‹ Quo vadis?Chapitre 16 sur 56 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Ils marchèrent ainsi en suivant le Vicus^ Patricius, le long du Viminal. Ils dépas-

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sèrent les ruines de la muraille de Servius Tullius, et, par des chemins déserts, ils arrivèrent à la route Nomentane. Alors, ayant tourné à gauche vers Salaria, ils se trouvèrent au milieu de collines parsemées de carrières de sable, avec, ça et là, des cimetières. La nuit s:était faite complètement et, la lune n’étant pas encore levée, ils auraient difficilement trouvé leur chemin, si, comme l’avait prévu Chilon, les chrétiens eux-mêmes ne le leur eussent montré. En effet, à droite, à gauche, en avant, on apercevait des silhouettes noires se dirigeant avec précaution vers les ravins sablonneux. Quelques passants chantaient d'une voix étouffée des hymnes qui semblèrent à Vinicius remplies de tristesse. Par instants, son oreille saisissait des lambeaux de phrases où revenait le nom du Christ... La rôute lui paraissait longue. Enfin quelque chose commença à briller dans le lointain, comme des feux de bivouac ou des torches. Vinicius se pencha vers Chilon et lui demanda si c’était l’Ostrianum.

Chilon, qu’impressionnaient de façon fâcheuse la nuit, l’éloignement de la ville et ces formes fantômales, répliqua d’une voix tremblante :

« Je ne sais, seigneur, je ne suis jamais allé à l’Ostrianum. Mais ils devraient bien louer le Christ plus près de la ville. »

Ils s’étaient engagés dans un étroit ravin au-dessus duquel passait un aqueduc. La lune venait de se dégager des nuages; ils aperçurent, à l’extrémité du défilé, un mur abondamment recouvert de lierre. On était à l’Ostrianum.

Un moment après, Vinicius et ses compagnons se trouvèrent dans un lieu assez vaste tout entouré de murs. Devant la porte d'une crypte, qui en occupait le centre, une fontaine bouillonnait. Çà et là s’élevaient des monuments funéraires, et partout, dans l’enceinte, des gens fourmillaient, à la lumière indécise de la lune et des lanternes. Soit par peur du froid, soit pour se garder des traîtres, presque tous étaient restés encapuchonnés, et le jeune patricien pensa avec effroi que, s’ils s’obstinaient à ne pas se découvrir, il 11e lui serait pas possible de reconnaître Lygie.

Près de l’hypogée, on alluma quelques torches que l’on disposa en un petit bûcher. Bientôt la foule se mit à chanter, d’abord à voix basse, puis de plus en plus haut, un hymne étrange.

On avait jeté encore quelques torches dans le foyer, qui répandit sûr tout le cimetière une lueur rouge et fit pâlir la lumière

des lanternes; à l’instant même, de l’hypogée sortit un vieillard vêtu d’un manteau à capuchon, mais dont la tête était découverte ; il monta sur une pierre auprès du bûcher. ",

Il se fit un mouvement dans la foule.

Des voix à côté de Vinicius murmurèrent : <( Pierre, Pierre ! » quelques-uns s’agenouillèrent, d’autres tendirent les mains vers lui. Puis le silence régna, si profond, que l’on pouvait entendre le crépitement des torches, ainsi que le roulement des chariots sur la route Nomentane et le murmure du vent dans les pins voisins du cimetière.

Chilon se pencha vers Vinicius et chuchota :

« C’est lui, le premier disciple de Chrestos, c’est le pêcheur. »

Le vieillard éleva sa main et, d’un signe de croix bénit les assistants qui, cette fois, tombèrent à genoux. Les compagnons de Vinicius et lui-même, crainte de se trahir, suivirent cet exemple. Il sembla au jeune tribun que cette figure, qu’il avait devant lui était tout ensemble assez commune et pourtant extraordinaire, et que ce qu’il y avait en elle d’extraordinaire provenait de sa simplicité même. Le vieillard n’avait ni mitre sur la tête, ni couronne de chêne aux tempes, ni palme dans les mains, ni ratioual doré sur la poitrine, ni vêtements blancs ou étoilés — aucun de ces emblèmes .que portaient les prêtres de l’Orient, de l'Egypte, de la Grèce, ou les flammes de Rome.

Pierre parla d'abord comme un père qui donne des conseils à ses enfants et leur enseigne comment ils doivent vivre. Il leur recommandait de renoncer aux excès et aux plaisirs, d’aimçr la pauvreté, la pureté des mœurs et la vérité, de supporter patiemment les injustices, les persécutions, d’obéir à leurs supérieurs et aux autorités, d’éviter le crime de la trahison, l’hypocrisie, la médisance, enfin de donner le bon exemple, môme aux païens.

Le vieillard dit encore qu’il faut aimer la vertu et la vérité pour elles-mêmes, car le bien essentiel et la vérité éternelle, c’est Dieu; donc celui qui les aime, aime Dieu et devient son enfant.

On avait encore jeté quelques torches dans le brasier, le bruit du vent s’était tu dans les pins, la flamme s’élevait droite vers les astres qui scintillaient, et le vieillard, ayant rappelé la mort sur le Golgotha, ne parla plus que du Christ.

Cet homme avait vu! Il disait comment, après avoir quitté la croix, il avait passe

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deux jours et deux nuits avec Jean, sans dormir, sans manger, dans l’accablement, dans le chagrin, dans la terreur et le doute, se répétant qu’il était mort ! Le troisième jour ' s’était levé et ils se lamentaient toujours, quand Maria de Magdala accourut essouflée, les cheveux défaits, criant : « Ils ont enlevé le Maître! » Eux, à ces mots, s’étaient précipités vers le lieu de la sépulture. Jean, plus jeune, arriva le premier ; le sépulcre était vide et il n’osa y pénétrer. Lorsqu’ils furent réunis tous les trois, lui, — qui leur parlait là, — entra dans le tombeau et, sur la pierre, aperçut le suaire et les linceuls ; mais il ne trouva pas le corps... Puis arrivèrent d’autres disciples, et ils se lamentèrent, tantôt tous ensemble pour que le Dieu des armées célestes les entendît plus facilement, tantôt les uns après les autres.

Le vieillard ferma les yeux, comme pour mieux voir dans son âme le lointain passé, puis il continua :

« Tandis qu’ils se lamentaient ainsi, Maria de Magdala accourut de nouveau, en criant qu’elle avait vu le Seigneur. Mais eux, les disciples, ne la crurent pas, et comme elle pleurait de joie, les uns la blâmèrent et les autres pensèrent que le chagrin avait troublé ses sens, car elle disait aussi, que devant le tombeau, elle avait aperçu des anges : et eux, y étant retournés, virent le tombeau vide. Ensuite, dans la soirée, vint Cléophas qui était allé avec un autre à Emmaüs, d’où ils étaient revenus à la hâte en disant : « Le Seigneur est vraiment ressuscité ! » Et tous se mirent à se quereller, après avoir fermé la porte, par crainte des Juifs. Tout à coup, Il se dressa parmi eux, quoique la porte n’eût pas grincé, et II leur dit : « La paix soit avec vous I »

(( Et je l’ai vu, Lui, comme tous l’ont vu, et nos cœurs étaient remplis de lumière; car nous crûmes qu’il était ressuscité, que les mers seraient desséchées, que les montagnes tomberaient en poussière et que Sa gloire serait éternelle. »

Vinicius écoutait. Il ne se résignait pas à croire ce qu’avait dit le vieillard, et pourtant cet homme disait : « J’ai vu. » Par moments, Vinicius croyait rêver ; mais il voyait autour de lui la foule silencieuse ; la fumée des lanternes lui arrivait aux narines ; un peu plus loin, brûlaient les torches, et tout près debout sur une pierre, se tenait un homme âgé, proche de la mort, la tête un peu tremblante, qui témoignait et qui disait : « J’ai vu. »

Dans les maisons éloignées, dispersées le long de la voie Nomentane, les coqs commençaient à chanter, annonciateurs de la mi-nuit. A ce moment, Chilon tira Vinicius par le pan de son manteau et murmura :

« Seigneur, là, non loin du vieillard, j’aperçois Ursus, et, près de lui, une jeune fille. »

Vinicius sursauta comme un dormeur soudain réveillé, se tourna dans la direction que lui indiquait Chilon, et il vit Lygie.

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