Galway !
— Et nous jouerons du matin au soir!
— Merci, merci, notre bon père!...
Gib avait autour de la lèvre un sourire plein d'amertume.
— Sainte Vierge, priez votre fils Jésus qu'il me pardonne! miirmura-t-il. — Je les ai vus souffrir si, longtemps!... si longtemps j'ai entendu leurs pauvres petites voix crier famine, sans pou* voir leur donner un morceau de pain!,.. Vous serez obéissants, n'est-ce pas, mes beaux chéris? reprit-il tout haut; — vous n'oublierez pas ce que vous a dit votre père?
•— Nous serons bien obéissants, répliquèrent les deux enfants.
Gib les reprit par la main et continua sa roule vers la ville.
Les rues de Gahvay étaient, ce malin, aussi désertes et aussi muettes que nous les avons vues, la veille, bruyantes et encombrées.
L'auberge du Grand-Libérateur se taisait a quelqus pas du Roi-Malcolm silencieux.
Le coupeur de tourbe et ses deux enfants traversèrent la ville d'un pas rapide, et c'est à peine s'il se trouva sur leur passage quelques pauvres tenanciers aux carricks en lambeaux pour leur jeter en dessous un regard soupçonneux.
La veille ils eussent attiré rallention, et ce costume aisé qui remplaçait leurs haillons ordinaires n'aurait pas été pour eux sans danger, mais aujourd'hui tout ce qui restait de gens des environs
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dans la ville envahissait les abords de la cour des sessions. — C'était ce matin même que le jury devait prononcer sur le sort du vieux Mac-Diarmid.
Protestants et catholiques étaient animés d'une curiosité pareille, et l'enceinte du tribunal allait être trop étroite pour la foule empressée qui en assié«;eait les portes depuis le lever du jour.
Gib Roe fit un long détour, et aborda prudemment le tribunal par derrière. De ce côté il n'y avait personne; le coupeur de tourbe put être introduit sans encombre et gagner le cabinet du bon juge Mac-Foote, où il était impatiemment attendu.
Comme il arrivait au seuil, Mill's Mac-Diar^ mid, qu'on amenait de sa prison, parut à l'autre bout de la galerie. Gib s'arrêta, incapable de faire un pas de plus; une force invisible clouait ses pieds au sol.
Mill's s'avançait lentement entre le porte-clefs Niciiolas, qui souriait avec douceur, et maître Allan, le geôlier, dont la terrible prunelle ironvail pour cette circonstance des regards particulièrement fauves et féroces. — Il se dirigeait vers la salle du jury.
En passant auprès de Gib, il le reconnut, bien que ce dernier lui tournât le dos.
— Salut, Roe, mon garçon, lui dit-il; — j'espère vous voir bientôt à ma table, comme par le passé, là-bas, à la vieille ferme de Mamturck.
Le coupeur de tourbe, pâle comme Judas sous le baiser du Sauveur, s'était retourné à demi.
— La porte de votre maison a toujours été ou-
verie aux malheureux, Mnc-Diarraid, répliqual-il; — j'espère qu'on vous jugera comme vous le méritez.
Les deux enfants souriaient au vieillard.
— En avant! commanda rudement le redoutable geôlier.
— Maître Allan a raison, appuya le doux Nicholas; — Mills mon excellent ami, avancez, nous ne pouvons nous arrêter ici.
MilTs, lendit la main au coupeur de tourbe, qui la toucha et pensa défaillir à ce contact. Puis il poursuivit sa roule avec son escorte, et Gib entra dans le cabinet du juge.
Dans ce cabinet étaient réunis Mac-Foote, Josuah Daws, le bailli Payne et deux ou trois officiers de justice subalternes. — Dans un fauteuil, auprès de la fenélre, Fenella Daws lisait une histoire sentimentale dans un vieux numéro du BiacA*wood's Magazine.
Elle avait auprès d'elle son portefeuille ouvert et son crayon tout taillé.
Jamais femme n'avait pénétré peut-être dans ce tabernacle de la Thémis irlandaise. Mais Mac- Foote était un juge galant; et pour qui seraient les privilèges, sinon pour les créatures d'élite comme était mistress Fenella Daws?
A la vue de Gib Roe, l'importante figure du sous-intendant de police daigna se dérider quelque peu; il fit même un geste comme pour se frotter les mains, car il avait engagé sa gloire à faire condamner le vieux Mill's, et l'absence du coupeur de tourbe eût été pour lui une véritable lofai te.
— Mon cher collègue, lui dit Mac-Fooie, — je ne puis pas me mêler de tout ceci... Faites de votre mieux, je vous prie, pour arriver à la découvorle de la vérité.
Il recula son siège. Le bailli Payne et les autres hommes noirs à perruques grisâtres l'imitèrent; et mistress Fcnella écrivait sur son carnet :
« Scrupules honorables et délicatesse ombrageuse des magistrats irlandais. )>
Gib s'avança en saluant à la ronde , avec une gaucherie timide. — Les deux enfanls le suivaient de près; leurs yeux effrayés s'ouvraient tout grands, ils regardaient, étonnés, ces manteaux noirs et ces perruques poudrées; ils ne se souvenaient point d'avoir vu jamais des hommes aussi laids.
Gib s'arrêta devant Josuah Daws; il se tint debout, son chapeau à la main.
— Eh bien! mon ami, lui dit le sous-intendant de police, — vous voilà fidèle au rendez-vous! — et prêt sans doute à faire ce dont nous sommes convenus?...
Gib restait sous le coup de sa rencontre avec le vieux Mill's; sa voix s'étouffa dans son gosier; il ne put pas répondre.
Le grave Josuah tira de sa poche austère une poignée de petits gâteaux qu'il olïrit aux enfants, avec un sourire presque aimable.
Su et Paddy flairèrent un instant avec défiance cette friandise inconnue; ils y portèrent la dent timidement d'abord, et finirent par les croquer de tout leur cœur.
— lU —
Le sous-intendant de police avait Tait d'un seul coup leur conquête.
Lo crayon de Fenella courut sur le vélin de sou portefeuille. — Elle écrivait :
« Goût passionné des jeunes paysans du Connaught pour les gâteaux appelés croquignoles. »
Josuab Daws toisa le coupeur de tourbe d'un regard imposant et sévère.
— Je suis convaincu , mon ami , reprit-il , — que vous n'avez point faibli dans votre bonne résolution, et que vous êtes toujours résolu à confesser la vérité.
— La vérité! prononça Gib d'une voix sourde et toute pleine de sarcasme douloureux.
— La vérité, répéta Josuah Daws, dont le roide visage se redressa plus imposant que jamais. — J'aime à croire que vous ne vous serez point laissé influencer par les vaines rodomontades des ribbonmen?
— Molly-Maguire exécute toujours ses menaces, murmura le coupeur de tourbe.
Daws haussa les épaules.
Mac-Foote et les autres, qui, malgré leur éloignement discret, ne perdaient pas une parole de cet entretien, se regardèrent avec inquiétude. Ce n'étaient point, à proprement parler, de très-méchantes gens; mais, outre qu'ils ne délestaient pas à voir condamner de temps à autre un catholique pour l'exemple, ils avaient sur le cœur une injure toute récente. L'espace d'une nuit les séparait seul de cette mystification cruelle qu'ils avaient subie dans la loge supérieure. L'épreuve par l'eau, que leur avaient infligée les partisans
du Rappel, leur laissait une sourde et implacable colère, qu'ils étaient bien aises de passer sur un homme important parmi les repealers. — Les courroux bourgeois ne pardonnent pas plus que^ les grandes haines.
Si Mac-Diarmid n'était pas Un ribbonman, du moins était-il un entêté suppôt de l'agitation.
Dans la balance orangiste, cette dernière accusation valait bien la première, et l'on ne courait, en conscience, aucun risque de le pendre à faux...
Josuah Daws éprouvait cependant une certaine inquiétude. — Su et Paddy, qui avaient dévoré sa première offrande, regardaient avec concupiscence les vastes poches de son frac noir.
Il leur lit une nouvelle largesse.
— Est ce à dire, reprit-il ensuite en s'adressant au coupeur de tourbe, — que vous avez cru pouvoir railler la justice et l'engager dans une fausse voie?,.. C'est dangereux, mon garçon, car la justice a le bras fort et se venge!
Gib secoua la léte avec mélancolie.
— Plût à Dieu que je n'eusse point d'autre motif de parler! murmura-t-il. — Ah! Votre Honneur! Votre Honneur! ajouta-t-il en étreignant son front à pleines mains, — si les enfants avaient de quoi manger, vous auriez beau me dire : Tu seras pendu, Gib! Gib, tu mourras! la justice te tuerai... la mort ne nous fait pas peur à nous autres pauvres gens pour qui vivre est souffrir.
Gib s'iiUeiTOUipit et jeta un furlif regard à ses
deux enlants, qui croquaient leurs gâteaux en souriant.
— Mais les chers innocents! reprit-il à voix basse; — oh! si vous saviez comme ils pleurent quand ils ont faim... Voyez comme ils sont maigres, comme leurs petites joues sont pâles!... Mon Dieu! mon Dieu ! vous qui me les avez donnés, me punirez-vous pour les avoir trop aimés?
Mac-Fooie et ses compagnons échangèrent un sourire d'intelligence. — La vérité allait triompher.
Quant à Fenella Daws, elle ne comprenait pas absolument la signification de cette scène, mais elle écrivait à tout hasard sur son album :
(( Conversation dramatique entre Josuah Daws, esij. et un paysan irlandais père de deux enfants qui aiment les croquignoles. »
Gib avait baissé la tête et tonait ses bras croisés sur sa poitrine.
— Vous êtes un bon père, mon ami, lui dit Josuah Daws; — ce que vous allez faire aujourd'hui assurera le bonheur de vos enfants.
— Je le crois, je le crois ! répondit tout bas le coupeur de tourbe.
— L'heure avance, reprit Daws; — étes-vous prêt?
Le juge, le bailli et les officiers de justice tendirent avidement l'oreille.
Gib ne répliqua point. — A ce moment suprême, son cœur se soulevait contre sa propre infamie; il ne trouvait point en lui la force de consommer sa trahison.
— Êtes-vous prêt? répéta Josuah Daws.
Gib se redressa ; les veines de son front se gonflèrent; il regarda Tintendant de police en face, et sa bouche s'ouvrit pour prononcer un refus. — Mais en ce moment de silence le caquet des enfants qui parlaient tout bas vint frapper son oreille; son regard, attiré invinciblement, glissa jusqu'à eux. Le sang abandonna sa joue; ses yeux se remplirent de larmes; — sa télé se courba de nouveau.
— Et vous, répliqua-t-il d'un accent étoulfé , — éles-vous prêt à faire ce que vous m'avez promis ?
— Récapitulons, dit Josuah Daws : — trois habillements neufs.
— Des pences, poursuivit Gib, — tant que j'en pourrai soulever sur mon dos, dans un sac à pommes de terre...
— Je vous promets moitié en sus, mon fils.
— Et les moyens de passer sur-le-champ en Ecosse avec les deux petits.
— Accordé !
Le souffle de Gib s'embarrassa durant un instant; un combat navrant se livrait au dedans de lui.
— Ètes-vous prêt? répéta une troisième fois le sous-intendant de police.
Gib ferma les yeux et répondit :
— Je suis prêt!
— Les enfants savent-ils?... commença Josuah Daws.
— Us savent, dit le coupeur de tourbe. Daws se leva aussitôt; — Mao-Foote et les au-
a. orirr. o;. wixit. 8
— il8 —
tr^s rirnitèreiii. — Fenella n'e«l que k toMps d'inscrire sur son alfcKina «ne dernière observation aussi ingéBieiise que les précédantes.
Toute l'assistance quitta le cabinet dci juge ei se dirigea vers la salle des sessions.
Dans la salle des sessions, le jury était assemblé déjà; rallorney de la couronne s'asseyait à son poste; les juges siégeaient et Talderman de service faisait figure municipale dans sa tribu«e solitaire.
L'auditoire en haillons attendait, impatient, mais silencieux.
Le jury, suivant l'habitude, se composait entièrement de protestants. Parmi les membres honorables, nous eussions reconnu plusieurs des orangistes de la loge supérieure : le médecin Fitz-Roy, ie chirurgien Knife, le professeur Hull. hulliste'; le banquier Ballion et bien d'autres.
Le bon avocat Picklock était cbargé de la déf^euse.
Pour témoins il n'y avait que Gib et ses deait enfants, qui achevaient de croquer en souriant les petits gâteaux de Josuah Davvs.
Ils étaient le point de mire 4e tous les regards, car personne n'ignorait dans la salle que leur venue était un présage certain de mort.
Au banc des accusés se tenait le vieux Mill's, digne et calme, comme toujours.
Derrière lui, Mickey, Sam, Larry et Owen étaient debout, — Au moment où Mac-Foote. et Daws entraient dans la salle , les rangs de la foule s'ouvrirent pour donner passage à Morris Mac- Diarmid.
Ses traits pâles éiaieiU couverts de sueur et de poussière. Sa poitrine baletait comme s'il eût fourni une course épuisante.
Il se plara sans mol dire entre ses frères.
XXXVJl.