L AGONIE
Des heures s'étaient écoulées depuis le retour d'Ellen à la maison de Mac-Diarmid.
La petite Peggy allait et venait de la chambre à coucher dans la salle commune, vaquant aux soins du ménage.
Le valet Joyce avait emmené les bestiaux aux champs.
Mickey et Sam, harassés de fatigue, dormaient sur la paille commune. — Owen et Kate s'étaient retirés silencieux et tristes dans le réduit habité autrefois par le vieux Mill's.
Les autres Mac-Diarmid étaient absens.
Ellen n'avait point quitté le pied de son lit. Elle restait là, immobile et froide comme une statue. Sa mante rouge, qu'elle n'avait point dépouillée,
rejetait son capuce en arrière h laissait a découvert le noble visage de l'Heiress.
Il y avait sur ce visage une pâleur terne. Les belles lignes de la bouche se détendaient, fatiguées; quelques plis se relevaient, ébauchant un amer sourire. Nul rayon ne passait à travers les paupières demi-closes.
Autour du front, la magnifique chevelure de la jeune fille tombait, mêlée et humide encore des sueurs de la nuit.
En allant et en venant, la petite Peggy, vive enfant aux traits intelligents et mobiles, s'arrêtait parfois pour contempler sa maîtresse a la dérobée. Son regard devenait bien triste et sa bouche s'ouvrait pour essayer une consolation ; — mais elle n'osait pas...
L'Heiress ne la voyait point. Tout était confusion et lassitude dans son esprit blessé. Elle ne pensait point; elle ne sentait point; — c'était comme une morte.
Mais dans cet engourdissement, il y avait une sourde angoisse qui tenait son cœur éveillé à demi, pour le torturer sans cesse et l'écraser.
Elle souffrait. Son agonie lui laissait un sentiment vague de son martyre et ne lui ôtait que le pouvoir de combattre.
La matinée avançait. Peggy avait préparé la table pour le repas de famille, bien que personne ne songeât à y prendre place.
Ellen fit un mouvement faible ; — puis ses deux mains placées soulevèrent sa manie et vinrent se poser sur son front qui brûlait.
Elle ouvrit les yens; — s<m regard ébahi fit le tour <le sa chambre.
— C'était un rêve! inurmura-t-elle. — 11 me semblait qu'il y avait autour de moi des ténèbres, et, dans les ténèbres, des étincelles éblouissantes... Où donc ai- je vu ces lugubres étoiles qui brillaient, qui s'éteignaient et qui brillaient encore?...
Sa tête retomba .-ur sa poitrine.
— Je ne veux pas penser à cela, reprit-elle. — C'était un songe affreux!... il faut l'oublier.
Un frisson parcourut tout son corps, et fit trembler les plis de sa mante.
— L'oublier! répéta t-elle avec un subit effroi dans la voix; — mais ils criaient : Mort! mort! C'est bien vrai... Leurs cris sont encore dans mes oreilles... Mon cœur a froid... Je sais bien qu'ils vont le tuer!
Un sanglot déchira sa poitrine, et ses doigts crispés pressèrent son front convulsivement.
— Ellen! noble Ellen! dit l'enfant qui s'était agenouillée auprès d'elle, — ne pleurez pas ainsi!... Qu'avez-vous, ma maîtresse?... C'est moi, votre petite Peggy, que vos larmes font pleurer...
Ellen n'entendait pas.
Tout à coup elle se retourna vivement, comme si un aiguillon l'eût piquée par derrière, et regarda son lit.
Son lit n'était point délait.
Elle poussa un grand cri.
Puis ses bras retombèrent le long de son corps.
— Ellen! ô noble Ellen! qu'avez-vous? disait l'enfant en sanglotant.
— Je n'étais pas ici, cette nuit, murmura l'Ileiress; — où étais je?...
— Quanti je me suis endormie, répliqua l'enfant, vous étiez assise sur votre lit, nia maîtresse... et quand je me suis éveillée ce matin, je vous y ai vue encore...
Les yeux égarés d'Ellen se perdirent dans le vide.
— Hier!... ce matin! répéta-t-elle comme si elle avait taché avec désespoir de ressaisir ses idées fugitives. — Cette nuit!... cette nuit!
Elle se leva et gagna d'un pas machinal la fenêtre ouverte; elle s'y appuya.
Le paysage sur lequel la nuit étendait naguère son voile sombre était de nouveau devant ses yeux.
— Le soleil de juin versait à flots sa vive lumière et colorait chaudement ces belles montagnes du Connemara que Walter Scott eût prises pour les Higlands de son cher pays d'Ecosse.
L'œil d'Ellen , morne et inanimé, glissa sur ces beautés connues; sa vue ne percevait qu'une sensation confuse de lumière radieuse, jouant dans un espace sans bornes. Les objets se mêlaient audevant d'elle et brouillaient leurs lignes vogues;
— elle ne voyait rien.
Mais l'air frais du dehors frappait son front ardent et emplissait à flots sa poitrine. La yie et la pensée revenaient en elle à son insu; sa raison renaissait; sa force s'éveillait.
Elle souffrait davantage, à mesure quelle arrivait à entrevoir le vrai.
Au bon' de quelques minutes, elle était face à face avec la réalité.
— Le feu! murmura-t-elle avec épouvante, en
regardant au loin les ruines noires de Diannid; — cotait là-bas qu'était le feu!... Oh! je me souviens! les rochers, la grève, la caverne! je me souviens! je me souviens!
Durant quelques secondes elle s'affaissa, plus accablée. — Mais son beau corps se redressa lout à coup, tandis que son front rayonnait, fort et superbe.
La. petite Peggy , qui était toujours derrière elle, tremblante et désolée, se prit à sourire sous ses larmes.
— C'est fini, pensa-t-elle ; voici la noble Eilen guérie!...
Elle joignit ses petites mains, et commença une prière à la Vierge.
Ellen se retourna brusquement. — Son regard , éteint naguère, brillait maintenant. Une résolution calme et pensive éclairait la merveilleuse beauté de son visage.
— Je veux voir mon frère Morris , dit-elle. — Faites-le prévenir, Peggy.
Peggy interrompit la prière entamée.
— Ma noble maîtresse, répliqua- t-elle, — Morris Mac-Diarmid n'est pas à la ferme.
Un nuage passa sur le front d'Ellen. — Elle connaissait le cœur de Morris et comptait sur lui. Elle réfléchit durant quelques instants.
— Et Jermyn? reprit-elle.
— Jermyn vient de partir avec le grand Mahony de Galway.
A ce nom, Ellen perdit ses couleurs revenues.
— Son œil se baissa, tandis qu'un tremblement agitait sa lèvre.
— Il n'y a ici que Miekey et Sam qui dorment, poursuivit Peggv; — faut-il les éveiller?
— Non , répondit Ellen.
Elle retourna vers la fenêtre et considéra la bailleur du soleil.
Puis, sans s'arrêter à réfléchir davantage, elle abaissa le capuce de sa mante sur son front et sortit de la ferme.
Le soleil inondait le versant du Mamturck, mais ses rayons n'avaient pu dissiper encore le voile de brouillard qui couvrait le Corrib.
L'Heiress descendit la montagne. Malgré les l'alignes de la nuit, elle avait encore son pas rapide et ferme.
Elle traversa le village de Corrib, dont presque toutes les maisons étaient désertes.
Quelques vieillards restaient seulement sur leurs portes, et tous la saluèrent avec respect.
Ellen atteignit les bords du lac, choisit un bateau dans les roseaux et raina de toute sa force dans la direction de ïuam...
A Tuam il y avait eu grande bataille la veille entre les catholiques et les prolestans de la ville, soutenus par des orangistes venus de l'Ulster.
Les dragons de la Reine avaient fait leur devoir non point comme l'entendirent trop longtemps les troupes anglaises, mais dans la. vérité du mot. — Le major Perey s'était mis entre les deux partis rivaux. 11 n'avait fait acception ni de protestants ni de catholiques, et les boutiquiers de Tuam lui reprochaient même avec amertume d'avoir traî-
treusemenl empêché ces derniers d'être écrasés par lr> orangistes vainqueurs.
Connu»' si la mission d'un soldat de la Reine était «le protéger les papistes !
Au moment où la petite Su et son frère Paddy arrivaient à Tuam, le major venait de monter à cheval pour se diriger but Galway, où les élections réclamaient sa présence.
Il laissait derrière lui le lieutenant Peters avec une petite garnison.
Lés deux enfants de Gib Roe le rencontrèrent à la tète de sa troupe, sur le point de quitter Tuam.
C'était un lier et beau soldat. Personne ne portait mieux que lui le brillant uniforme des dragons de S. M. L'écharpe dorée allait bien à sa taille élégante, et la finesse mâle de ses traits ressortait sous le brillant casque d'or.
On pouvait lui reprocher seulement cette froideur immobile qui repoussait l'œil et glaçait le cœur.
Mais ce flegme, qui était au dedans de lui comme au dehors, pouvait être regardé comme un don suprême, dans la position où la fortune l'avait placé.
Il était en Irlande, où le terrain brille et tremble, entre (\oa\\ partis animés l'un contre l'autre d'une haine aveugle, et toujours prêts à s'entredéchirer. — Il fallait qu'il contînt à la fois les catholiques innombrables et les protestants plus rares, mais plus instruits, plus riches et plus tracasâiers.
Il fallait qu'il se dressât au milieu des doux camps connue un mur de glace, fatiguant les et-
forts mutuels el contraires, lassant les haine fougueuses, et préparant lentement la concorda future par l'impossibilité <\c la lotte.
Il fallait qu'il personnifiât l'équité Sous sa forme la plus sensible, afin que tons reconnussent en lui, qui était le représentant de l'Angleterre, une puissance secourable au\ bons, terrible aux méchants.
Et il accomplissait ce rôle ardu avec une persistance héroïque.
Il avait contre lui la haine envieuse de son supérieur immédiat, le colonel Brazcr, chef militaire du comté de Gare, qui le surveillait incessamment et donnait à chacun de ses efforts une interprétation mauvaise.
Il avait contre lui les orangistes stupides, les protestants plus éclairés, les autorités jalouses, les repealers dont il contrôlait les assemblées, les Molly-Maguires qu'il combattait à outrance, et jusqu'à ses propres officiers, dont l'intelligence subalterne ne comprenait point sa pensée.
Ceux-ci avaient noué avec Brazer une sorte de tacite et perfide alliance. — Mortimer était menacé d'en haut et d'en bas à la fois. — Il ne fallait point qu'il trébuchât en sa route, car des mains étaient là, prêtes à hâter sa chute comme à l'empêcher de se relever.
îl était seul, absolument seul contre tous. — Autour de lui, si loin que pussent aller ses regards, il voyait des haines amoncelées.
Chacun, fort ou faible, lui faisait obstacle dans la mesure de son pouvoir. C'étaient tous les jours cent combats grands ou petits, des coups d'épée
h des coups d'épingle. Une nature aussi robuste que la sienne, mais plus fougueuse, y eût perdu le souille. Pour ue point devenir fou à cette tache, il fallait sa patience froide et son calme inaltérable.
L'homme et la mission se convenaient. — La main qui avait choisi Percy Mor limer est habituée à ne se point tromper.
Pour soutiens dans >a lutte épuisante, il avait la discipline anglaise, <{ui ne sait point fléchir, et l'homme dont le bras tout-puissant supporte la politique des trois royaumes.
Robert Peel l'avait jugé; il avait confiance en lui; — et lui, comprenant la pensée de Piobert Peel, s'y était donné corps et âme.
Mais sous cette enveloppe froide qui était pour le major Percy Mortimer, au milieu de sa diflicile mission, une armure indispensable, il y avait un cœur loyal, une franchise chevaleresque et un besoin d'aimer qui, refoulé sans cesse, sans cesse tendait à se faire jour.
Son intelligence haute et positive s'alliait à une grande générosité.
Le terrible chasseur des Molly-Maguires avait fait grâce bien des fois, lorsque nul œil intéressé ne pouvait accuser sa clémence.
Il avait fait grâce, parce qu'il y avait au fond de son cœur une immense pitié pour ce peuple malheureux, courbé sous le fardeau trop lourd de sa misère, — et peut-être aussi parce qu'au moment où son épée se levait, il s'était souvenu d'une belle jeune fille qui était de ce peuple et qui l'airoaii .
Il aimait Ellen Mac-Diarmid , et son am<>ur resa nililoit à t'atnotir de l'Heiress.
C'était une passion incessamment combattue et qui grandissait toujours parmi les lulles muettes du cœur.
Il aimait et il admirait. — Il savait la belle àme d'EIlen, dans laquelle il lisait comme en un litre ouvert.
Aux heures rares où les labeurs de sa charge ne le retenaient point, il s'échappait au galop rapide de son cheval; il gagnait la pointe dé Kanach, cl, descendant ce sentier rapide où nous avons vu Pat s'engager pour arriver à la plage, il entrait dans la bouche sombre des grottes de Muvr.
C'était là qu'Ellen l'attendait.
Ils échangeaient leurs cœurs; ils oubliait en de courts instans de bonheur la longue souffrance.
El quand Mortimer, regagnant le haut de la montagne, saurait sur son généreux cheval, il était plus vailladt et plus fort. — Et quand la noble vierge retournait à pas lents vers la ferme de son père d'adoption , elle avait des souvenirs heureux pour plus d'un jour de tristesse.
C'était un pur et bel amour, tout plein de dévouement et d'oubli — Ils étaient l'un à l'autre, et nulle pensée égoïste ne venait jamais au travers de leur tendresse.
Ils espéraient, parce que l'amour espère toujours. - Percy disait que peut-être dans l'avenir leur union serait le premier anneau de la chaîne qui rapprocherait les partis exliêmes. — Ellen souriait et disait : Dieu le veuille!
Mais c'étaient de vagues espoirs, séparés de la
réalité par un abîme. — Le vrai, c'est qu'ils s'aimaient ardemment et -ans mesure...
Les deux enfants de <iib Hue tenaient, chacun de son côte. Il bride du cheval de Morlimer.
Et ils criaient, répétant la leçon enseignée par leur père.
— Oh! bon seigneur! six pence, pour le salut de votre vie ! .
Le major arrêta son cheval , et regarda tour à tour les deux enfants dont les traits amaigris conservaient la naïveté maligne de leur âge.
Su et Paddy souriaient doucement; ils jouaient leur rôle à ravir, et rien en eux n'annonçait le mensonge.
— Il me semble que je vous ai déjà rencontrés dans le marais, enfants? dit le major.
— Oh! Jésus! oui, certes, Votre Honneur! répliqua Su.
— Et vous nous avez donné six pence, ajouta Paddy.
— Six pence pour acheter du gâteau d'avoine, mon bon lord!
— Et qui vous envoie vers moi?
— Oh ! lord ! — Jésus ! s'écria la petite Su, — qui nous envoie?... Personne ne nous envoie, mon bon seigneur!... Si l'on savait que nous sommes venus, nos pauvres corps seraient demain av. poissons, au fond du Corrib...
— Nous sommes venus, reprit Paddy, — pour avoir six pence, mon bon lord , et pour vous sauver la vie.
Le major se tourna vers ses ofliciers qui souriaient avec mépris '-t haussaient les épaulés.
— Que pensez-vous de cela, messieurs? àe-
manda-t-il.
— Nous pensons, répondirent lout d'une voix les officiers, — que ces petits drôles veulent nous attirer dans quelque embuscade, le long des taillis, qui bordent le Corrib.
— Oh! non, Vos Honneurs! s'écria la petite Su.
— Oh! non, non, répéta Paddy, non, bien sûr!... nous venons vous dire au contraire ouest l'embuscade.
— Il y a donc une embuscade? dit le major.
— Oui, Votre Honneur... une grande embuscade, où vous resterez tous!
— Vous êtes forts, dit le petit garçon en secouant la lèle, et vous avez de longs sabres tranchants... mais ils sont si nombreux derrière les arbres!...
— Vous les avez vus?
— Oui certes... ils sont venus là au lever du jour, avec des fusils, des pistolets, des haches et tout ce qu'il faut pour tuer les hommes... et ils se réjouissent, parce qu'ils disent qu'aucun de vous ne pourra s'échapper!
Mortimer, toujours impassible, se tourna de nouveau vers les officiers; — ceux-ci semblaient sérieusement intrigués et commençaient à prêter grande attention aux paroles des enfants.
— Qu'en dites-vous, messieurs? répéta Mortimer.
Les officiers ne souriaient plus avec mépris et ne songeaient point à hausser les épaules. Ils se consultèrent un insiant du renard.
— Il y a de mauvais passages sur le bord du Corrib, dît renseigne Dixon.
— Je sais plus d'un endroit, ajouta l'un des cornettes, —où une centaine de ces drôles maudits nous donnerait bien du fi I à retordre!
— Et ils sont plus de mille ! murmura Su , en joignant ses petites mains.
— Plus de deux mille! appuya le garçon.
— Ni mon frère ni moi nous n'aurions su les compter!
— Je connais peu cette partie du pays, reprit le major d'un ton rapide et froid ; — je vous demande votre avis, messieurs, et vous prie seulement de ne point oublier que nous devons être à Galway dans deux heures.
— La route par la chaussée de planches est plus courte que le chemin des lacs, répliquèrent les officiers.
— C'est très-bien , dit le cornette Brown ; — mais si les enfants mentaient...
— Oh! Vos Honneurs!...
— Silence !... El si l'embuscade était justement le long de la chaussée de planches?...
— Où diable se cacherait-elle? s'écria Dixon. — Des deux côtés de la chaussée il n'y a qu'une mer de fange... Je suis d'avis, pour ma part, de prendre noire route par le bog.
Les autres se rangèrent à cette opinion.
Mortimer rabattit a ce moment son regard sur les deux enfants qui ne pouvaient pas dissimuler leur joie.
Un soopçon , rapide comme l'éclair, lui traversa l'esprit.