LE REVEIL
Morris Mac-Diarmid avait jeté la mante rouge de Molly pour reprendre le earrick du fermier irlandais.
Il cheminait seul, tournant autour de la baie de Kilkeran et laissant à sa droite les hameaux sauvages du Connemara.
Les premières lueurs du crépuscule paraissaient à peine.
Morris allait d'un pas rapide, gravissant les montagnes qui bordent toute cette partie des rivages du Connausht.
Il avait serré son earrick autour de sa taille, et son chapeau, qu'il tenait à la main, laissait au vent les boucles gracieuses de ses long cheveux noirs.
C'était un fier jeune homme. Tout en lui était force, intelligence et beauté.
Bien des pensés accompagnaient ce matin sa course solitaire. Ses yeux distraits ne voyaient point l'agreste magnilicence du paysage.
L'esprit du jeune maître était ailleurs. Il songeait à sa tâche ardue; il songeait à l'Irlande que la liberté ferait si opulente et si belle! L'avenir passait devant ses yeux, — l'avenir et aussi le passé.
Une jeuesse riante et insoucieuse, un bel amour tout plein de pures joies, une douce vierge au visage d'ange...
Il voyait Jessy 0' Brien , la pauvre Jessy , sa fiancée.
Hélas! et son sourire se glaçait. Son genou touchait pieusement la terre humide, et de sa bouche tombaient les paroles latines de la prière pour les trépassés...
Dans le pays des Saxons, une pauvre tombe avec une croix de pierre, voilà tout ce qui restait de l'ange aimé , de la douce jeune fille pour qui la vie avait eu tant de promesses heureuses!
Morris avait le cœur serré. Quoi qu'il pût faire, la pensée de la morte se dressait au fond de sa conscience. — Il restait sept jeunes hommes forts sous le toit de Mac-Diarmid. S'ils étaient partis tous ensemble pour Londres, peut-être lord George n'eût-il point osé...
Mais l'Irlande! l'Irlande! Morris était à un poste désigné, croyait-il, par le doigt même de Dieu. Quitter ce poste, c'eût été faiblir, c'eût été presque trahir!
Oh ! comme son âme dépouillait en ce moment son manteau de froideur sévère, comme tout son sang bouillait à la pensée de l'assassin ! — 11 n'avait plus à mettre sa prudence calculée au-devant de la fougue d'autrui ; il était seul avec lui-même ; son coeur n'avait plus à compter ses battements...
Lord George, le lâche et le cruel! — La main de Morris se crispait autour de son dur shillelah.
Ce bois vaut mieux que du fer; il brise les épées, et malheur à lord George s'il se fût trouvé là, dans le chemin! ..
D'autres idées venaient. Morris savait que Jessy était morte, mais il ignorait tout le reste, — sa longue souffrance, ses derniers vœux, et ce qu'elle avait dit en expirant.
Il voulait savoir.
Parmi les gens de lord George, il y avait un Irlandais du Connaught dont l'enfance libre s'était passée sur les Mamturks, non loin de la demeure de Mac Diarmid.
Cet homme avait suivi son maître. Sans doute il était au château de Montrath. Morris se promettait de le voir, d'interroger, d'apprendre, afin de pouvoir converser aux heures de solitude avec ces souvenirs si douloureux, mais si chers...
Le jour était tout à fait clair lorsque laissant derrière lui Ynveran, puis Turbach, il arriva en vue de Galway.
La vieille cité s'étendait silencieuse et comme endormie au fonl de sa large baie. Lorsque Morris y entra, tout sommeillait encore, et nul pas ne sonnait sur le pavé des rues désertes.
Morris franchit le Claddagh dont les noires ma-
rares restaient closes. Il passa sous les manilles
carrée> du Lynch's-Castle , — masse imposante et magnifique dont la façade est amoriée comme un vieux livre de blason.
Donnor-slreet, le bruyant, le joyeux Donnorstreet, dormait comme tout le reste de la ville. L'hôtel du Ho! Malcolm était aussi noir et aussi muet que ce palais démantelé qui lui faisait face, et d'où le Brûleur avait lancé au major anglais la terrible promesse de minuit.
A l'autre bout de la rue, le Grand Libérateur n'était pas plus matinal que le Roi Malcolm. — C'était une fameuse journée qui allait commencer, une j urnée de l.ibeurs et de luttes pour Saunder Flipp et pour Oeil, une journée redoutable pour les tilles de taverne et bien heureuse pour les amis de l'usquebaudi.
En vérité, l'orgie en plein air de la veille n'était rien auprès de ce qui allait se hurler et se boire!
Chaque pavé de la rue allait devenir un siège, et la chaîne des hôtes d'O'Neil allait rejoindre dans le ruisseau le cordon des convives de Saunie.
Et, Jésus! que de coups de poing! que de coups de langue! que de coups de whisky, et que de couns de shillelah!
Il fallait prendre du repos avant la baiaille. James Sullivan, — le saint devant le Seigneur, ■ — et William Derry, — !e cher bijou! — avaient seuls le droit de ne point dormir cette nuit dans la ville.
Ils préparaient laborieusement tous les deux les tprechs électoraux qu'ils devaient prononcer avant
le poil , et prenaient une dernière leçon de boxe, afin de pouvoir se comporter comme il faut sur les huslings.
Hourra pour James Sullivan!
William Derry pour toujours!...
Morris Mac-Diarmkl traversait d'un pas pressé les rues désertes. Il franchit le vieux pont, bâti un peu au-dessous de Donnor-slreet et se trouva dans un quartier obscur où les maisons penchées semblaient menacer ruine de toutes parts.
Les rues étroites étaient barrées à un douzaine de pieds de hauteur par des madriers à peine écarris et destinés à empêcher les maisons de s'embrasser à travers la voie. — A part quelque différence d'architecture on se serait cru dans ce noir réseau de ruelles qui se mêlent à Londres entre Thames -street, le temple et la prison du Fleet.
Là aussi les maisons se rejoignent par des poutres inclinées en tous sens, de telle sorte que, entre le regard et l'étroite bande de ciel gris que laissent voir les toitures rapprochées, il y a comme une charpente vermoulue.
Des grappes de haillons de toutes les couleurs pendaient aux poutres qui servaient de séchoir aux pauvres familles du voisinage.
Aux premiers haillons, d'autres haillons s'attachaient; à ceux-ci d'autres encore : c'était comme une longue tenture de pantalons troués, de jupons en lambeaux et de bribes à mille franges dont l'usage ne se pouvait point deviner.
Tout cela descendait, humide, et se balançait lentement au vent froid du matin, qui se chargeait d'un fade parfum de misère,
Pour passer, il fallait écarter de la main ees loques lourdes et roidies qui retombaient à hauteur d'homme.
Au-dessous, le ruisseau noir s'emplissait d'un liquide sans nom, épais, vi.squeiiK, immobile.
Des deux rôles du ruisseau il y avait une manière de chaussée étroite qui n'était que fangeuse.
La prison de Galway, vieille masure bâti moitié en bois , moitié en maçonnerie, s'élève au bout de cette rue et enfonce ses logis confus au milieu d'un pâté de maisons qui les cache.
Deux piliers de pierre soutiennent le portail, dont les vastes battants doublés de fer s'ouvrent en grinçant au-dessous de l'écusson du Royaume- Uni.
Rien n'annonce au dehors un édifice considérable, et l'on s'étonne que Galway, qui possède tant de ruines abandonnées, n'ait point su trouver à ses captifs un asile plus large.
Mais, au delà du portail, l'étonnement cesse. Ce sont de vastes granges, ajoutées les unes aux autres, de grands préaux, des caves spacieuses.
Il y aurait où mettre là tous les Molly-Maguires des quatre provinces, avec bon nombre de repealers entêtés.
Les magistrats protestants ne se font point faute, nous devons le dire, d'y enfermer le plus qu'ils peuvent, des uns et des autres— La prison a toujours un personnel nombreux, et ces vieilles salles de bois ne se gâtent point faute d'habitants.
Morris souleva le lourd marteau du portail , et frappa doucement
La voix grosse et rauque d'un dogue répondit à cet appel par des aboiements furieux; — mais à l'intérieur personne ne bougea.
Morris hésita un instant. Il souleva de nouveau le marteau , puis il te reposa sans bruit sur son plastron de fer, comme s'il n'eût point osé frapper une seconde fois.
— AHan se fâcherait! murmura-t-il; — il a le réveil rude, et peut-être ne me laisserait-il point pénétrer auprès de Mac-Diarmid...
Aux deux côtés du portail gisaient deux roches brunes et plates, qui servaient à la fois de bornes et de bancs. Morris s'assit sur l'un de ces sièges et attendit.
Il y avait trois jours qu'il ne s'était couché entre les draps de son lit, mais ses yeux n'avaient point sommeil. Trop de pensées s'agitaient et se choquaient dans son cerveau.
Il s'appuya contre les piliers de pierre et donna son esprit a la méditation.
Sa tête se penchait sur sa poitrine. L'abondante richesse de ses longs cheveux voilait, presque son front. Son shillelah, arme re loutable dans la main d'un Irlandais, reposait en travers sur ses genoux.
Il était six heures du matin. Quelques bruits arrivaient déjà des rues lointaines, et, dans diverses directions, les semelles de bois commençaient à sonner contre le dur pavé.
La vieille cité s'éveillait. Le murmure grandissait sans cesse. Quelques fenêtres s'ouvraient; quelques portes du rez-de-ehaussée s'entiv-bàillaient et montraient le vêtement de nuit des ménagé t
Puis la rue elle-même s'anima; quelques passants cherchèrent leur route le long de l'étroite chaussée ; des êtres demi-nus sortirent des maisons voisines et vinrent reconnaître au séchoir commun, qui son pantalon, qui sa robe de toile, qui le paletot gris des bons jours.
On se parait pour la fête; on s'habillait en pleine rue comme aux jours de l'âge d'or. Chaque lambeau trouvait son maître , et c'était chose étrange assurément que de voir ce chemin fangeux changé en boudoir pour la toilette de la misère.
Mais qui donc songeait à la misère ce jour-là? Vierge sainte! Hurra pour William Derry! Hurra pour le polteen! pour l'usquebaugh! pour les gâteaux d'avoine! pour les pommes de terre chaudes et pour le Rappel!
Hurra! hurra! L'Irlande pour toujours!
Pauvre peuple d'enfants! — Ces gens avaient douze heures de joie devant eux. — Douze heures! n'est-ce pas un siècle?
Morris, perdu dans sa méditation, ne voyait rien de tout cela. S'il l'avait vu, son cœur noble aurait saigné.
Mais il n'avait pas besoin de ce triste spectacle, et son âme avait tout ce qu'elle pouvait supporter de douleur.
Son visage demi voilé sous ses cheveux disait l'amertume de sa rêverie.
Quand un pauvre homme passait auprès de lui, — le chapeau troué du pauvre homme se soulevait respectueusement.
— C'est le bon Morris, pensait-il, le roi des
vaillants gars du Galway... Il vient visiter son vieux père... Que Dieu le bénisse!
— Que Dieu le bénisse! répétaient ceux qui venaient ensuite, — lui et Mill's Mac-Diarmid, le saint vieillard !
Et les chapeaux troués retombaient sur les grandes chevelures ébouriffées.
Et trois pas plus loin on ne songeait plus guère à Morris ni à Mill's Mac-Diarmid, — le saint vieillard!
On allait boire; on flairait de loin la bonne odeur du cher whisky. Les narines s'enflaient ; les langues caressaient gaillardement les lèvres altérées.
Oh! c'était un bon jour! un grand jour! Il y avait du polteen pour toutes les soifs, et, pour tous les appétits, des aliments solides. Toutes ces dents, si longues qu'elles fussent, et si infatigables ces mâchoires, il y avait de quoi les contenter jusqu'au coucher du soleil !
Protestants et catholiques, repealers et orangistes allaient s'abattre sur le festin d'une ardeur égale. Sullivan et Derry payaient l'écot. — Mangez et buvez, fils des seigneurs? buvez et mangez encore! Cette bombance est le plus clair de vos institutions politiques!
0 peuple de héros! Celtes vaillants! guerriers qui dansiez avant la bataille et dont la harpe du barde a redit les exploits durant tant de siècles! 0 demi-dieux ! voici dans la boue des pommes de terre et de l'alcool, vautrez-vous!...
Mais qu'ils tremblent, ceux dont la main vous plongea peu à peu jusqu'en ce profond aluni*»
d'ignominie! C'est en sursaut que les peuples s'éveillent; et quand a sonné l'heure fatale, les faibles d'hier se jouent avee la massue des géants!... Il y avait autour du séchoir des disputes graves, et plus d'une poignée de cheveux tomba dans le ruisseau durant la toilette commune. — C'était une manière de pillage : chacun s'élançait et arrachait ce qui était à sa convenance.
— Dorothée, sorcière maudite! voilà trois jupes que vous mettez l'une sur l'autre...
— Bob, pourquoi ne vous contentez-vous pas d'un pantalon ?...
Bob était d'autant plus coupable qu'il n'avait qu'une jambe. — Quant à Dorothée, énorme mendiante, sèche et noire, qui passait la nuit du vendredi au sabbat chaque semaine, elle noua les cordons d'un quatrième jupon par-dessus les trois autres et regarda la cohue déguenillée d'un air fier.
Chacun se détourna d'elle en murmurant quelque bribe de Pater.
Dorothée s'appuya surson long bâton et remonta la rue; — d'autres l'imitèrent. — Peu à peu les clameurs s'étouffèrent. La toilette était terminée. Il ne restait plus de haillons aux poutres transversales.
La rue se fit déserte. — Seulement, de temps à autre, un spectre nu sortait de quelque porte basse et accourait vers le séchoir. Il cherchait ses haillons confiés la veille aHX poutres dépouillées. — Il s'était levé trop tard.
Plus rien! — Le fantôme tournait autour du séchoir comme un loup affamé autour de la ber-
gerie close, puis il s'enfuyait en hurlant un blasphème.
Pendant cela, les heureux couraient vers le Claddagh , vers Donnor-street et ces autres quartiers favorisés où s'ouvraient des buvettes politiques.
Peu importait vraiment la couleur, en ce moment- d'accord et de bienveillance. Les publichouses catholiques déversaient le trop-plein de leurs hôtes sur les cabarets prolestants.
Et l'on buvait en frères, jusqu'à ce qu'une parole malencontreuse vînt mettre au vent les shillelahs.
Alors c'était une autre fête.
Oh! les crânes fêlés! les poitrines sanglantes! les mâchoires broyées! Jésus, Jésus! hurra! hurra! le joyeux jour!...
Le silence était autour de la prison.
Au bout de quelques minutes, on entendit un bruit de pas à l'intérieur, et Morris, sortant enfin de sa rêverie, souleva de nouveau le lourd marteau de la porte.
— Ouvrez, Nicholas, paresseux! dit une grosse voix derrière la porte; — un jour comme celui-ci la porte d'une prison devrait s'ouvrir d'elle-même.
— Oui, maître Allan, répliqua une autre voix douce et conciliante : — vous avez raison , maître Allan... et Dieu sait, maître Allan, que nous aurons du nouveau avant ce soir.
Les lourdes barres de bois glissèrent dans leurs rainures; l'énorme clef grinça bruyamment; la porte s'ouvrit.
Derrière la porte se tenait un homme de qua-
ranteans à peu près, osseux, jaune, barbu, chevelu, avec des yeux terribles et des sourcils farouches, — un vrai geôlier; un geôlier comme il en faut dans les drames, et comme devraient être tous les geôliers, si ces fonctionnaires étaient choisis avec le soin convenable.
Auprès de lui se tenait un personnage tout rond, court, gras, rebondi, souriant, luisant, chauve, qui semblait placé là tout exprès pour faire ressortir le terrible physique de maîlre Allan Grewil , le geôlier en chef de la prison de Galway.
L'homme rond et luisant était un simple porteclefs. Il avait nom Nicholas Adams; il était bon , simple de cœur, sobre, chaste, et digne en tout de l'emploi éminent que l'estime commune lui avait confié.
De mémoire de guichetier, maîlre Nicholas n'avait jamais contredit maîlre Allan. Grâce à cela ils vivaient en bonne intelligence, et maîlre Allan, qui était un excellent homme, malgré son air de Barbe-Bleue, lui rendait la vie douce et le laissait engraisser à son aise.
— Dieu me pardonne! dit le geôlier en chef en apercevant le nouveau venu, — c'est encore pour Mac-Diarmid! Bonjour, Morris, mon garçon... savez-vous qu'à vous seul vous usez les clefs de la ville plus que tout le reste de nos connaissances?
— Maître Allan a raison, dit Nicholas. — Bonjour, Morris!... maître Allan a raison.
Maître Allan repoussa d'un coup de pied jus-
qu'au fond de sa niche un énorme dogue qui hurlait.
— La paix! Neptunus, fils de loup! s'écria-t-il.
— La paix! ÎNeplunus, mon ami ! répéta le bon porte-clefs.
— Puis-je voir mon père? demanda Morris.
— Du diable! Mac-Diarmid, répliqua maître Allan , — il y a loin d'ici aux Mamturks : à quelle heure vous levez-vous donc, mon fils?
— Oui, murmura Nicholas en souriant, — à quelle heure?
Le geôlier en chef et le porte-clefs avaient tous les deux de larges cocardes orange à leurs bonnets; le gros homme portait en outre un nœud de la même couleur dont les larges bouffettes s'épanouissaient en croix sur sa poitrine dodue.
— Le jeune homme vient de loin , dit-il en regardant son chef d'un air timide. — Je crois que je puis le conduire vers son père.
— Et qui vous fait croire cela, Nicholas? demanda le geôlier qui fronça son terrible sourcil.
Les belles couleurs du gros homme tombèrent. Il baissa son front chauve et se mit à jouer avec ses clefs comme un enfant pris en faute.
— Oh! maîlre Allan... munnura-t-il.
— Eh bien! Nicholas, reprit celui-ci en haussant les épaules, — qui vous dit que vous ayez eu tort de le croire?
Les fraîches couleurs reparurent aussitôt avec un doux sourire sur la joue brillante du digne porte-clefs.
— Je savais bien, murmura-t-il. — Vous avez raison, maître Allan... Neptunus, la paix! je vous
prie... Venez, Mac-Diarmid , mon garçon, je vais
vous ouvrir la porte.
Nirholas Adam- lit jouer ses grosses et courtes jambes. Morris le suivit en saluant le geôlier. Celui-ci redressa sa titille maigre, et répondit au salut du jeune homme par un regard réellement redoutable.
Puis il alluma sa pipe et se prit à fumer d'un air effrayant.
Le bon Nicholas roulait le long des murailles de bois des salles communes. Tout cela était plein de pauvres diables vêtus de lambeaux inouïs. Le digne porte-clefs avait pour tous des sourires; on eût dit un bon et gros apôtre chargé spécialement de réjouir ces affligés.
En passant, il distribuait des paroles placides, des bonjours et des poignées de main. Il ouvrait même parfois pour les privilégiés sa vaste tabatière pleine jusqu'au bord de ce puissant tabac irlandais, si cher aux cockneys de Londres.
Le vieux Mill's Mac-Diarmid avait été confondu bien longtemps avec les malfaiteurs des saltes communes; mais on avait vendu une vache ce printemps à la ferme du Mamturk, et une petite rétribution, payée toutes les semaines au farouche geôlier Allan, procurait au vieillard une cellule particulière.
C'était une chambre étroite et assez longue, donnant sur un préau rond où croissaient quelques arbres rabougris.
Mill's avait ainsi un peu de verdure pour réjouir son regard, et l'air qu'il respirait était pur.
Les murailles de sa cellule, nues et formées de
poutres mal écarries, avaient pour ornement une image enluminée de saint Patrick et un petit portrait d'O'Connell.
Allan , le geôlier, était par position un tory de première force, mais il se vantait volontiers d'être cousin d'O'Connell au cinquante-troisième degré. La voix du sang se faisait entendre en lui et l'empêchait de proscrire l'image du grand Libérateur.
Au moment où la grosse clef de maître Nichola? ouvrit la porte de la cellule, le vieillard, à genoux devant saint Patrick , faisait sa prière du matin.
Morris entra et Nicholas se retira en disant : Dieu vous bénisse!
Le vieillard n'interrompit point sa prière. Il était à genoux, le dos tourné à la porte; on ne voyait que son dos, dont l'âge commençait à courber la forte cambrure. Ses longs cheveux blancs tombaient à flots d'argent sur ses épaules.
Il y avait pour tout meuble dans la cellule une couchette grossière et un escabeau de bois. — Mais en quelque lieu que se trouvât le vieux Mill's, une sorte de grandeur digne était autour de lui. C'était le patriarche saint, le père respecté, l'homme juste dont la longue carrière s'achevait honnête et sans tache.
Morris demeurait debout auprès de la porte refermée et gardait le silence, afin de ne point troubler l'oraison de son père.
Le vieillard se frappa la poitrine par trois fois, demandant à Dieu le pardon île ses fautes; puis
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il se signa et baisa la croix d'étain de sou chapelet.
Puis encore il se leva et vint vers Morris la main étendue.
C'était un noble et vénérable visage. Il y avait sur ce grand front dépouillé de cheveux à son sommet, la franche loyauté des bons cœurs et le calme serein de l'âme chrétienne. Il y avait une fierté douce, une résignation facile et comme un reflet de cette gaieté vaillante , si belle chez l'homme qui souffre.
Mill's n'avait rien perdu quant au luxe, rien perdu quant au confortable de la vie, car le luxe et le confortable étaient inconnus à la ferme du Mamturk. Le lit dur de sa prison ressemblait à la dure couche de la ferme. Mill's n'était point comme ces heureux du monde qui, précipités tout à coup, tombent des hauteurs de la richesse sur la terre froide d'un cachot.
Il n'avait fait que changer de demeure; il avait quitté quatre murailles nues pour une retraite semblable, et le vide austère de sa cellule ne lui donnait rien à regretter.
Mais il avait vécu soixante ans sur la grande montagne; il fallait à ses poumons l'air libre et pur, à sa vue l'horizon vaste, à son cœur les aspects connus du lieu paternel.
Il avait perdu autant que le riche.
Tout lui manquait : le cher toit où était mort son père, les bestiaux aimés, la famille assemblée autour de la table pour le repas du soir.
Les vieux amis rencontrés sur le chemin , les longues causeries à la louange d'O'Connell, la fa-
ligue des champs, la messe à l'église rustique de Knockderry, le sermon du pauvre enrê catholique*
et, le soir dos dimanches, la lutte brave entre les forts garçons de la montagne.
Le pauvre perd autant que le puissant. La liberté, ce bien cher qui remplaçait pour lui tous les autres biens, lui manque. Et il souffre, comme le riche privé de son luxe, de son faste et de ses jouissances enviées.
Mais il y avait une chose plus pénible pour Mill's Mac-Diarmid que la perle même de sa liberté.
On l'accusait de meurtre et d'incendie, lui qui, depuis vingt ans, était entre les lacs et la mer l'apôtre de la paix! On l'accusait de faire partie des associatons secrètes, lui dont la longue vie s'était passée au grand jour, lui qui vénérait Daniel O'Connell comme un oracle, lui qui mettait sa force el sa vieille influence à combattre les associations!
On lui avait jeté au visage ce nom de ribbonman , qu'il regardait comme le plus cruel des outrages; ou avait vu en lui l'un des suppôts de Molly-Maguire, col èire fantastique et destrueteui; qui était à ses yeux le fléau de l'Irlande, el qu'il eût voulu tuer de sa propre main.
("était là sa peine, son supplice.
Mais, comme toute âme pure, ii gardait confiance en la justice des notâmes et attendait avec impatience l'heure du jugement où son innocence éclaterait, reconnue.
La prière avait mis à son front une auiéole sereine.
— Bonjour, mon fils Morris, dit-il, — soyez le bienvenu... Dieu vous bénira, mes enfants, car vous n'oubliez point votre père.
Morris saisit la main que le vieillard lui tendait et la pressa contre son cœur. Sur ses beaux traits, si calmes d'ordinaire, il y avait une vive émotion. — Ses yeux, où se reflétait son cœur, disaient sa pitié tendre et son respectueux amour.
— Mac Diarmid, répondit-il, — vos fils ne vous aimeront jamais assez, vous qui fûtes leur guide et qui serez leur orgueil, jusqu'au jour où le nom de ims pères s'éteindra dans l'oubli.
Mill's sourit avec tristesse. Il attira Morris sur son sein et le serra entre ses bras.
— Je suis un pauvre vieillard, murmura-t-il, — et Dieu ne m'a point donné la force qu'il faut pour servir son pays.
Sans quitter la main de Morris , il se dirigea vers l'intérieur de la cellule. Il s'assit sur le pied de sa coucbe; Morris prit place sur l'escabelle.
— Je suis bien ici, reprit Mill's. — Mes nuits sont plus tranquilles dans ce lit que vous m'avez donné, mes enfants... Le malin, ma vue se repose sur ces pauvres arbres, prisonniers comme moi,.. Il leur manque le bon air des campagnes, la pluie et le soleil; — mais ils vivent.
— Vous, au moins, père, dit Morris, — vous n'êtes pas cloué comme eux à ce sol de captivité... Bientôt vous serez libre.
— Dieu est juste, mon fils Morris, répliqua le vieillard gravement ; — j'espère en lui.
Il se fît un court silence après lequel Mill's Mac-Diarmid poursuivit :
— Et i;i ferme, enfant?... Parlez-moi de tous eeux que j'aime... Excepté le pauvre Natly, que je n'ai pas vu depuis bien longtemps, je vous reçois chacun à votre tour, — mais je m" vous vois plus ensemble comme autrefois, tous réunis, tous amis autour du repas de famille... Ah! c'était un bon temps, mon fils !
Le vieillard hocha lentement sa tète blanche.
Il croyait Natly malade à la ferme du Mamturk. On lui avait caché sa mort pour ne point augmenter les sombres ennuis de sa prison.
De même on lui avait caché les tristes nouvelles venues de Londres. Il croyait Jessy O'Brien, sa fille chérie, heureuse et habituée à son sort nouveau.
Il était bien vieux, et ces deux deuils eussent pesé d'un poids trop lourd sur son grand âge.
— Tout va bien a la ferme, répondit Morris qui se contraignit à sourire. — Naity va entrer en convalescence... Notre cher Jermyn devient un homme fort, et les dernières nouvelles de Jessy sont bonnes.
Le vieillard joignit ses mains ridées et leva ses yeux au ciel.
— Dieu est bon! murmura-t-il. — H y a encore du bonheur sous le toit de Mac-Diarmid!... Qu'importe qu'un pauvre vieillard souffre loin de la maison de son père?... Ce sont quelques jours mauvais à passer, puis nous serons tous réunis encore, heureux d'être ensemble et de nous aimer... Il ne manquera personne autour de la grande table; Nalty sera debout, et ma Jessy chère reprendra sa place auprès de moi...
Morris écoutait, pâle et immobile. Il avait la main sur son cœur. Deux larmes, qui voulaient g'écbapper, brûlaient, contenues, sous sa paupière...