I.E PATRIARCHE
Le vieillard voyait ainsi le bonheur dans l'avenir.
Il avait espoir et foi.
Après l'épreuve, il apercevait des jours meilleurs : — l'union, la paix, les belles joies de la famille.
Morris, lui, comptait les vides laissés dans les rangs aimés; il songeait à Natty, son frère, à Jessy, sa fiancée; il songeait au péril de mort qui entourait sans cesse les fils de Diarmid , et ces paroles d'espoir qui tombaient de la bouche de son père lui attristaient le cœur.
Encore quelques jours passés dans la prison , qui pouvait savoir combien d'êtres chers Mills
Mac-Diannid, délivré, retrouverait autour de la table de famille?
Morris baissai! la tète et ne montrait point sa peine; le vieillard avait si grand besoin d'espérer!
Quand ce dernier eut demandé des nouvelles de chacun de ses fils en particulier et de la noble Ellen, son œil s'anima loul à coup et sa ligure prit une expression de curiosité vive.
— Et vous ne savez rien de l'élection, mon fils Morris? dit il.
— Rien, mon père, répondit Morris; — j'étais venu vous parler d'autre chose.
Le front du vieillard s'assombrit.
— Mes enfants ! mes enfants! répliqua-t-il avec un mouvement de colère, — il faut bien que je vous le dise... vous ne vous occupez point assez des affaires de l'Irlande!... Jésus! Sam est venu me voir hier, et c'est à peine s'il savait que nous étions à la veille du grand jour... Il n'avait point de cocarde. Où est la vôtre, Morris?
Le regard du vieux Mill's parcourut le jeune homme des pieds à la tète, cherchant quelque part sur sa personne les couleurs du Rappel.
Morris rougit et ne releva point sa paupière.
C'était surtout pour Mill's Mac-Diannid que la pensée de Morris était un impénétrable secret.
Le vieillard, d'un geste véhément, loucha sa poitrine où s'étalait une large cocarde verte.
— La voilà! s'écria-t-il, — voilà l'image de la patrie!... Je la porte entre les murailles de ma prison, je la porterai, s'il le faut, sur les planches d'un gibet!... L'Irlande! enfants, le Rappel et notre père O'Connell ! Oh! travaillez toujours
dans cette voie!... Point de paresse! point de trêve! le repos est une lâcheté.
— Mon père, dit Morris à voix basse, — j'étais venu pour vous entretenir d'un autre sujet.
— Et de quoi voulez-vous parler aujourd'hui , Mac-Diarmid? s'écria le vieillard impétueusement. — C'est aujourd'hui le jour de la grande bataille!... Robert Peel et O'Connell sont en présence , Porangisme et le Rappel , la tyrannie infâme et la sainte cause de la liberté!
— r La liberté! répéta Morris, dont la voix avait un accent d'amertume.
Mais il n'acheva point sa pensée.
— Un autre sujet! reprit le vieillard qui s'animait de plus en plus; — quand le glaive est tiré, quand le plus grand des Irlandais, notre providence à tous, Daniel O'Connell, est peut-être aux portes de la ville... car il a promis de venir, et il viendra, le digne chrétien ! Oh ! que je voudrais le voir! que je voudrais entendre sa parole, et toucher sa main qui conduit l'Irlande, et baiser le bas de ses vêtements !
Le sang de Mill's montait à son visage; ses yeux étaient humides, son front rayonnant de cet enthousiasme sans bornes qu'inspire à tout repealer la pensée du Libérateur.
— Sullivan ! poursuivit le vieillard; — Sullivan ! misérable sangsue grossie par notre sang! Ose-t-il bien accepter les chances du poil dans une ville du Connauglu! îl est riche, il aura des voix... Mais le bon William Derry en aura davantage. Ah! que ne suis-je sur la place de Galway!
O'Connell et Derry pour toujours!... Derry triomphera, n'est-ce pas, Ifac-Diamidl
— On le croit, répondit Mania.
— V.iis no tlitcs iiHMio' pas : On l'espère, répliqua le vieux Mill's avec aniertume. — Morris, vous n'avez pas le cœur d'un Irlandais!
— Que Dieu vous protège-, père, prononça Morris, dont la voix tremblait. — Je n'ai plus rien à aimer que l'Irlande.
— Alors, longue vie à O'Connell, enfant! puisque O'Connell est le salut de l'Irlande.
— Longue vie à O'Connell! répéta machinalement Morris.
Puis il ajouta , en pressant son cœur d'un geste passionné : — Et que Dieu sauve l'Irlande!
Mill's leva sur lui son regard attentif. Il y eut un instant de silence; quelque chose de froid était entre le père et le fils.
Ce fut Morris qui reprit le premier la parole.
— Mac-Diarmid, dit il, — vous avez déjà refusé par trois fois votre délivrance... El pourtant votre captivité se prolonge... la tristesse est dans votre maison... Vous souffrez et vos fils souffrent... Au nom de tous mes frères, je viens vous demander une fois encore de vous laisser sauver par nos mains.
Les sourcils blanchis du vieillard s'étaient rapprochés et son œil sombre regardait la terre.
— Depuis mon absence, murmura-t-il, — mes fils ont eu le temps d'oublier à m'obéir... je leur avais défendu d'ouvrir la bouche à ce sujet... Mais que vaut l'ordre d'un vieillard au temps où nous sommes?...
— Père! oh ! père! dit Morris avec une soumission émue, — nous vous aimons et nous vous respectons... Ayez pitié de nous!
— J'ai pitié, répliqua le vieillard d'un ton sévère. — Mais, taisez- vous, mon fils Morris, ou la pitié va se changer en mépris... Ne le savez-vous pas? l'Irlande est engagée dans une guerre légale. Tout Irlandais qui résiste à la loi est un traître... Non, non! je ne veux pas que le nom du vieux Mill's soit un drapeau pour la révolte!... Je ne veux pas que les garçons des Mamturks et du Conn'emara descendent armés sur Gahvay pour donner aux dragons maudits le droit de verser le sang catholique!... ils sont venus déjà, vous le savez. Quand je fus traîné en prison , tout le pays entre les lacs et la mer se souleva... C'était la plus grande douleur qui pût affliger ma captivité... Oh! Morris, mon fils, je ne veux pas!... A quoi bon d'ailleurs désormais?... L'heure de la justice approche... Aujourd'hui même, le magistrat va venir dans ma prison pour me faire subir un dernier interrogatoire. Il n'y a contre moi ni preuves ni témoins : il y a pour moi mon innocence... Fuir serait non-seulement lâcheté, mais folie, puisque la victoire est sûre et qu'un peu de patience amènera l'instant du triomphe?
— S'il en était ainsi, répliqua Morris tristement, — mes frères ne m'eussent point envo)é vers vous, et je n'aurais point accepté la mission de combattre voire volonté respectée... Mais, devant un jury protestant, l'innocence est-elle un bouclier pour le catholique?
— Il faut des preuves.
— On fait des preuves.
— 11 faut des témoins. •
— On crée des témoin^.
— J'ai passé devant deux jurys, et, pour l'honneur de l'Irlande, pas un seul témoignage ne s'est élevé eonlre moi.
— Et il a fallu attendre une troisième session , mon père!... et durant les mois d'intervalle, on a cherché, cherché si bien qu'on a trouvé des hommes pour attester voire prétendu crime.
Le vieux Mill's interrogea son fils d'un regard perçant.
— Êtes-vous bien sûr de cela, Morris? demanda-i-il.
Sa voix était ferme et grave.
— J'en suis sûr, répliqua Morris, dont l'accent exprima un espoir.
Le vieillard reprit comme en se parlant à luimême :
— Je n'ai pourtant fait de mal à personne en ma vie... J'ai secouru du mieux que j'ai pu la misère de nos frères souffrants... Ceux qui se sont vendus aux Saxons et qui vont témoigner contre moi étaient bien malheureux sans doute... Mon fils, prions Dieu de leur pardonner!
Mill's se mit à genoux au pied de son lit. Les mains jointes, les yeux au ciel, il récita dévotement sa miséricordieuse oraison.
Il y avait dans le regard de Morris une admiration attendrie.
— Mac-Diarmid, dit-il quand le vieillard se releva, — ne montrez pas à vos fils cette noble et belle âme, si vous voulez que vos fils vous laissent
mourir... Mac-Diarmid, mon bon père, avez pitié de nous!
Mill's l'attira sur sa poitrine et le baisa au front comme un enfant.
Il se prit à sourire doucement.
— Vous êtes de bons fils, murmura-t-il, — et vous m'aimez bien ! Dieu m'avait donné une vieillesse heureuse... que sa volonté soit faite!
Les yeux de Morris se remplirent de larmes.
Mill's passa sa main ridée dans les beaux cheveux noirs du jeune homme el le contempla d'un air caressant.
Autour de sa lèvre errait un mélancolique sou rire où il y avait de l'orgueil.
— Ce sont de nobles garçons que les fils de Diarmid! dit-il : — huit cœurs forts dans des poitrines de fer!... Morris, vous êtes parmi eux le plus beau et le plus vaillant. Vous étiez l'orgueilleux amour de votre mère, qui est au ciel, et votre vieux père a senti souvent au fond de son âme trop de fierté mondaine quand il vous voyait si bon et si brave... Dieu vous a donné, mon cher tils, tout ce qui élève un homme au-dessus des autres hommes .. Oh ! je vous le demande, rendez à la patrie tout ce que vous a donné Dieu!... Soyez dévoué, soyez infatigable!... Allez et conduisez vos frères sur la roule qui mène au salut de l'Irlande! Vous serez huit intrépides soldais dans l'armée du Libérateur, et, quand viendra l'heure delà délivrance, Mac-Diarmid n'aura point i';iilli d'apporter sa pierre au grand édifice de la liberté irlandaise... Morris, me promettez-vous de m'obéir?
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Les 3 ii v du jeane homme se baissèrent.
— J^ promets de vivre, murmnra-t-ïl «l'une voix émne; — têts de mourir pour Tirlande!
Son noble front rougit dé pudeur, tandis qu'il prononçai! ces paroles; e.ir ;i»i fond de cette prosiftcére i! y avait une tmmn
Pour Miîl's, l'Irlande c'était O'Connell, et Morris no vos;!. lit point servir O'Connell. Mais il ne vint point à l'esprit du vieillard qu'un enfant élevé sous son toit pût chercher ailleurs le salut de l'Irlande.
Il prit la main de Morris et la serra entre les siennes.
— Merci, enfant, dit-il, — vos frères vous aiment et oui confiance en vous... Us suivront la voie que vous leur montrerez... je vais mourir tranquille.
Le visage de Morris se couvrit de pâleur. Cette conclusion attendue lui brisa l'âme. — Il connaissait son père; il savait que, sous cette vivacité doit IYige n'avait pu glacer toutes les juvéniles ardeurs, le vieillard gardait une force de volonté indomptable.
En .i, il ne trouva point de
paarol .
— La session ne s'onvre fjwe demain, reprit MrlFs avec une --rie de gaieté. — J'aui temps d'apprendre h défaite de ce coquin de Sullivan et le triomphe de noire cher I)ers-v, — que Dieu le bénisse! — Je n'aurais pas aimé à mourir avant de savoir cela... Ce misérable Sullivan! ce cher bon garçon de Derry!. . Et si Daniel O'Con-
nell est encore à <ialwav aprant la sentence, il viendra sans douie donner une poignée de main à son vieux compagnon. Jésus! le digne cœur! Je suis sûr qu'il consentirait à me défendre devant le jury, mais il faut lui laisser tout son temps pour l'Irlande...
— Mon père, mon père chéri, interrompit Morris que ces paroles navraient, — je vous en supplie, songez à vos fils qui vous aiment.
Un nuage passa sur le front souriant du vieillard.
— 'Vous me rendrez triste, Mac-Diarmid, dit-il d'un ton résolu, — mais vous n'y gagnerez rien... Ma voie est tracée. . il n'est pas en mon pouvoir d'enlever i'échafaud qui se dresse au bout.
— Écoulez! reprit Morris, vous êtes chrétien, et Dieu défend de se tuer... rester ici c'est appeler la mort, c'est mourir volontairement... c'est braver la loi que nos prêtres nous enseignent du haut de la chaire sacrée!
La franche figure du vieillard exprima un instant le doute et la frayeur. Durant soixante ans la religion avait été son guide et son aide. A l'heure de mourir il craignit d'offenser Dieu.
L'œil de Morris suivait avec un ardent intérêt la série des pensées qui se reflétaient sur les traits mohi'es r'e son père.
Un instant l'espoir rentra dans son âme; — Mills avait baissé la lêîe. ci ses yeux timides diraient l'hésitation de sa conscience.
Mai- bientôt son Iront se redressa, austère et calme.
Ses sourcils se froncèrent légèrement.