‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 12 sur 71 · Acte réfléchit un moment · texte numérisé non relu

Acte réfléchit un moment

— Tu n'es pas une esclave comme je fus, moi. Tu es une otage, et tu es la fille du roi des Lygiens. Les Aulus t'aiment comme leur fille et je suis persuadée qu'ils t'adopteraient. Vinicius pourrait t'épouser, Lygie.

Mais elle répondit encore plus tristement :

— Je préfère fuir chez les Lygiens.

— Veux-tu que j'aille immédiatement chez Vinicius? Oui, ma chérie, j'irai chez lui et je lui dirai : « Vinicius, c'est une fille de roi, l'enfant chérie du grand Aulus ; si tu Taimes, rends-la aux Aulus, et ensuite, va la chercher chez eux pour en faire ta femme. »

La jeune fille répondit d'une voix si étouffée qu'Acte l'entendit à peine :

— Je préfère m'enfuir. . .

Un bruisselis de pas les interrompit, et, avant qu'Acte eût pu voir qui s'approchait, devant le banc apparut Poppée entourée de quelques esclaves. Deux femmes agitaient légèrement au-dessus de sa tète des écrans de plumes d'autruche. Une Éthiopienne, aux seins gonflés de lait, portait dans ses bras un bébé emmailloté de pourpre.

Poppée s'arrêta.

— Acte, les clochettes que tu as cousues sur l'icuncula étaient mal cousues ; l'enfant en a arraché une et l'a portée à ses lèvres; par bonheur, Lilith s'en est aperçu à temps.

— Pardonne-moi, divine, dit Acte en croisant les mains sur sa poitrine et en baissant la tête.

Poppée considéra Lygie.

— Qu'est-ce que cette esclave?

OUO VAIUS \K)

— Ce ifcsl poiiil une esclave, «liviiie Auj^usla: c'esl l'enfant adoplive de Pom[)onia (ir;ecina, et la fille, du roi des Lygiens, qui la doninM^ en ola^e à Rome.

— ' Elle est venue le l'aire \ isilc ?

— Non, Augusta. Depuis avant-hier, elle habile le palais.

— Elle a assisté au festin ?

— Elle y a assisté.

— Par ordre d(î qui?

— ï)v ('ésar.

Poppée regarda avec plus rlattention la jeune fille, et une ride se creusa entre ses sourcils. Jalouse de sa suprématie, elle vivait dans une perpétuelle angoisse de se voir supplanter par quelque concurrente heureuse, comme elle avait supplanté Ocla vie. D'un coup d'œd, elle avait jugé combien merveilleuse était la beauté de Lygie.

— C'est une nymphe, tout simplement, se dit-elle. Vénus lui a donné le jour. Dieux immortels ! elle est aussi belle que moi et plus jeune!

Sous leurs cils dorés, ses yeux eurent un éclair glacial. Mais, tournée vers Lygie et très calme en apparence :

— Tu as parlé à César ?

— Xon, Augusta.

— Pourquoi préfères-tu être ici que chez les Aulus ?

— .Je ne préfère pas. Pétrone a poussé César à me reprendre à Pomponia. Je suis ici contre mon gré...

— Et tu désirerais retourner auprès de Pomponia ? Cette question fut posée d'une voix plus affable, et*

Lygie eut un sursaut d'espérance.

— Augusta, dit-elle en tendant les mains, César va me donner comme esclave à Vinicius. Mais tu intercéderas pour moi et tu me rendras à Pomponia...

— Ainsi Pétrone a poussé César à te reprendre à Aulus pour te livrer à Vinicius ?

% OLO VADIS

— Oui. A'inicius a dit qu'il m'enverrait chercher aujourd'lîui même. Mais tu seras bonne et tu auras pitié de moi.

Se baissant, elle saisit le bord de la robe dePoppée et attendit, le cœur battant. Poppée la regarda avec un sourire mauvais et dit :

— Alors, je te promets qu'aujourd'hui même tu seras l'esclave de Vinicius.

Elle s'éloigna, vision prestigieuse et maléfique. Aux oreilles de Lygie et d'Acte parvinrent les cris de l'enlant qui s'était mis à pleurer. Les yeux de Lygie étaient lourds de larmes. Elle prit Acte par la main.

— Rentrons, dit-elle. Il ne faut espérer d'assistance que d'où l'assistance peut venir.

... Elles se rendirent dans l'atrium qu'elles ne quittèrent plus. Anxieuses, elles tendaient l'oreile au bruit des pas. La conversation se brisait à tout moment, et le silence planait, sourd et plein d'illusions auditives...

A la nuit, la portière de l'antichambre ondula et un homme au visage noirâtre et grêlé parut. Lygie reconnut, pour l'avoir vu chez Pomponia, Atacin, un atlranchi de Vinicius. Acte eut un cri.

Atacin salua très bas et dit :

— Salut à la divine Lygie de la part de Marcus Vinicius qui l'attend, auprès d'une table servie, dans sa maison ornée de Aerdure.

— Je suis prête, dit-elle, les lèvres blanches.

Et elle entoura de ses bras le cou d'Acte, pour lui faire ses adieux. *

cHAinruH X

La maison de \ inicius (Hait, en eiïet, ornéo do verdure : les murs et les portes s'agrérnentaient de festons de lierre et de myrte : aux colonnes, des guirlandes de pampres serpentaient.

Otluvres de maîtres fameux, les lampadaires d'albâtre, de marbre, de bronze corinthien se contournaient en formes de bêtes, de plantes ou de femmes : des huiles parfumées y brûlaient. Les lampes atténuaient leur éclat sous des globes en verre dWlexandrie ouïe diversifiaient à travers des gazes de l'Indus, en rayons roses, jaunes, mauves, pers. L'air était lourd de nard, parfum dont Vinicius avait pris l'habitude en Orient. Dans le triclinium, le couvert était mis pour quatre convives, car Pétrone et Chrysothémis devaient aussi prendre part au festin.

En tout, Vinicius avait suivi les conseils de Pétrone qui lui avait suggéré de ne point aller lui-même chercher Lygie, mais de dépêcher à cet etïet Atacin muni de la commission de César.

— Tu étais ivre hier, lui disait-il. Je t'ai vu : tu te conduisais comme un carrier des Monts Albains. Ne sois point trop entreprenant et souviens-toi qu'un bon vin demande à être dégusté à doses lentes. Sache aussi qu'il est doux de désirer, mais plus doux d'être désiré.

Chrysothémis professait, sur ce point, des idées difîérentes : mais Pétrone lui exposa la distinction qu'il convenait de iaire entre un cocher rompu au métier du cirque et un adolescent qui pour la première fois se risque sur un quadrige.

Puis, se tournant vers son neveu :

— Tâche de gagner sa confiance, mets-la en bonne humeur, sois magnanime ! Je ne voudrais point assister -à un festin funèbre. Jure-lui, au besoin, que tu la rendras à Pomponia. Il dépendra de toi que demain matin elle préfère rester ici.

Désignant Chrysothémis, il ajouta :

— Voici cinq ans que j'ai adopté cette ligne de conduite à regard de cette farouche palombe, et je n'ai point lieu de me plaindre de sa cruauté.

Chrysothémis le frappa de son éventail en plumes de paon :

— Tu diras peut-être que je ne t'ai point résisté, satyre !

— A cause de mon prédécesseur...

— Et que tu n'étais pas à mes pieds ? * — Pour les sertir de bagues, oui.

Chrysothémis jeta un regard involontaire sur ses orteils scintillants de gemmes ; elle et* Pétrone se prirent à rire ; quant à Vinicius, il n'écoutait point. Les battements de son cœur se faisaient irréguliers sous sa robe de prêtre syriaque.

— Ils doivent avoir déjà quitté le palais, dit-il, comme se parlant à lui-même.

— En effet, ajouta Pétrone. Veux-tu que je te parle, en attendant, des prophéties d'Apollonius de Tyane, ou bien que je finisse l'histoire de Rufinus, cette histoire...

Mais Vinicius s'intéressait fort peu à Apollonius de

QITO VADIS î)9'

Tyano, cl encore moins ;\ liufinus. Sa pensée «Hait auprès cie ÎAjJfie, et, bien ((u'il sentît qu'il (Hait plus seyant (le la recevoir chez lui, il se prenait à rej^retler de n'(^tre pas allé au palais, ne fiH-ce que pour la voir plus tôt et (Hre assis auprès d'elle dans l'obscurité de la litière.

('ependant les esclaves apportèrent des trépieds et jetèrent sur les charbons des brindilles de myrrhe et de nard^

— Ils sont déjù au tournant des Carines, dit de nouveau Vinicius.

— 11 n'y tiendra pas, s'écria Chrysolhémis, il courra ;\ leur rencontre : et il va les manquer, c'est probable»

Vinicius eut un sourire niais :

— Point du tout...

Pétrone haussa les épaules.

— ' Pas philosophe pour un sesterce, dit-il ; jamais de ce fils de Mars je ne ferai un homme. Vinicius n'entendit même pas.

— Ils sont déjà aux Carines 1...

Eux tournaient, en effet, vers les Carines. La litière était précédée des lampadarii et entourée des pédisequi. Atacin veillait à la marche du cortège. On avançait lentement, car les lanternes, dans la ville pas éclairée, étaient insuffisantes. En outre, les rues, désertes aux abords du palais, où seulement çà et là glissait un homme avec sa lanterne, se peuplaient de façon insolite. De chaque ruelle sortaient des groupes de trois ou quatre hommes, sans torches et vêtus de manteaux sombres. Les uns marchaient avec le cortège, se mêlant aux esclaves, d'autres, en groupes plus compacts, venaient en sens inverse. Quelques-uns titubaient comme des ivrognes. Par moments, la difficulté d'avancer était telle que les lampadarii étaient forcés de crier :

— Place pour le noble tribun Marcus Vinicius !

Par les rideaux entrebâillés, Lygie apercevait ces groupes obscurs, et elle sursautait en alternatives d'espoir et d'effroi :

— C'est lui, c'est Ursus avec les chrétiens ! C'est pour tout de suite, murmuraient ses lèvres tremblantes. Christ, aide-nous ! Christ, sauve-nous !

Atacin, qui, d'abord, ne prétait nulle attention à cette effervescence anormale, devint inquiet. Les lampadarii étaient forcés de réitérer toujours plus fréquemment leur : u Place pour la litière du noble tribun ! » Des inconnus serraient la litière de si près qu'il donna Tordre de les chasser à coups de bâton. Soudain un tumulte se produisit en tête du cortège. Incontinent, toutes les lumières s'éteignirent.

Atacin comprit : une agression ! La terreur le pétrifia. Il était de notoriété pubhque que César s'offrait souvent, avec les augustans, des camisades à Suburre et dans les autres quartiers. On savait même que parfois il récoltait, dans ces expéditions nocturnes, des bosses et des bleus. Mais qui se défendait, fût-il sénateur, était un homme mort. Le poste des vigiles, dont l'office était de maintenir la paix, n'était point éloigné. Mais, en de semblables occurrences, les gardiens devenaient sourds et aveugles. Cependant, autour de la Htière, c'était une bousculade inextricable; on luttait, on se renversait, on se piétinait. Atacin eut une lueur subite : avant tout, il fallait reprendre Lygie et s'enfuir, abandonnant les autres à leur sort. Il la tira de la litière, la saisit à deux bras et s'eflorça de s'échapper à la faveur de l'obscurité.

Mais Lygie cria :

— Ursus ! Ursus !

De blanc vêtue, elle était facile à discerner. D'un bras Atacin la couvrait de son propre manteau, quand des pinces effroyables le saisirent à la nuque ; son crâne

Ol <) \ ADIS loi

sonna «'oninic: sous un «'oup de niassucî ; il croula, Ixcul" l'oudroyc.

Les esclaves étaient par Icrre pour la plupart, ou bien fuyaient en se co<i;nant aux angles des murs. La litière, bnsé(^ «lans la bagaric, gisait. Ursus emportait Lygie dansSuburre; ses compagnons s'étaient dispersés.

Les esclaves se rallièrent devant la maison de Yinicius et se concertèrent. Ils n'osaient point entrer. Après une courte délibération, ils revinrent à Tendroit de l'altaque. Ils trouvèrent là quelques morts et aussi le corps d'Atacin. Celui-ci pantelait encore, mais, après un soubresaid, il se raidit et resta immobile.

Ils prirent le cadavre et de nouveau firent halt<i devant la porte. Il fallait pourtant annoncer au maître ce qui était arrivé.

— Que Gulon l'annonce, chuchotèrent des voix ; il a du sang sur la figure, comme nous, et le maître l'aime bien. Il y a moins de danger pour lui que pour les autres.

Le Germain Gulon, vieil esclave qui avait servi de bonne d'enfant à Vinicius et que celui-ci avait hérité de sa mère, leur dit :

— J'annoncerai la chose, oui ; mais nous irons tous, pour que sa colère ne tombe pas sur moi seul.

Cependant Vinicius perdait patience, Pétrone et Chrysolhémis se moquaient de lui ; il marchait précipitamment par l'atrium en répétant:

— Ils devraient déjà être ici !... Ils devraient être ici! 11 voulut sortir, mais ils le retinrent.

Soudain dans lanti-salle des pas retentirent et une horde d'esclaves entra dans l'atrium ; se plaçant sous le mur, ils levèrent les mains et se mirent à' geindre : « Aah ! . . . Aaaaah ! »

Vinicius bondit vers eux.

102 oro v.vDis

— Où est Lygie? cria-l-il dune voix loiTiblo.

— Aaah I »

Gulon s avança, et, précipitamment, d'une voix affligée:

— Vois le sang, seigneur ! Nous l'avons défendue î Vois le sang, seigneur! Vois le sang !

Il n'acheva point. Vinicius, d'un flambeau de bronze, avait fracassé le crâne de l'esclave. Puis, à deux mains, il se prit la tête et s'enfonça les doigts dans les cheveux, en râlant :

— Malheur à moi !...

Sa face bleuit, ses yeux se révulsèrent, sa bouche écuma.

— Les verges I cria-t-il enfin dune voix inhumaine.

— Seigneur ! Aaaah I Pitié ! gémissaient les esclaves. Pétrone se leva avec une moue d'écœurement.

— Viens, Chrysothémis. dit-il. Si tu veux voir de la viande, je ferai prendre d'assaut l'étal d'un boucher auJc Carines.

Et ils sortirent de l'atrium .

Dans la maison habillée de verdure et prête pour le festin, le gémissement des esclaves et le sifflement des verges persistèrent jusqu'au malin.

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