LE SLOOP
Peu d'instants après, Georgina, Francès et lord George étaient réunis à l'entrée du parc.
Pendant les quelques minutes employées par lady Montrath à échanger sa robe de chambre contre un costume de promenade, Francès avait pu parler et combattre de son mieux les terreurs de la jeune femme. En ces circonstances, toute diversion est heureuse. Les fantômes qu'on se fait deviennent plus effrayants dans le tête-à-tête.
On veut justifier ses craintes el s'excuser d'avoir peur; on colore, on poétise, on exagère. Si bien que la crainte grandit, grandit, et qu'on se meurt d'épouvante, pour avoir cherché à se rassurer.
Francès elle-même avait été sérieusement émue par le récit de Georgina. Quelques circonstances
de celle étrange histoire lui avaient donné à penser; elle avait accepté un instant le crime pour vraisemblable; elle avait frémi aux menaces de cette femme mystérieuse, dont l'obsession poursuivait son amie.
Mais cette émotion, Francès l'avait subie, en dépit de sa raison pour ainsi dire. Elle s'était révoltée plus d'une fois contre la persuasion qui se glissait en elle.
Elle se souvenait. — Toute petite, Georgina faisait déjà des romans. Elle arrangeait les choses de la vie en drames mignons, et savait saupoudrer de mystères les plus vulgaires incidents.
C'était sa vocation que d'embellir ainsi le réel. Il y avait en elle, au plus haut degré, cet élément romanesque qui est une maladie chez les Anglaises. Elle s'entourait à plaisir d'une atmosphère convenue; elle arrangeait le monde en théâtre, disposant avec une adresse infinie ses décorations, ses trappes et ses doubles fonds. — Francès savait cela.
Et sa défiance, mise en éveil sans cesse par la folie de mistress Daws, se ranima au premier choc. Son amitié pour Georgina, et la vraisemblance que celte dernière avait su mettre dans les événements racontés, avaient jeté Francès hors de sa voie ordinaire. C'avait été pour elle comme un rêve.
La présence de lord George suffit à lui rouvrir les yeux. Elle conserva i)ien une vague impression d'inquiétude, mais elle ne voulut plus croire et mit tout ce qu'elle venait d'entendre sur le compte de l'imagination malade de sa compagne.
Pouilant elle ne voulut point heurter de front ce qu'elle croyait être la fantaisie de Georgina; elle lui dil de bonnes paroles; elle lui j)roniit son aide fidtJe, et la rassura dourement.
Lady .Montr;ah avait subi elle-même l'effet de la venue de son mari. Celte diversion avait rompu brusquement sa lui^ubre histoire, et l'avait forcée de congédier ses terreurs, si complaisamtnent évoquées. — En elle, ce qui était vrc.i faisait une confusion si élruile avec ce qui était joué qu'elle n'eût point su dire elle-même où tinissait la réalité, où commençait la comédie. Elle souffrait. Elle avait sujet de souffrir, el ses craintes, qui avaient un fondement, s'alliaient à de fantastiques effrois que milady s'était faits à elle-même laborieusement, ingénieusement, et qu'elle ne savait plus reconnaître de ses inquiétudes véritables.
Il lui restait seulement un sentiment vague qui la consolait beaucoup et la soutenait.
Quand elle avait grand besoin d'être calmée , une voix bienfaisante s'élevait au dedans d'elle et lui disait : — Le mal n'est pas si grand que nous le faisons; nous avons un peu chargé tout cela... Nous ne savons point le compte de nos exagérations; mais il y en a, nous pourrions bien le jurer...
C'était la conscience de lady Montrath qui parlait ain.-i, confc-saul sa faiblesse. Cela lui mettait du baume dans lame et la rendait brave pour quelques iniîanls outre Uiesure. Après avoir été au delà du vrai, elle revenait en deçà; elle niait ce qu'il y avait de réel au fond de ses frayeurs, et se moquait d'eile-mème.
Pour quelques heures, elle devenait esprit fort. Elle refusait de voir l'évidence, elle qui, l'instant d'auparavant, ajoutait à l'évidence acceptée tout un supplément de fantasmagorie.
Et, comme il arrive toujours, ces revirements avaient lieu après de fortes crises. — Aujourd'hui, l'accès avait été violent, la réaction s'opéra presque toute seule, et Francès eut eu vérité peu de peine. — Avant d'avoir fini sa toilette, laJy Munirath était notablement égayée.
— Chère Tanny, dit-elle, comme si elle eût voulu expliquer cette sérénité soudaine, — il f\uit bien que je cache mes craintes. Le moyen le plus sûr de rendre le danger inévitable, ce serait de montrer de la frayeur...
Francès n'eût garde de contredire un raisonnement si sage. — La vue de lord George avait éveillé en elle une pensée qui ne se rapportait point à son amie. Elle était venue à Monlralh dans un but, et ce but, un instant oublié, lui revenait en mémoire.
Lord George était puissant, et Francès voulait sauver ce noble vieillard que le- juges de Gahvay menaçaient de mort , et qui était le père de Morris Mac-Diarmid.
Lord George accueillit les deu.K dames avec autant de grâce qu'un Anglais de la vieille souche peut en mettre à ces sortes de choses. Il baisa la main de Francès, il baisa la main de Georgina , et offrit ses deux bras avec une franche bonhomie.
11 avait vraiment une bonne figure avec son costume de ch:jsse sortant des ateliers de Holmes, sa casquette de sporlman et son beau teint bri-
tannique, allumé encore par l'air frais du matin.
Francès avait sa simple toilette de chaque jour; Georgina portait une robe blanche, et toutes deux étaient coiffées du chapeau de paille, inévitable parnr»' des fronts anglais.
Soit effort de volonté, soit disposition naturelle, Georgina n'avait rien conservé de sa tristesse récente. Ses joues avaient maintenant de délicates couleurs, et sa jolie bouche retrouvait son sourire.
Francès gardait sa beauté douce, intelligente, sereine. — On n'aurait point su dire laquelle des deux était la plus charmante.
On s'enfonça sous les grands ombrages du parc. Milord était prévenant, affectueux, cordial. Georgina recevait comme il faut ses avances, et la promenade se poursuivait, égayée par un excellent accord.
Francès se convainquait de plus en plus ellemême de s'être attendrie en pure perte. Elle regiettait presque ses frayeurs, et se promettait de n'être plus reprise à pareille comédie.
El en vérité il eût fallu y mettre de la prévention pour voir en lord George autre chose qu'un honnête nobleman , amoureux de sa femme et content de son sort.
Georgina elle-même avait l'air tout heureuse. ■ — Francès, confondant dans une même pensée sa tante et son amie, s'émerveillait et se demandait quel bonheur elles pouvaient trouver à travestir péniblement toutes les choses de la vie et à gâter jusqu'au bonheur.
Au récit de Georgina, elle s'était fait de lord
Montrath une idée si fausse que l'immobile figure du nohleman lui sembla loute pleine de fr;mcbise el de bons sentiments. Elle se sentait attirée vers lui; elle prenait rapidement confiance, a tel point que, au bout d'une demi-heure de prumeniide, elle avait i-agné le courage de présenter sa requête en faveur du vieux iVlilTs Mac-Diarmid.
A ce nom, lord George perdit le sourire qui ne l'avait point quitté depuis le château. Il jeta sur Fraîicès un furtif regard, puis ses yeux se baissèrent.
— On le dit bien coupable! murmura-t-il.
— U est innocent! s'écria Francès chaleureusement.
Georgina, qui n'était point prévenue, regardait son amie avec surprise.
Lord George avait eu le temps de se remettre; son sourire était revenu.
— Assurément, dit-il, miss Roberls est un excellent juge, mais je ne nie serais point attendu à recevoir une demande pareille de la part d'une iiièc(.' de M. Josuah Daws.
Francès avait les joues couvertes de rougeur, mais son œil ne se baissait point.
— Mon oncle a les devoirs de sa charge, répondit-elle, — et je crois que sa charge donne de malheureuses préventions contre tont accusé... M;iisj'îii assisté à l'interrogatoire de ce vieillard, milord... J'ai entendu ses nobles réponses... J'ai vu qu'il n'y avait point de preuves, et je viens vous supplier...
— S'il n'y a point de preuves, interrompit Montrath, — on ne pourra le condamner.
Francès secoua sa blonde lêle d'un air triste.
— Vous savez mieux que moi , milord , murmura-t-il, — que la justice humaine est sujette à se tromper... Mon oncle alïirme que ce malheureux vieillard sera mis à mort.
Montrath garda le silence. — Ils étaient assis tous les trois sur un banc de gazon, et les deux amies se trouvaient l'une auprès de l'autre.
Georgina, qui s'occupait volontiers d'ellemême, suivait avec distraction cet entrelien qui ne l'intéressait pas personnellement, et n'y prenait aucune part.
Montrath avait les yeux à terre depuis que le nom deMac Diarmid avait été prononcé; îl y avait de l'embarras dans son maintien; — il semblait réfléchir, et son visage exprimait de l'indécision.
— Je vous en prie, Georgy, murmura Francès à l'oreille de son amie, — venez à mon aide et intercédez comme moi!
— Quel intérêt?... commença lady Montrath également à voix basse.
— Je vous en prie! interrompit Francès. Lady Montrath ne put pas hésiter davantage.
— Milord, dit-elle, — si je croyais que mon intervention pût avoir quelque influence, je joindrais ma prière à celle de miss Roberts.
Montrath releva sur elle un regard souriant et libre désormais de tout embarras.
— Ètes-vous donc aussi convaincue de l'innocence de l'accusé, milady? demanda-t-il avec gaieté.
— Miss Francès est ma meilleure amie, répondit Georgina, — et ses désirs sont les miens.
Montrath porta la main de sa femme à ses lèvres et se leva.
— Je suis trop heureux, dit-il galamment en se tournant vers Francès, — de faire quelque chose qui soit agréable à miss Roherls... J'agirai de mon mieux en faveur de ce pauvre homme qui m'est recommandé par de si charmantes protectrices... je prends à cet égard un eogagemeiit formel.
— Ah! merci, milord! s'écria Francès, incapable de contenir l'élan de sa reconnaissance; — que Dieu vous bénisse pour l'espoir que vous me donnez!
Montrath avait sur la lèvre une question, et Georgina partageait sa curiosité; mais à cet égard la réserve anglaise fait grande honte à notre indiscrétion. Ils se turent tous les deux; Montrath s'inclina courtoisement, et Georgina se contenta d'interroger à la dérobée la physionomie de miss Roherts.
Celle-ci se recueillait en sa joie; elle avait promis à Morris de sauver son vieux père, et sa tâche se montrait à elle accomplie à demi; — et ce lui était une si grande jouissance de se représenter Morris heureux !...
Les deux jeunes femmes s'étaient levées à leur tour, et Montrath les guida de nouveau à travers les bosquets du parc, poursuivant la promenade commencée.
Au bout d'une centaine de pas, derrière un massif de verdure, impénétrable à l'œil, l'horizon s'élargit tout a coup devant eux, et leur montra la baie de Kilkerran avec ses innombrables îles.
Leurs reiiards embrassaient toute l'étendue
comprise entre l'île MasoD et le port de Gâlway. — De toutes parts ils apercevaient les voiles blanches des embarcations qui sillonnaient la baie.
Parmi ces embarcations il y en avait une plus grande el plus voisine, qui semblait se diriger vers RanacliHead, dont la pointe se cachait derrière les ombreux bouquets d'arbres. C'était un sloop sous toutes voiles, dont les mâts pavoises portaient les couleurs du Rappel.
Lord George fronça le sourcil el mit le binocle à rœil.
— Les insolents coquins î murmura-l-il, — je serais tenté de croire, Dieu me pardonne ! que c'est Daniel OXonnell, faisant une promenade en mer...
Les deux jeunes femmes dirigèrent en même temps leurs regards curieux vers le sloop, qui poursuivait sa course rapide et se balançait doucement, poussé par la brise molle.
Mais la distance était trop grande el Ton n'apercevait encore sur le pont que des formes indistinctes.
— Si vous désirez voir cela de plus près, dit Montrath, — nous nous dirigerons vers le cap et nous attendrons le sloop au p-assage... En même temps, milady, ajouta-t-il, — vous pourrez admirer les ruines du vieux château de Diarmid, le plus noble joyau de vos domaines.
— Ces ruines qu'on aperçoit de ma fenêtre? demanda Georgina, dont la voix trembla légèrement au souvenir de ses frayeurs nocturnes.
— Précisément, répondit le lord; — c'est un
antique débris de la puissance de nos prédécesseurs... Et tenez, mis Roberls, ce vieillard dont vous demandiez la grâce lout à l'heure est le descendant des premiers maîtres de Diarmid... C'était autrefois une famille bien puissante.
— Et n'a-t-elle rien conservé de sa richesse passée? demanda Francès.
— Une ferme de sept acres sur le versant du Maniturck, répondit le lord.
Cela fut dit d'un ton simple et froid. — Montrath faisait sans y penser le résumé de l'histoire des grandes familles irlandaises. Cette décadence si complète d'une race souveraine ne portail pour lui aucun enseignement; les descendants des rois étaient de pauvres fer/iiiers, et lui, l'élu de la conquête, il possédait leurs immenses domaines.
C'était justice sans doule...
Francès se tut; sa jolie télé pensive s'inclina sur sa poitrine. — Elle demeura un peu en arrière, suivant à quelques pas de distance Montrath et Georgina qui gravissaient, à travers bois, la pente du Ranach.
Elle réfléchissait. — Mais sa méditation n'était point hostile à lord George; elle lut gardait au fond du cœur une reconnaissance vive et s'étonnait d'avoir pu penser un instant qu'un homme si secourable pût avoir un crime sur la conscience.
Elle en voulait à Georgina qui lui avait donné ces extravagants soupçons. Elle s'indignait et plaignait presque lord George, dont la bonne âme était si mal appréciée !
Lord George ne lui avait-il pas promis de venir
en aide an vieux Mill's, — le père de Morris MacDiarniid?
Lf) son lier, étroit et niontueux, avait fréquemment (les eoudes brusques. Francès perdait à chaque instant de vue lord George et sa femme, pour qui la promenade devenait un véritable téleà-léte.
Ils causaient de bon accord. Francès se guidait au son de leurs voix amies, et c'était là pour elle une preuve de plus de la folie de Georgina, qui certes ne pensait guère en ce moment à la scène tragique qu'elle avait déclamée.
A travers le feuillage, on apercevait déjà d'un côté les constructions modernes de Monlrath; de l'autre, la masse noire et dentelée de Oiarmid.
— Comme c'est sombre et grand ! dit Georgina en ralentissant le pas pour attendre son amie.
On dépassa les derniers arbres, et Francès rejoignit ses hôtes. Les deux jeunes femmes s'arrêtèrent en exlase devant les restes imposants du vieux château.*
— Venez, mesdames, dit Montrath, — nous admirerons tout à l'iieure ces belles ruines qui me rendent aux yeux des antiquaires de Londres le plus heureux landlord de l'univers... Si nous tardons, le sloop aura doublé la pointe et nous ne verrons rien.
Il enlraîua ses compagnes le long des ruines, et fit le tour de la vaste enceinte pour gagner l'extrême pointe du cap.
En passant au pied de l'une des tours, il s'arrêta un instant pour regarder une sorte de clôture
en planches qui semblait destinée à remplacer les battants de la porte détruite.
— On dirait que Diarmid a trouvé un locataire depuis mon dernier voyage! murmura-t-il.
il p'Uissa du pied la clôture, qui résisla au choc.
Puis il passa.
Il venait de heurter, sans le savoir, à la porte du pauvre Pai, qui travaillait en ce moment de son mieux à couper la chaussée de planches, dans le bog de Clare-Gal\vay.
Milord ne savait point, paraîtrait-il, tout ce qui se passait sur son domaine, c;ir il ignorait que le pauvre Pat eût élu domicile dans les ruines de Diarmid.
Il ignorait peut-élre aussi l'existence de ce monstre redoutable dont Pat était le gardien, et que les bonnes gens de Gonnemara l'accusaient, lui Monirath, de nourrir pour la destruction des catholiques du ConnauL:,hi...
Quelques pas plus loin, et au moment de tourner les dernières constructions qui lui masquaient encore la mer, Montrath rencontra les débris d'un bûcher où restaient éteints quelques tisons, consumas à demi.
Cette fois il ne chercha point le mot de l'énigme, et se souvint tout naturellement de la lueur rougeàtre qu'il avait aperçue la nuit précédente par la fenêtre de sa chambre, durant son entrevue avec Grackenwell...
— Assurément, assurément, pensa-t-il, — c'est une exceUenle idée!... Je m'emploierai pour le bonhomme qui est là-bas dans les prisons de Gahvay... Si je le sauve, ses fils, qui ont des idées