‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 27 sur 35 · griTT. UH MIMUT · texte numérisé non relu

griTT. UH MIMUT

■fr'

L'Heiress n'avait eu garde de passer la salle commune. La fenêtre de sa chambre s'ouvrait sur la campagne et ne présentait qu'un faible obstacle à franchir. Ellen sortit par cette voie, après avoir donné au major un breuvage calmant qui le tini assoupi sur sa couche.

La petite Peggy lui avait promis de veiller sur le blessé, de ne point quitter la chambre et de n'ouvrir la porte sous aucun prétexte.

Les Mac-Diarmid, comme nous l'avons vu, entrèrent au tribunal. — Kate s'introduisit dans la demeure du colonel Brazer. — Ellen parcourut la ville et s'informa, auprès des protestants surtout, de ce qui regardait le major.

Kate trouva Brazer au milieu des officiers qui obéissaient, la veille encore, à Percy Mortimer.

— Je suis la fille de Luke Neale, assassiné par les Molly-Maguires, lui dit-elle, — et je sais où les Molly-Maguires se rassemblent.

Brazer, à cette ouverture, adoucit l'expression de son rude visage et fit entrer la jeune femme dans son appartement. — C'était un vieux soldat comme on en voit beaucoup, jaloux à l'excès, étroit d'esprit et de cœur, mais prudent et brave. Il interrogea longuement la fille de Luke Neale; il la retourna, comme on dit, dans tous les sens, et mit sa véracité à l'épreuve avec une certaine adresse.

— Qui vous a dit cela, belle enfant, demandat-il enfin.

— Je l'ai vu, répondit Kate.

— Et comment saurons nous que lesribboDoien *sont rassemblés à leur rendez-vous?

— Quand ils doivent se réunir, le feu brille sur Ranach-Head .depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit... Envoyez un navire avec des soldats jeter l'ancre en vue du cap... Quand le feil s'allumera, les soldats débarqueront... et les meurtriers seront punis.

Brazer réfléchit un instant.

— Ei(|ui me répond de vous? demanda-t-il encore.

— Ma vie , répliqua la jeune femme. — Je consens à rester ici jusqu'à ce que mofl père soit vengé.

Il n'y avait point à s'y méprendre, le tisage de Kate, tranquille et résolu, peignait énergiquement la sincérité; le vieux soldat l'examina un instant à la dérobée, puis il se frotta les mains en souriant.

— Vous êtes une sujette fidèle de sa très-gracieuse Majesté, ma jolie enfant, dit-il. — Bien que je hé mette point en doute la véracité de vos paroles j vous resterez avec nous, parce qu'il nous faut un gage pour la sûreté des soldats de la Reine... Si ce misérable Percy, ajouta-t-il entre ses dents, avait pris cette précaution, nous n'aurions pas à regretter aujourd'hui la mort de tant de braves !

Il agita urie sonnette; un valet se présenta qui conduisit Kate Neale dans une chambre, où elle fut enfermée.

Dès qu'on l'eut laissée seule, la pauvre jeune femme sentit sa résolution fléchir tout à coup. Un doute poignant lui traversa le cœur. Elle se prit à pleurer et à trembler.

Le coup était porté! En ce moment elle eût voulu le retenir, car la pensée lui vint qu'Owen l'avait peut-être trompée...

Owen î oh ! si cette révélation allait lui être fatale!...

La solitude où elle se trouvait pesait sur son âme comme un poids de plomb; une vague terreur l'oppressait; elle voulut prier, mais quelque chose élait entre elle et Dieu qu'elle sentait sourd à sa voix suppliante...

Vers cette même heure où Kate se désolait dans la prison, Ellen remontait le Claddagh pour regagner la ferme de Mac-Diarmid, Elle n'avait pu obtenir tous les renseignements qu'elle était venue chercher, mais elle savait que la haine victorieuse des ennemis de Morlimer s'apprêtait à saisir cette occasion de vengeance. Se présenter en ce moment à Galway, c'eût été, de la part du major, braver un danger certain et redoutable.

Tout en revenant vers les Mamturks , Ellen creusait son esprit et lui demandait un moyen de salut. Elle avait encore deux ou trois heures delà trêve jurée par Jermyn; mais, une fois ce délai expiré, il était impossible de laisser le major à la ferme. Elle avait épuisé contre le dernier des Mac- Diarmid tous les moyens de résistance; cette trêve elle-même, surprise en un moment de passion délirante, Jermyn la regrettait sans doute, et sa rage s'auiinientait de sa passagère impuissance.

Il fallait éloigner Mortimer, il le fallait à tout prix. Mais où le conduire?

A cette question Ellen ne pouvait point répondre.

Elle liâlait sa marche cependant, inquièle et redoutant les dangers qu'avait pu faire naître son absence.

Jusqu'à une demi raille de la ferme, elle suivit la route ordinaire; ? cet endroit, quittant le chemin battu, elle fit un long circuit à travers champs pour tromper l'espionnage possible de Jermyn.

Mais c'était là chose bien difficile! — L'anéantissement où nous avons vu Jermyn avait pris lin , remplacé par un nouvel et ardent accès de fièvre.

Tourmenté par une agitation sans but et à laquelle il ne pouvait point résister, Jermyn était sorti de la maison et s'était couché sur l'herhe au milieu du petit bosquet voisin de la ferme.

De cet endroit il pouvait voir la fenêtre de l'Heiress.

Cette fenêtre, fermée à demi, ne laissait poirjt pénétrer le regard à l'intérieur. — Mais quel besoin Jermyn avait-il de voir? que pouvait-il apprendre encore?

Ses yeux reslaieni cependant obstinément fixés sur la croisée. Et, tout en la contemplant, il se disait avec ce subtil instinct de la haine jalouse :

— Tandis que je veillais à la porte, on aurait pu fuir par cette fenêtre...

Celte pensée avait à peine eu le lenips de se formuler au dedans de lui-même, lorsqu'il aperçut l'Heiress qui se glissait entre les bas arbres du bosquet, et s'approchait de la maison avec |)récaulion.

11 tressaillit. — Celait comme la réalisation immédiale de sa crainte tardivement venue. — Ellen

avait dA sortir par la fenêtre : le major était-il encore dans la maison?...

Elien parvint, en étouffant de son mieux le bruit de ses pas, jusqu'à la croisée. Elle en poussa Tunique ballant, et rentra dans sa chambre.

Le regard de Jermyn se fit aigu et perçant comme la pointe d'un stylet, pour y entrer après elle.

Mais le jour, brillant au dehors, s'assombrissait à l'intérieur de la maison; Jermyn ne put rien voir. — La fenêlre se referma.

Jermyn eût donné la moitié de son sang pour savoir si son ennemi était là encore sous sa main et pris comme en un piège. L'idée que le major avait pu s'évader le transportait de rage.

Il demeurait à son posle , pourtant, el interrogeait le soleil, dont la marche lui semblait bien longue, attendant l'heure où la trêve accordée allait ( xj irer...

Un assez long espace de temps s'écoula. — Il était deux heures après minuit environ lorsque Jermyn avait vendu sa vengeance pour un baiser , — pour un baiser qui brûlait sa bouche encore et dont. le souvenir mettait en son cœur de douloureuses délices.

Maintenant le soleil achevait la première moitié de sa course.

Il fallait attendre encore. — Deux heures, deux longues heures!

Jermyn attendait, l'œil fixé toujours sur la chambre de l'Heiress.

La fenêtre refermée se rouvrit lentement et le

noble visage d'Ellen s'y montra, penché en dehors.

Elle regardait tout autour d'elle avec inquiétude et fouillait chaque recoin du bosquet. — Jermyn s'était coulé derrière un arbre.

Examen fait, l'Heiress rentra dans la chambre et reparut quelques secondes après, soutenant les pas chancelants du major.

Percy était bien changé. Il ne se ressemblait plus à lui-même, et vous n'eussiez point reconnu ce fier soldat qui faisait si mâle figure à la léte de ses robustes cavaliers. Ses joues, que le repos du lit et la lièvre avaient un instant colorées, se creusaient plus livides. Son front s'inclinait; ses yeux agrandis avaient éteint les rayons de leurs prunelles. — Il avait l'air d'un vivant fantôme.

Mais Jermyn n'eut point pitié. Ce souffle de vie qui restait à Mortimer, Jermyn l'enviait; il lui fallait les quelques gouttes de sang qui n'avaient pas coulé par les nombreuses blessures du Saxon.

Il le dévorait d'un regard avide; il étreignait convulsivement l'arbre qui le cachait, pour se retenir à quelque chose et ne point bondir sur sa proie.

Ellen pensait avoir parcouru de l'œil tous les recoins du bois et croyait le dernier des Mac-Diarmid dans la salle commune. Elle avait l'espoir peint sur le visage; son beau sourire encourageait la faiblesse du major. Elle le soutenait comme une fille tendre appuie la fatigue de son père; elle lui disait de ces douces paroles qui, tombant d'une bouche aimée, sont comme un souverain baume et sauraient galvaniser jusqu'à l'agonie.

Ellen léi^ère et forte, avait IVanchi par deux fois, en se jouant, l'appui de la fenêtre; mais il fallut bien des leutalives vaines avant que le major pût mettre son pied sur le sol libre 'de la campagne. Ellen le souleva presque entre ses bras, et ce fut seulement grâce à son secours que ce premier obstacle fut enfin surmonté.

fis s'arrêtèrent un instant pour que le major pût reprendre haleine, puis ils commencèrent à descendre la montagne, en se dirigeant vers le pays de Connemara et la mer.

Jermyn, toujours collé à son arbre, les couvait d'un œil ardent.

Le bras d'Ellen entourait la taille du major, qui se penchait bien souvent vers sa belle compagne. Ils tournaient tous deux le dos à Jermyn. Mais Jermyn devinait de tendres regards échangés, de caressantes paroles, de l'amour, de l'amour...

Et son visage se contractait violemment. — Il devenait fou.

Quand Ellen et le major furent arrivés à moitié chemin du bas de la montagne, Jermyn quitta son poste et s'élança vers la maison, où il entra. — Il en ressortit l'instant d'après avec ce même fusil qui la veille avait blessé le major.

— Celte fois, dit-il, en apostrophant l'arme qu'il brandissait au-dessus de sa tête, — c'est en plein cœur que tu frapperas!...

Les cinq Mac-Diarmid , qui venaient d'assister à la condamnation du vieux Mill's, étaient réunis dans la maison de Mahony-le-Brùleur, à l'angle du Claddagh de Galway.

Il claient assis tous les cinq autour de la table boiteuse qui occupait le milieu de la chambre. — Le c,éanl se tenait à l'écart, auprès de sa lemme el de ses enfanis, qui, sur son ordre exprès gardaient le silence et ne bougeaient pas.

La fehune, pauvre créature à la mine souHreteuse, vaquait aux soins de son ménage indigent; les enfants, couverts de haillons, rei^ardaient craintivement ces cinq étrangers qui venaiefit s'emparer de leur demeure et mettre fin à leurs jeux. — Mahony , assis sur une escabelle, avait les bras croisés, et son visage gardait sa lourde insouciance.

Il était deux heures après midi.

Les Mac-Diarmid causaient à voix basse. De longs silences venaient couper leur entretien.

— Il faut que le sort décide entre nous, dit Morris, dont le visage redevenu calme voilait comme un masque épais le trouble désespéré de son cœur. — Chacun de nous a un droit égal.

— Tirons au sort, répondirent les autres.

— Mahony , reprit Morris en élevant la voix, — as-tu des cartes?

Le géant crut avoir mal entendu.

— Des cartes? répéta-t-il; — avez-vous le temps de jouer, mes garçons?... On dit par la ville que les juges veulent brusquer l'exécution, dans la crainte d'un soulèvement... Avant que le soleil de demain ne se lève, on dit que le vieux Mill'saura autour du cou la cord<! du gibet... Que Dieu le protège, le digne chrétien!... A votre place, je ne songerais guère à jouer en ce moment, mes lilsî

— Envoie chercher des cartes, dit Morris. Le géant se leva et sortit en grouimelanl.

Quand il fut parti, Mickey prit la parole.

— Morris, dit-il , — vous êtes resté absent toute la journée d'hier et toute la nuit. Vous ne savez pas ce qui s'est passé dans notre maison... Notre frère Dan est mort.

Morris se signa. — Il y avait au fond de son âme trop de douleurs amassées pour que cette douleur nouvelle pût trouver le défaut de sa fermeté reconquise.

— Que Dieu ait l'âme de notre frère , répliqual-il; — le tronc,' Mac-Diarmid, perd ses branches une à une... Heureux ceux qui s'en vont les premiers, ils n'assisteront point à la ruine de notre famille!...

Il se tut. Tandis qu'il récitait mentalement la prière due aux morts, ses frères gardaient autour de lui un morne silence.

— Et Jermyn? reprit Morris après quelques instants; — pourquoi n'egt-il pas ici?

Jermyn est à la ferme, étendu sur notre couche commune, répliqua Mickey.

— Est-il donc blessé?

— Blessé au cœur... Dieu l'a puni d'avoir osé regarder la noble Ellen... Jermyn a oublié son père et ses frères... Nous ne sommes plus que cinq MaC'Diarmid...

Mahony rentrait en ce moment. Il jeta sur la table un paquet de cartes, et reprit place sur son escabtlle.

Mikey déchira le papier qui entourait les cartes et les mêla.

— Le dernier gagnant restera là-bas, dit Morris.— Mon frère Mickey, donnez les cartes, je

vous prie, et dépêchons-nous, car les portes de la prison se ferment après le coucher du soleil.

Mickey distribura cinq jeux, de cinq cartes chacun, puis il retourna l'atout.

— A vous d'abattre, Sam, dil-il.

La curiosité du géant commençait à élre excitée. Malgré la lenteur pesante de son intelligence, il commençait à voir dans cette partie engagée si bizarrement autre chose qu'un passe-temps frivole.

Il se leva, et de la place où il était, sa grande taille domina la table et les joueurs.

Les enfants, à bout de patience, et ennuyés de la sagesse qu'on leur imposait, brûlaient d'envie devoir. — Ils se glissèrent doucement et entourèrent la table, tâchant de fourrer leurs tètes blondes entre les joueurs et de regarder.

11 n'y avait que la pauvre femme qui ne prît aucun intérêt à cette scène. Elle ne comptait pas encore trente ans; son visage, qui avait dû être beau, gardait les traces presque effacées de la vivacité irlandaise; mais il n'y avait plus en elle ni jeunesse, ni ressort. Tant de privations avaient pesé sur elle! elle avait tant souffert! Les cris de ses enfants, qui demandaient du pain, lui avaient tiré tant de larmes!...

Sam abattit la carte. Le jeu était une sorte de mouche, fort usitée dans les comtés de l'ouest, et pour laquelle le nombre des joueurs est indifférent.

Sam fit la première levée, puis la seconde, puis la troisième. — Il avait gagné le trick.

— Je sais bien que, parmi mes frères, il y en a qui valent mieux que moi , dit-il avec tristesse ; —

mais j'aurais voulu être choisi par le sort, el je promets que ma tâche eût été accomplie comme il faut!

Larry mêla les cartes et donna quatre jeux. — Sam était désormais en dehors.

Les cinq Mac-Diarmid avaient au cœur la même intrépidité. Si Tun d'eux était plus brave encore que les autres, c'était assurément Morris, el cependant lui seul ne désirait point gagner celte partie, dont l'enjeu était un périlleux et sacré devoir. — Il enviait Sam au fond de son cœur et souhaitait ardemment que le second irick le mît hors de combat. — Il songeait h Jessy.

Le second Irick marchait; ce fut Owen qui le gagna.

Morris prit les cartes à son tour. — Le géant s'avança d'un pas pour regarder mieux, et, dans ce même but, les enfants se dressèrent sur la pointe de leurs pieds.

Larry gagna le troisième irick. Mickey et Morris restèrent seuls en présence.

Morris pâlit.

Mickey le regarda fixement, et mit le jeu de caries sur la table.

— Mon frère, dit-il , — Dieu m'avait fait l'aîné de notre famille. Vous valiez mieux que moi : je vous ai reconnu pour mon chef... Je ne vous ai jamais rien demandé en échan^^e. Payez-moi aujourd'hui, mon frère Morris, el faites comme si j'avais gagné la partie.

Morris hésita un instant.

— Non, répondit-il enfin d'une voix grave; —

il s'agit de mon peut-être, et le sort doit décider entre nous, mon frère Mickey.

La le te du géant s'élevait à présent, avidemment curieuse, au-dessus de la table. Les enfants regardaient bouche béante. Les trois Mac-Diarmid qui ne jouaient plus avaient les yeux fixés sur le paquet de cartes.

Celte scène, que chacun aurait pu prendre, au début, pour indifférente et frivole, devenait solennelle et terrible.

Un silence profond régnait dans la pauvre demeure.

Mickey reprit lescarteset les brouilla lentement. Quand il eut donné, il releva son jeu et fil un gesie de joie.

— J'ai gagné! dit-il.

— Peu-élre, répliqua Morris qui jeta sur ses caries un regard de résignation triste.

On joua le coup. Mickey fil deux levées et Morris trois.

— Le bon Morris a gagné ! dit la grosse voix du géant qui frappa ses mains Tune contre l'autre.

La tête fie Morris pencha sur sa poitrine. — Les quatre frères les regardaient, étonnés.

— Morris , dit Mickey avec rancune , — votre victoire vous pèse, on le voit... laissez l'un de nous se mettre à votre place.

.Morris releva la tête, et Mickey n'osa point poursuivre.

— Eloignez-vous,^ïahony, dit le jeune maître, et faites éloigner vos enfants.

Le géant obéit.

Morris tira de son sein le paquet de linge sur lequel la pauvre Jessy avait tracé sa plainte.

— Chacun de vous, dii-il, — eût accepté avec joie la mission que je vais acconoplir, je le sais... mais puisqu'elle m'est échue, je la garde; — et, si je n'en remercie pas le sort comme vous l'eussiez fait à ma place, mon frère Mickey, c'est que j'avais une autre tâche où il s'agissait de vie encore... d'une vie bien chère !...

Morris s'arrêta et approcha de sa lèvre 1^ paquet de linge. — Ses frères l'interrogeaient d'iin regard curieux.

— Jessy n'est point morte, reprit Morris. Mickey secoua la léle d'un air incrédule.

— J'ai vu sa tombe là-bas, dit-il.

— Sa tombe est un mensonge, répliqua Morris; — elle vit... elle nous appelle à son secours.

Il étendit sur la table les linges couverts d'écriture.

— Lisez! dit-il.

LesMac-Diarmid se penchèrent et purent reconnaître d'un coup d'œil la main de leur jeune parente.

— Le temps nous presse, reprit Morris, — et la lettre de Jessy est longue... Je vais vous dire en quelques mots ce qu'elle souffre , et vous comprendrez pourquoi je n'ai point applaudi quand Dieu m'a désigné pour le travail de cette nuit.

11 avait lu bien des fois depuis la veille les lignes tracées sur les lambeaux de linge. Chacun des détails du supplice lent et cruel que subissait sa fiancée était gravé au fond de sa mémoire. — Il prit la parole d'une voix basse et brève , avec la

résolution d'abréger son récit. — Mais l'émotion l'emporta; il peignit la souffrance de la pauvre fille avec son cœur d'amant, et quand il se tut, il y avait des larmes dans les yeux de ses frères.

Mickey lui tendit la main au travers de la table.

— Vous êtes son fiancé, Mac-Diarmid , dit-il. — En quelque lieu que soit la prison inconnue, c'est à vous de la sauver!... Encore une fois, laissez l'un de nous prendre votre place pour celte nuit.

Les autres frères se joignirent à Mickey. — Morris fut quelques secondes avant de répondre; un incarnat vif avait remplacé la pâleur de son front.

— La tâche m'est échue, répéta-t-il enfin d'un ton ferme, — je Taccomplirai!... Vous voici quatre hommes jeunes et forts qui l'aimez comme moi et qui ferez tout pour la sauver... J'ai oublié notre bon père durant un jour et une nuit, pour ne songer qu'à elle. Dieu m'envoie l'occasion d'expier cet oubli; je connais mon devoir... Mais vous, frères, vous qui, dans quelques heures, allez être libres, promettez-moi de faire ce que j'avais résolu pour la sauver !

— Nous le jurons d'avance, s'écrièrent les Mac- Diarmid; — parlez, Morris, et ordonnez... vous serez obéi...

Le jeune maître se recueillit un instant, puis il reprit la parole à voix basse, comme s'il eût craint d'être entendu par d'autres que par ses frères. — C'était un soin superllu; la feinnie de Mahony partageait entre ses enfants le maigre re-

pas (lu milieu du jour; — quant au Brûleur, il se tenait à l'écart, silencieux et immobile. Il ei1l cru pécher gr'andement en cherchant à pénétrer un secret que Mac-I)iarmid semblait vouloir cacher.

— M'avez-vous compris? demanda Morris en achevant son explication.

— Oui , frère, répondit Mickey. — Le feu brûlera ce soir sur Ranach-Head, et si quelqu'un sait au château de Monlrath où est la prison de noire pauvre parent, celui-là nous dira son secret, je vous le jure , ou bien malheur à lui !

— Merci , dit Morris; je compte sur vous et je suis tranquille... S'il est possible de la sauver, vous la sauverez... A présent, il est l'heure d'agir; préparons-nous.

Les cinq Mac Diarmid resserrèrent leur cercle, afin d'échanger encore quelques paroles à voix basse, puis Morris se leva.

Il appela Mahony; — le géant se mit aussitôt sur ses pieds et s'avança, obéissant, vers la table.

Morris mesura de l'œil la carrure herculéenne de ses larges épaules.

— Mahony, lui dit-il , — serais-tu bien capable de porter un homme sur les épaules d'ici à la ferme de Diarmid?

— C'est selon quel homme, répondit le Brûleur.

— Mickey élHJt le plus grand des cinq frères; Morris le désigna du doigt.

— Un homme comme cela, dil-il.

Le Brûleur examina un instant Mickey, dont la haute taille el la corpulence accusaient un poids considérable.

— Il y a loin d'ici à la ferme! grommela-l-il.

Tout en parlant, et pour rendre son appréciation pins positive, il prit Mickey à revers et le jeta sur son dos comme un sac de pommes de terre.

— Il y a loin, répéla-t-il, — tt le garçon est lourd... Mais si ça vous oblige, Mac-Diarmid, je le ferai.

— Tu es sûr de le pouvoir?

^— J'en suis sûr.

Morris lui prit la main et la serra.

— Viens avec nous , dit-il.

Mahony se dirigea vers la porte sans répliquer, et les cinq frères le suivirent.

Dès qu'ils furent partis, les enfants à deini nus poussèrent un long cri de joie et s'élancèrent sur les cartes abandonnées. Leur bruyant babil, contenu pendant plus d'une heure, emplit la cham-« bre naguère silencieuse. — La femme poursuivait sa besogne, toujours muelle et morne; ce bruit soudain semblait ne point affecter son oreille.

Les cinq Mac-Diarmid et le Brûleur traversèrent la ville d'un pas pressé, en se dirigeant vers la prison. Sur leur passage bien des voix s'élevèrent pour les saluer ou pour les plaindre; mais ils ne s'arrêtèrent pas une seule fois en chemin.

Lorsqu'ils furent arrivés dans la rue étroite et boueuse sur laquelle s'ouvre la porte de la prison, Morris mit quelques pièces d'argent dans la niain de Mahony.

— Achète des gâteaux d'avoine, dit-il, des pommes de terre, une poitrine de porc et quatre cruches de whisky.

Page 1