‹ Quo vadis?Chapitre 14 sur 56 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Il importait réellement à Chilon d’écarter Glaucos qui, bien qu’âgé, n’était nullement décrépit. Le récit que Chilon avait fait à Vinicius renfermait une grande part de vérité. Le Grec avait jadis connu Glaucos, qu’il avait trahi, livré à des bandits, séparé de sa famille, dépouillé et fait assassiner. Le souvenir de ces événements lui était cependant léger, car le misérable avait abandonné Glaucos agonisant, non pas dans une auberge, mais dans un champ, près de Min turnes. Il avait tout prévu, excepté que Glaucos guérirait de ses blessures et arriverait à Rome. Maintenant il s’agissait de se débarrasser de lui.

Dans ce but, il se rendit, le soir même, chez Euricius.

Le vieil Euricius, après avoir racheté son fils, avait loué une de ces petites échoppes qui fourmillaient autour du Grand Cirque, pour y vendre des olives, des fèves, du pain sans levain et de l’eau coupée de miel, aux spectateurs des courses. Chilon le trouva chez lui, rangeant ses marchandises ; il le salua au nom du Christ et se mit à l’entretenir de l’affaire qui l’amenait. Voici : leur ayant rendu service, il compte sur leur reconnaissance. Il a besoin de deux ou trois hommes robustes et courageux, pour détourner un danger qui menace et lui et tous les chrétiens.

Il est pauvre, à la vérité; pourtant il payera ce service, à condition que les hommes aient confiance en lui et exécutent fidèlement ce qu’il ordonnera.

Euricius et son fils Quartus déclarèrent

qu’eux-mêmes étaient prêts à exécuter tout ce qu’il commanderait, certains qu’un saint homme comme lui ne pouvait exiger des actes qui ne fussent pas conformes aux enseignements du Christ.

« Seigneur, dit alors Quartus, je connais le boulanger Demas, chez qui travaillent à la meule des esclaves et des salariés. L’un de ces salariés est tellement fort qu’il pourrait en remplacer non pas deux, mais quatre. Je l’ai vu moi-même soulever des pierres que n’arrivaient pas à ébranler quatre hommes réunis.

— Si c’est un fidèle craignant Dieu, et capable de se sacrifier pour ses frères, faisle-moi connaître, dit Chilon.

— C’est un chrétien, seigneur, répondit Quartus, car ceux qui travaillent chez Demas sont chrétiens pour la plupart. Il y a des ouvriers de jour et des ouvriers de nuit ; il fait partie de ces derniers. Si nous y allions maintenant, nous arriverions pendant leur repas du soir et tu pourrais causer avec lui, en toute liberté. Demas demeure près de l’Emporium. »

Chilon y consentit très volontiers. L’Emporium se trouvait au pied du mont Aventin, et par conséquent pas trop loin du Grand Cirque. On pouvait, sans contourner les collines, longer le fleuve, passer le portique Emilia, ce qui abrégeait encore le chemin.

Ils s’arrêtèrent devant un bâtiment en bois d'où arrivait le bruit du crépitement des grains sur les meules. Quartus y pénétra ; le prudent Chilon se tint dehors.

Il fut interrompu dans ses réflexions par le retour de Quartus, qui sortit du bâtiment avec un autre homme vêtu seulement d’une de ces tuniques d’ouvriers, qui laissaient nus le bras droit ainsi que le côté droit de la poitrine. A l’aspect du nouveau venu, Chilon soupira de satisfaction. Jamais il n’avait vu un tel bras ni une telle poitrine.

« Voici, seigneur, dit Quartus, le frère que tu désires voir.

— Que la paix du Christ soit avec lui, prononça Chilon ; et toi, Quartus, dis à ce frère si je suis digne de foi, et ensuite retourne chez toi, pour l’amour de Dieu, car il ne faut pas laisser tout seul ton vieux père.

— C’est un saint homme, certifia Quartus ; il a sacrifié toute sa fortune pour me racheter de l’esclavage, moi, qu’il ne connaissait pas. Que Notre-Seigneur le Rédempteur lui prépare en échange une récompense céleste I »

QUO VAD/S t

Le gigantesque ouvrier, en entendant ces mots, s’inclina et baisa la main de Ghilon.

« Quel est ton nom, mon frère? demanda le Grec.

— Père, au saint baptême j’ai reçu le nom d’Urbain

— Urbain, mon frère, allons au bord du fleuve, et là tu entendras ce que j’ai à te dire. »

Ils allèrent s’asseoir sur une pierre de la berge, dans une tranquillité qui n’était troublée que par le bruit lointain des meules et le clapotis du fleuve.

Chilon examina la figure de l’ouvrier qui, malgré l’expresSion un peu dure et triste très fréquente chez les Barbares demeurant à Rome, lui parut refléter la bonté et la sincérité.

« Oui ! pensa-t-il, c’est un homme bon et sot, qui tuera Glaucos gratis. »

Chilon lui demanda brusquement :

« Urbain, sais-tu qui était Judas?

— Je le sais! Je le sais! il s’est pendu! »

Et dans sa voix il y avait comme un

regret que le traître se fût fait justice luimême.

Chilon continua :

« Si cependant il ne s’était pas pendu, et si quelque chrétien le rencontrait, soit sur terre, soit sur mer, ne devrait-il pas venger le supplice, le sang et la mort du Sauveur?

— Et qui donc ne les vengerait pas, mon père !

— Que la paix soit avec toi, fidèle serviteur de l’Agneau ! Oui ! on peut pardonner ses propres offenses, mais qui donc a le droit de pardonner les offenses faites à Dieu ? De même que le serpent enfante le serpent, que la méchanceté fait naître la méchanceté, et la traîtrise la traîtrise, ainsi, du venin de Judas est né un autre traître; de même que l’un a livré le Sauveur aux Juifs et aux soldats romains, l’autre, qui vit au milieu de nous, veut livrer aux loups les brebis du Seigneur ! »

L’ouvrier le regardait avec une inquiétude énorme, comme s’il ne se rendait pas compte de ce qu’il entendait.

Le Grec, s’étant couvert la tête du pan de son manteau, répéta d’une voix sépulcrale : « Malheur à vous, chrétiens et chrétiennes ! Malheur à vous, serviteurs du vrai Dieu! »

De nouveau un silence, et l’on n’entendait que le grincement des meules, le chant assourdi des meuniers et le clapotis du fleuve.

« Mon père, finit par demander l’ouvrier, quel est ce traître ? »

Chilon baissa la tête.

« Quel était ce traître? Un fils de Judas, un fils engendré de son venin, qui se faisait passer pour chrétien et fréquentait les maisons de prières dans le seul but d’accuser les frères devant César, disant qu’ils ne le reconnaissent pas pour dieu, qu'ils empoisonnent les fontaines, qu’ils immolent les enfants, et qu’ils veulent détruire cette ville pour qu’il n’en reste pas pierre sur pierre. Dans quelques jours on donnerait aux prétoriens l’ordre d’enchaîner les vieillards, les femmes et les enfants, et de les conduire à la mort. C’était là l’œuvre de ce second Judas. Mais si personne n’a puni le premier, si personne n’a pris la défense du Christ à l’heure de son supplice, qui donc voudra punir celui-là, qui donc écrasera la tête de ce serpent, qui le fera disparaître avant qu’il parle à César? >1

Urbain, jusqu’alors assis sur le revêtement de pierre, se leva subitement et dit :

« Moi, mon père !

— Alors, va parmi les chrétiens, va dans les maisons de prières, et demande à nos frères où est Glaucos, le médecin, et lorsqu’on te l’aura montré, alors, au nom du Christ, tue-le.

— Glaucos?... répéta l’ouvrier comme s’il eût voulu graver ce nom dans sa mémoire.

— Le connaîtrais-tu ?

— Non, je ne le connais pas. Il y a des milliers de chrétiens dans Rome et ils ne se connaissent pas tous. Mais demain, pendant la nuit, tous jusqu’au dernier, frères et sœurs, se réuniront à l’Ostrianum, car le grand Apôtre du Christ est arrivé et il va prêcher là ; c’est là que nos frères me montreront Glaucos.

— A l’Ostrianum ? demanda Chilon, mais c’est hors des portes. Tous les frères et toutes les sœurs?... La nuit, hors de la ville, à l’Ostrianum ?

— Oui, mon père ! c’est notre cimetière, entre la via Salaria et la via Nomentana. Est-ce que tu ne sais pas que le grand Apôtre doit y prêcher ?

— Je suis resté deux jours sans rentrer chez moi, c’est pourquoi je n’ai pas reçu sa lettre ; et je ne sais pas où est l’Ostrianum, parce que je suife arrivé depuis peu de Corinthe où je dirige la communauté chrétienne. Mais c’est bien, et puisque le Christ t’a envoyé cette inspiration, va à l’Ostrianum, mon fils, tu y trouveras Glaucos au milieu de nos frères, tu le tueras en revenant à la ville; et, en récompense, tous tes péchés te seront pardonnés. Et, maintenant que la paix soit avec toi !

— Mon père...

— Je t'écoute, fils de l’Agneau.

— Père ! dit l’ouvrier d’une voix presque suppliante, prends-tu cette action sur ta conscience, et as-tu entendu de tes propres oreilles Glaucos trahir ses frères ? »

Chilon comprit qu’il fallait donner quelques preuves, citer des noms.

« Ecoute, Urbain, je demeure à Corinthe, mais je suis originaire de Cos, et ici à Rome j’enseigne la doctrine du Christ à une jeune servante de mon pays, nommée Eunice. Elle sert comme vestiplice dans la maison d’un certain Pétrone, ami de César. Eh bien ! dans cette maison, j’ai entendu Glaucos s’engager à livrer tous les chrétiens, et promettre, en outre, à un autre confident de César, Vinicius, de lui faire retrouver parmi les chrétiens une jeune vierge... »

Il s’arrêta et regarda avec stupéfaction son interlocuteur dont les yeux avaient subitement étincelé, comme les yeux d’un animal féroce.

<( Qu’as-tu ? demanda-t-il presque effrayé.

— Rien, père. Demain je tuerai Glauco's... »

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