‹ Quo vadis? (volume 2)Chapitre 13 sur 71 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

\'inicius, cette nuit-là, ne se coucha point. Les gcmisseuients des esclaves fouettés n'apaisant ni sa soufiVance ni sa fureur, il prit une autre troupe d'hommes et, à leur tète, fort tard dans la nuit, se lança à la recherche de Lygie. Il explora le quartier Esquilin, Suburre, la Voie Scélérate et toutes les rues avoisinanles. Puis, ayant fait le tour du Capitole, il passa le Pont de Fabrice, parcourut l'île, et enfin battit le Transtévère. Mais c'était une poursuite sans programme, et luimême n'espérait point retrouver Lygie. S'il la cherchait, c'était uniquement pour combler le vide de cette nuit effroyable.

Il ne rentra qu'à laube, alors qu'apparaissaient les chariots et les mulets des maraîchers et que les boulangers ouvraient leurs boutiques. Il fit emporter le cadavre de Gulon, que nul n'avait osé enlever, et commanda que les esclaves auxquels on avait ravi Lygie fussent envoyés aux ergastules de campagne, punition aussi terrible que la mort; enfin, se jetant sur un divan de Fatrium, il se mit à réfléchir confusément aux moyens de retrouver et de capturer Lygie.

Renoncer à elle, définitivement 1^ perdre, lui paraissait impossible et à cette seule pensée la rage tHreignait

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son cœur. Pour la première fois, sa nature impérieuse se heurtait à un vouloir hostile. Il ne voulait pas et ne pouvait pas se résigner à son sort, car jamais il n'avait désiré rien aussi vivement qu'il désirait Lygie. Il se figurait ne point pouvoir vivre sans elle. Il ne parvenait pas à se figurer ce qu'il ferait sans elle demain, comment il pourrait vivre les jours suivants. Par moments il se sentait contre elle une fureur proche de la folie. Il eût voulu l'avoir, ne fût-ce que pour la battre, pour la traîner par les cheveux jusqu'au cubicule, et pour la torturer.

Ensuite, une terrible nostalgie de cette voix, de ces yeux, de cette silhouette, s'emparait de lui. Et il était prêt à se rouler à ses pieds. 11 l'appelait, il se rongeait les doigts, il se pressait la tête de ses mains. Il s'eflbrçait de toute sa volonté à réfléchir avec calme aux moyens de la ravoir, — mais il ne pouvait pas. Des milliers de moyens et de manœuvres se présentaient à son esprit, tous absurdes. Enfin il eut un éclair : nul autre qu'Aulus ne l'avait ravie, et, en tous cas, Aulus saurait où elle se cachait.

Et il sauta sur ses piecls pour courir chez les Aulus. S'ils ne la lui rendaient pas, s'ils ne tenaient point compte de ses menaces, il irait chez César, il accuserait de désobéissance le vieux chef et il obtiendrait contre lui un arrêt de mort. Mais, auparavant, il lui arracherait l'aveu du refuge de Lygie. Et même s'ils la rendaient de plein gré, il se vengerait pourtant. Ils l'avaient reçu dans leur maison et ils l'avaient soigné, — mais cela ne comptait pas ! Il se sentait maintenant délié de toute gratitude. Et son- âme vindicative et féroce se délectait à la pensée du désespoir de Pomponia, quand le centurion apporterait à Aulus la sentence de mort. Il était presque sûr de l'obtenir,

ct'lU^ scmUuico. INHmiu' l'y aidciail. Du rcsk*, (irsar ne rotusail rien à ses coinpaj^noiis.

Soudain, son cceur cessa de battre, à une supposition terrible.

— Ht si c'était César lui-mènic ([ui eut ravi Lygie ?

Tout le monde savait que César cherchait souvent dans des attaques nocturnes une trêve à son ennui. Pétron^e lui-même prenait part à ces plaisanteries. Le but en était principalement de capturer quelques jolies lilles que l'on Taisait ensuite sauter et ressauter sur un manteau de soldat jusqu'à la défaillance. Néron appelait parfois ces expéditions « la pèche aux perles », car il arrivait que l'on péchât une véritable perle de grâce et de jeunesse. Alors, on envoyait la perle au Palatin, ou dans l'une des innombrables villas de César, ou encore Néron la cédait à l'un de ses compagnons. Cette aventure avait pu arriver à Lygie. César l'avait regardée au festin, et Vinicius ne doutait pas qu'elle ne l'eût atîolé. Néron, à la vérité, eût pu la retenir au Palatin. Mais, comme disait Pétrone, César n'avait point le courage de ses forfaits. Et, d'ailleurs, il ménageait Poppée...

Vinicius songea alors combien il était improbable qu'Aulus et Pomponia eussent osé reprendre de force une femme que lui avait donnée César. Du reste, qui donc l'eût osé? L'eût-il osé, ce gigantesque Lygien aux yeux bleus qui pourtant avait eu la hardiesse d'entrer dans la salle du festin et d'emporter Lygie dans ses bras? Ainsi nul n'était coupable, que César.

S'il en était ainsi, Lygie était perdue à jamais. On pouvait l'arracher de toutes les mains, mais non de ces mains-là. Maintenant il comprenait à quel point elle lu était chère. De même que l'homme qui se noie et qui, en un éclair, se remémore tout son passé, Vinicius se re-

mémorà Lvgie. Il la voyait, il cnlcndaiL chacune de ses paroles. Il la voyait au bord de la fontaine et chez les Aulus, et au festin. Il la sentait près de lui, il sentait le parfum do ses cheveux, la chaleur de son corps, la volupté des baisers dont il avait, à ce festin, écrasé ses lèvres innocentes. Elle lui apparut mille fois plus belle, plus désirable, plus douce, mille fois plus (jue jamais l'unique et l'élue entre toutes les mortelles et toutes les divinités. Et à songer qu'elle pût être possédée par Néron , il était étreint par une douleur physique si effroyable» qu'il eût voulu heurter sa tète aux murs de Tatrium. Il comprenait qu'il pouvait devenir fou, et qu'il deviendrait fou si la vengeance ne lui restait. Et, de môme qu'auparavant il lui avait semblé qu'il ne pourrait vivre s'il ne retrouvait pas Lygie, ainsi maintenant il voyait qu'il lui serait impossible de mourir sans l'avoir vengée.

Seule, la pensée de la vengeance lui procurait quelque soulagement, u Je serai ton Cassius Cha^rea î >> répétait-il. Il prit un peu de terre dans les pots de fleurs qui entouraient l'impluvium, et fît un terrible serment à Hécate, à l'Érèbe et aux lares familiaux, qu'il tirerait vengeance de Néron. Au moins, maintenant, avait-il une raison de vivre. Il se fit porter au Palatin, où d'abord il verrait Acte, — peut-être par elle apprendrait-il quelque chose.

En route, il réfléchissait confusément à Lygie et à sa vengeance. Il avait entendu dire que les prêtres de la déesse égyptienne Pashl savaient provoquer des maladies : il les consulterait. En Orient, on lui avait appris que les Juifs avaient des formules magiques, grâce auxquelles ils pouvaient couvrir d'ulcères le corps de leurs ennemis : il avait une douzaine d'esclaves juifs, — il les ferait fouetter pour leur aiTacher le secret.

Devant l'arc du portail, il se dit que si les prétoriens

<)l () VADI

lui ()j)|)<)s;ii('iil l;i iiit)iii<lrt' diriiciilh'; t>u si l'on <lKM(h;«iL à s'assurcM (ju il lui sans armes (il avait d'ailleurs oublié (rciipioïKlic aiicmic), co lui serai! un(î()icuve ([uc Lygie élailau |)alais|)ar la volouléde (l('"sar. Mais le plusaiicieu (J(^s ceuluriolis lui sourit aiuicalement et s'approcha :

— Salut, noble tribun! Si Ion «lésirest de présenter tes honinia^cs à (lésar, lu lombes mal, et je ne sais même si tu pourras le voir.

-— Ou'arrive-t-il ? demanda \'inieius.

— L'auguste petite Divinité est tombée malade suIjïtcment. César et l'Augusta sont auprès d'elle avec des médecins.

C'était un événement considérable. (Juand était née cette fille, César avait déliré de joie. Par avance, le Sénat avait solennellement recommandé à la protection des dieux le sein de Poppée. Une cérémonie votive avait eu lieu à Antium, pour les relevailles ; on avait donné des jeux splendides et édifié un temple aux deux Fortunes. Néron, qui était incapable de garder de mesure en rien, aimait reniant sans mesure. A Poppée l'enfant était chère aussi, qui avait ralTevmi sa situation et rendu son influence irrésistible.

De la santé et de la vie de la petite Augusla pouvait dépendre le sort de l'empire. Mais \'inicius était si exclusivement préoccupé de son amour qu'il ne prêta aucune attention à la réponse du soldat.

— Je veux simplement voir Acte, dit-il. Et il passa.

Acte, elle aussi, était auprès de l'enfant, et il dut attendre. Elle ne vint que vers midi,

— Acte, cria \'inicius, la saisissant par la main et la traînant au centre de la pièce, où est Lygie ?

— Je voulais te le demander, ri'pondit-elle avec reproche.

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El Vinicius, bien qu'il se lui promis de Tinlerroger atec calme, cria, le visage conlraclé de douleur et de rage :

— Je ne Tai pas. On me la enlevée en roule !

Puis, se ressaisissant, il approcha son'visage d'Aclé et dit à travers ses dents serrées:

— Acte... si tu tiens à la vie, si tu ne veux pas être cause de malheurs dont tu ne peux môme te figurer rétendue, réponds la vérité : est-ce César qui Ta enlevée?

— César n'est pas sorti du palais, hier.

— Sur Tombre de ta mère, sur tous les dieux, elle n'est pas au palais ?

— Sur l'ombre de ma mère, Marcus, elle n'y est point, et ce n'est point César qui te l'a prise. La petite Augusta est malade depuis hier et Néron ne quitte pas le berceau.

Vinicius respira.

— Alors, dit-il en s'asseyant sur un banc et en serrant les poings, ce sont les Aulus, — et malheur à eux !

— Aulus Plaulius est venu ici ce matin. Il n'a pas pu me voir, car j'étais auprès de l'enfant, mais il a questionné Épaphrodite et les autres gens de César et leur a annoncé qu'il reviendrait me voir.

— Il voulait éloigner les soupçons. S'il n'avait pas su ce qu'elle est devenue, il serait allé la chercher chez moi.

— Il m'a laissé quelques mots sur une tablette. Sachant que Lygie lui avait été reprise sur le désir de Pétroneetletien, il s'attendait à ce qu'elle te fût envoyée, et ce matin il s'est rendu chezloi, où tes gens lui ont dit ce qui était arrivé.

Elle passa dans le cubicule et en revint [avec la tablette laissée par Aulus.

Vinicius prit connaissance de la missive et resta muet,

(JIO VADIS Kl'»

Acte sonililiiil lii'i' dans son \ isni^c Ixnilovorsr. Apivs un niomenl :

— Non, Marciis. iW i\\\\ csl ari'ivc', est arrive'' par la \<jlonlo (1(5 Lyj^ic clli'-iiKMnc.

— Tii savais (pi'cIN^ voiilail ^'ciilnir! ^"exclama \'iiiicius.

— Je savais «[irolle nt; conscnlirail j)as à «Mrc la concubine.

Et ses yeux brouillés curent un ret^ard presque sévère.

— Et loi, qu'as-lu été toute ta vie?

— Moi, j'étais une esclave...

Mais Viniciusne cessait pas d'exhaler sa fureur : (lésar kii avait l'ait don de Lygiejl la découvrirait, fût-elle ca- (dîée sous terre, et il ferait d'elle ce que bon lui semblerait. Oui! Elle serait sa concubine. Il la ferait fouetter aussi souvent qu'il lui plairait. Quand il serait las d'elle, il la donnerait au dernier de ses esclaves, ou bien l'attellerait à un moulin à bras dans une de ses terres d'Afrique.

Il s'atïolait, et — Acte s'en rendait compte — ses paroles ne correspondaient plus à aucune réalité.

... Lygie s'était révoltée contre la volonté de César. Il supplierait César de la faire chercher dans toute la ville et dans tout l'empire, fallût-il employer à cette Ijesogne toutes les légions. Pétrone appuierait sa demande, et les recherches commenceraient le jour même.

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