‹ Quittance de minuit (volume 2)Chapitre 5 sur 35 · LE PAIN D AVOINE · texte numérisé non relu

LE PAIN D AVOINE

Montrath, Georgina et Francès se trouvaient sur rexlrémitéla plus haute et en même temps la plus avancée de Ranach-Head.

Ils étaient séparés du vide par les restes d'un parapet, de construction plus moderne que le château lui-même, mais qui cependant semblait être vieux de plusieurs siècles.

Lord Montra th se tenait à trois ou quatre pas des deux jeunes femmes. Il était debout, derrière le parapet, immobile et droit comme un bioc de pierre. — A sa gauche et si près de lui qu'il pouvait la toucher en étendant la main , la tour occidentale de Diarmid faisait saillie hors du parapet, et laissait pendre au-dessus du précipice une part de sa masse énorme.

Francès souionail Georgina el l'appuyait, tremblanle, au paraj>et.

La jeune femme ne parlait pltic. Ses veux demeuraient fixés avec une sorte d'horreur sur l'endroit de la plage où le canot du sloop avait pris terre.

Le paysan irlandais, qui cheminait naguère au delà des roches défendant l'entrée du galet, à droite de la galerie du Géant, avait vu, lui aussi, le danger de la chaloupe. Il s'était élancé en avant, et dans l'espace de quelques secondes il avait franchi la barrière des écueils en déployant une singulière agilité.

" Mais malgré la vitesse de sa course, lorsqu'il arriva sur le galet, le flot apportait au rivage la chaloupe sauvée.

Le paysan s'arrêta aussitôt et regarda le débarquen.ent, appuyé sur son long shillelah.

Il était à peu près au centre du galet, sous la tour occidentale de Diarmid.

Le regard de Francès, qui le cherchait en vain sur la grève à l'endroit où il marchait naguère, le retrouva en ce lieu. — Il y avait longtemps que la jeuiie fille avait reconnu en lui, malgré la dislance, Morris Mac-Diarmid.

Mais en ce n^oment son attention tout entière était réclamée par lady Monlralh, dont la détresse faisait pitié. Francès avait remarqué le trouble de lord George et comprenait à demi la scène muette qui se passait autour d'elle.

Cependant elle voulait douter encore. Elie voulait chercher à ces apparences une >ignification

qui no se rapportât point au récit de lady Montralh.

Elle interrogeait tour à tour la figsire pétrifiée du lord et les traits bouleverst^s de la pauvre Georgina; — puis ses yeux se reportaient vers le rivage.

Sur le rivage, la femme du sloop était au milieu de ses quatre laquais en grande livrée. Chacun d'eux, faisant office de femme de chambre, remettait en place quelque partie de sa splendide toilette, dérangée par la bourrasque.

Les traits de celte femme étaient beaux, mais alourdis et comme hébétés. Elle pouvait avoir trente ans. Sa taille était grande et hardie en ses proportions. — Son costume se composait d'une profusion de soie, de velours, de dentelles et de bijoux, ajustés sans goût et avec une prétention théâtrale.

Elle ressemblait avec ses diamants et ses plumes à une reine de mélodrame, échappée des planches d'Adelphi.

Pour quiconque n'eût point vu la détresse du lord et de Georgina, au pied des tours de Diarmid, cette scène n'aurait eu rien vraiment que de comique. — Il y avait du rire dans ce tableau : quatre grands laquais sur la grève, entourant une femme parée comme pour un bal travesti, et s'occupant gravement i\ réparer les désordres de sa toilette; et derrière, sur la chaloupe, les bons matelots du claddagh de Galway, qui regardaient cela d'un air sérieux et surpris.

La farce anglaise n'est pas faite autrement. A

voir cela représenté sur le théâtre de Surrey, John Bull se fût tenu les côtes.

Mais, pour les spectateurs qui reg:^rdaient du haut du cap, la farce avait un terrible revers, — parce que cette femme empanachée, couverte d'or, de diamants et de soie, avait nom Mary Wood...

Quand sa toilette fut finie, elle écarta ses domestiques d'un geste souverain, et se tourna vers les matelots qui l'avaient amenée.

Du sommet de Ranach on la vit gesticuler durant une ou deux minutes, sans ouïr le bruit de ses paroles.

Les matelots ôtèrent leurs chapeaux qu'ils agitèrent au-dessus de leurs têtes. — Une acclamation arriva jusqu'au pied des tours de Diarmid.

Puis toiît fui confusion dans la chaloupe. Il y eut grande mêlée entre les matelots, parce que Mary Wood, usant de sa magnificence ordinaire, avait jeté deux ou trois poignées de souverains au milieu de l'équipage.

Mistress AYood n'en agissait jamais autrement. — Lord George Montrath en savait quelque chose.

Une nouvelle acclamation se fit à bord de la chaloupe et les matelots agitèrent encore leurs chapeaux de cuir.

Mistress Wood les salua de la main, comme une reine affable remercie ses sujets soumis; puis elle se mit en marche sur le galet.

Deux de ses grands laquais, qui portaient l'épée au côté, formèrent l'avant-garde. — L'arrièregarde se composa des deux autres valets, armés également

Au milieu, Mary Wood marchait, tête haute et le poing sur la hanche. Son pas chancelait hien un peu, mais njoins (ju'à l'ordinaire; ses plumes avaient au-dessus de son chapeau des balancements belliqueux. On eût dit qu'elle allait à quelque expédition guerrière.

Morris Mac-Diarmid se recula jusqu'à la base du cap pour lui livrer passage. — Marry Wood l'aperçut et lui jeta deux souverains, que Morris laissa parmi les pierres

— Un beau garçon! dit mistress Wood; — il faudra que j'épouse un de ces pauvres diables d'Irlandais... un fier gaillard comme celui-là, par exemple... et je forcerai Montralh à l'adopter pour lui transmettre sa pairie...

Elle se prit à rire tout bas et fit des signes de tête à Morris, qui la regardait étonné.

Elle approchait de la base du cap. — Lord George, qui ne l'avait pas perdue de vue un seul instant, et dont le regard semblait fixé sur elle invinciblement, fut obligé, pour la suivre encore, de courber sa taille roidie.

Il mit ses deux coudes sur le parapet.

Francès et Georî^ina l'imitèrent. — Ils étaient là tous les trois comme sur un balcon, et voyaient parfaitement tout ce qui se passait au dessous d'eux.

Ils regardaient et ne se parlaient point.

En ce moment où ils se penchaient au-dessus du parapet pour mieux voir, la scène se compliqua d'une façon étrange et qui demeura pour eux inexplicable.

Mary Wood , ennuyée du silence et de l'immo-

bilité de Morris, tournait ses yeux de côté et d'autre pour chercher le sentier qui conduisait hors de cette plage étroite. Dans celle cervelle usée par l'ivresse, les idées, hormis une seule, ne demeuraient point. Elle était folle aux trois quarts sur toutes choses, et ne gardait de sa raison que ce qu'il fallait pour torturer lord George.

A cet égard, sa cervelle était parfaitementsaine. Elle n'oubliait jamais qu'il lui était permis de tout oser.

Le sentier qui conduisait aux grottes de Muyr venait de frapper son regard. — Elle ne songeait plus ni à Morris ni à la barque; elle tourna sa marche de ce côté...

Un léger bruit se lit tout auprès de Montralh. Quelque chose frôlait la muraille de la tour occidentale de Diarmid.

Lord George regarda vivement de ce côté; les deux jeunes femmes tirent comme lui.

Us voyaient tous les trois la tour de profil. Rien ne se montra d'abord sur la surface cylindrique de ces gros murs, — mais le bruit continuait.

Au bout de quelques secondes, un objet de forme ronde sortit de la tour par une ouverture que le lord et ses compagnes ne pouvaient point apercevoir.

L'objet tomba, glissant d'abord le long de la muraille; puis il rebondit sur le faîte des colonnes basaltiques de l'escalier de Ranach, et roula de pierre en pierre jusqu'au galet.

Il vint tomber aux pieds de Mary Wood.

Celle-ci le ramassa. — C'était tout simplement

un de ces grands pains d'avoine épais et ronds qui servent à la nourriture des moins pauvres fermiers de l'Irlande.

— Holà! holà! dit Mary Wood; — l'Irlande n'a pas si grand faim qu'on le dit, puisqu'elle jetle son pain aux pass.snls... Ces mendiants voudraient-ils me faire l'aumône?

Elle leva les yeux vers le sommet du cap, mais elle n'aperçut point le lord et les deux dames dont les sillioiiettes lointaines se perdaient parmi les aspérités du roc.

Elle vit seulement les grandes colonnes de Ranach, qui semblaient soutenir la lour noire du vieux château.

Mary Wood eut un sourire. — On eût dit qu'elle savait d'où venait ce pain...

— Il paraît qu'on lui en donne de trop! murmura-t-elie.

Elle porta le gàtèan d'avoine à ses narines et le flaira.

— C'est de bon pain, ma foi! reprit-elje. . Elle fit le geste de le jeter; mais, se ravisant

tout à coup, elle se tourna vers Morris arrêté à quelque pas d'elle seulement.

Morris ne la regardait plus. Ses yeux se baissaient, pensifs, vers la terre. Il semblait perdu dans une laborieuse méditation.

— Oui, Dieu me damne! dit Marie Wood, — celui-là est un beau garçon! En attendant que je l'épouse, je vais iui donner ce pain... Holà! Paddy!

Morris ne bougea point.

— Hola ! Patrick! reprit inistress Wood; — holà! Owen!... Ils s'appeileiil tousOweu, Patrick

ou Paddy... Holà! mon garçon!... Tu n'as pas ramassé mon or parce que tu ne sais pas ce que c'est. . mais lu connais bien le pain, (jue diable! mangeur de pommes de terre!... Tiens... Avale cela, mon beau Paddy.

Elle iança le pain qui roula aux pieds de Morris.

Milord et ses compagnes se penchaient sur le parapet tant qu'ils pouvaient, et regardaient avidement celle scène qu'ils ne comprenaient point.

Aux dernières paroles de mistress Wood, Morris s'était tourné lentement vers elle, mais il n'avait point jugé à propos de répondre.

En tombant auprès de lui, le pain s'était ouvert en deux, laissant à découvert un paquet de linge où il y avait des caractères tracés.

Morris Mac-Diarmid ne voyait point cela. — Mais Mary Wood poussa un cri d'étonnement, et s'élança pour ressaisir sa proie.

Ce fut seulement alors que Mac-Diarmid put reconnaître le contenu du prétendu pain d'avoine.

Mary Wood tenait déjà le paquet de linge entre ses mains, et lisait les premières ligues avec un évident contentement.

Elle riait, puis elle lisait une ligne encore, et riait de nouveau de tout son cœur.

— « Morris! ohl Morris, à mon secours!... » dit-elle enfin en se pâmant d'aise; — voilà du temps bien employé, ma foi!

Monis avait tressailli en entendant prononcer son nom, et, à la direction des regards de mistress Wood, il devina que ce nom était écrit sur le linge, contenu naguère dans le pain d'avoine.

Sa pensée n'alla pas au delà dans ce premier

inomeiit; — mais c'en était assez. Il se glissa sans bruit derrière Mary Wood, en affectant assez d'indifférence pour ne point attirer raitention des valets, qui étaient maintenant à une cinquantaine de pas.

— Comme nous avons la vie dure, nous autres femmes! disait copciidant Mary Wood, qui était en veine de réflexions philosophiques; — et comme nous avons de l'esprit!... En voici une qui n'avait ni plume, ni encre, ni papier, ni cassette, et qui s'est fait une cassette, des plumes , de l'encre et du papier... avec rien !... Ah! les femmes! les femmes!... Je ne sais pas s'il y a au monde une seule chose que les hommes sachent faire mieux que nous!... Boire peut-être... mais moi je bois autant que deux hommes !

M(»rris ]jassait en ce moment son regard pardessus l'épaule de Wary Wood. D'un seul coup d'œil il lut la première ligne tracée sur le linge, et s'élançant eu avant avec un cri de slupélactiun, il arracha le paquet des mains de l'ancienne servante.

Les quatre valets accoururent aussitôt.

Mary Wood était restée un instant ébahie.

— Âh bah! dit-elie enfin sans se fâcher. — Pourquoi veux-tu me voler cela, Paddy... ou Patrick?... Tu vois bien que les morceaux de toile sont trop petits pour qu'on en puisse faire une chemise... Rends-moi cela, mon beau garçon.

— Ce paquet est à moi, répondit Morris; — où l'avez-vous pris?

Mary Wood leva son bras pour montrer le sommet du cap; mais elle le baissa aussitôt. Elle s'é-

lait ravisée. Son lourd visage prit une expression soudaine d'asluce.

— Ah! Paddy, répliqua-l-elle, — où je l'ai pris?... Cela vient de bien loin, mon beau gaillard!... bien loin, au delà de la nier... Allons! rends-le-moi, mon fils, j'y tiens beaucoup.

— Ce paquet est à moi, répondit Morris. Mary Wood éclata de rire.

— Ces sauvages ont leurs idées! nuirnuirat-elle. — Voyons, Owen , je vais te donner assez de sous pour emplir ton vieux chapeau sans bords, mon fils... Sois bon enfant, et ne me force pas à te faire piquer par les épées de mes valets!...

Ceux-ci dégainèrent à cet ordre implicite, et coupèrent la retraite à Morris.

l/énigme se compliquait pour Montralh et les deux jeunes femmes.

C'était plus qu'une énigme pour la pauvre Francès, dont le cœur défaillait à voir ces quatre épées nues menacer la poitrine de Morris. — Elle mettait sa jolie léte pâlie en dehors du parapet; elle regardait et faisait effort pour ne point crier au secours...

Les matelots du canot avaient donné déjà quelques coups d'aviron pour regagner leur sloop; mais en voyant briller les épées de loin, ils virèrent de bord et firent force de rames vers le rivage.

Morris contempla de l'œil ses adversaires et se mit en garde avec son shilleîah. — En même temps, il glissa dans son sein le paquet de linge contesté.

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