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CHAPITRE XVII

En suivant le couloir, Vinicius et Croton arrivèrent à 'une cour étroite entourée de bâtiments; elle constituait une sorte d’atrium commun à toute la maison avec, au centre, une fontaine dont l’eau tombait dans un bassin grossièrement maçonné. Le long des murs montaient des escaliers extérieurs, partie en pierre, partie en bois, qui conduisaient à çles galeries d’où l’on pénétrait dans les logements. En bas aussi des logements, quelques-uns munis de portes en bois, les autres séparés seulement de la cour par des rideaux de laine, effilochés, déchirés ou rapiécés pour la plupart.

L’heure était matinale et dans la cour il n’y avait âme qui vive. Evidemment, tout le monde dormait encore, excepté ceux qui étaient revenus de l’Ostrianum.

«.Qu’allons-nous faire, seigneur? demanda Croton en s’arrêtant.

— Attendons ici, répondit Vinicius. Quelqu’un se montrera peut-être. Il ne faut pas qu’on nous voie dans la cour. »

Si l’on avait eu sous la main une cinquantaine d’esclaves, on aurait pu faire garder la porte qui paraissait être l’unique issue, et fouiller tous les logements ; tandis que maintenant il fallait tomber juste sur celui de Lygie ; sinon, les chrétiens, qui ne devaient pas manquer dans cette maison, pourraient donner l’alerte. Et, à ce point de vue, il était dangereux de questionner des étrangers. Vinicius se demandait s’il ne ferait pas bien d’aller chercher des esclaves, lorsque, de derrière un des rideaux qui fermaient les logements les plus éloignés, sortit un homme qui, une passoire à la main, s’approcha de la fontaine.

« C’est le Lygien, murmura Vinicius.

— Faut-il lui casser les os sur-le-champ?

— Attends. »

Ursus ne les aperçut pas, car ils se tenaient dans l’ombre du couloir, et il se mit tranquillement à laver les légumes qui remplissaient la passoire. Sa besogne terminée, il s’en alla, et le rideau se referma sur lui. Croton et Vinicius le suivirent, pensant qu’ils tomberaient aussitôt dans le logement de Lygie.

Leur étonnement ne fut donc pas médiocre lorsqu’ils constatèrent que le rideau ne séparait pas de la cour le 'logement même, mais un second corridor sombre, au bout duquel on voyait un jardin, avec quelques cyprès, plusieurs buissons de myrtes et une petite maisonnette adossée à la muraille du fond. Nulle autre habitation.

Ils comprirent que c’était là pour eux une circonstance favorable. Dans la cour aurait pu se former un rassemblement de tous les habitants ; mais ici l’isolement de la maisonnette facilitait l’entreprise.

Ursus allait rentrer lorsque le bruit des pas attira son attention ; il s’arrêta, et, à la vue des deux hommes, il déposa sa passoire sur la balustrade et se tourna vers eux:

« Que cherchez-vous ! demanda-t-il.

— Toi ! » répliqua Vinicius.

Puis se tournant du côté de Croton:

« T ue ! »

Croton bondit comme un tigre et, en un moment, sans donner au Lygien le temps de se remettre ou de reconnaître ses ennemis, il le saisit dans ses bras d’acier. Vinicius était trop certain de la force surhumaine de Croton pour attendre la fin de la lutte; il les dépassa donc, se précipita vers la petite maison, poussa la porte et sc trouva dans une chambre un peu sombre, mais éclairée par le feu qui brûlait dans la cheminée. La clarté de la flamme tombait en plein sur la figure de Lygie. Une autre personne était assise près du foyer: ce vieillard qui avait accompagné la jeune fille et Ursus sur la route de l’Ostrianum.

Déjà Vinicius avait enlevé Lygie par le milieu du corps et s’élançait vers la porte. Serrant d’un bras la jeune fille sur sa poitrine,, de sa main libre, il repoussa violemment le vieillard qui lui barrait le chemin ; mais, dans ce mouvement, son capuchon glissa, et Lygie, à l’aspect de cette figure qu’elle connaissait bien et qui, en ce moment, était terrible, sentit son sang se figer. Elle voulut appeler au secours et ne put. Elle voulut s’accrocher à la porte, ses doigts glissèrent sur la pierre, et elle aurait perdu connaissance si un spectacle affreux ne lui eût secoué les nerfs 'quand Vinicius s’élança avec elle dans le jardin.

Ursus tenait dans ses bras un homme complètement replié en arrière, la tête ballante et La bouche en sang. Dès qu’il les aperçut, il asséna un dernier coup de poing sur cette tête, et, en un clin d’œil, fondit sur Vinicius comme un fauve.

« La mort ! » pensa le jeune patricien.

Puis il entendit comme dans un rêve le cri de Lygie: « Ne tue pas! » et il sentit que quelque chose comme la foudre avait détaché ses bras du corps de la jeune fille ; tout tourna devant lui et la lumière du jour s’éteignit... »

Cependant Chilon, caché derrière l’angle du mur, attendait les événements ; la curiosité luttait en lui avec la frayeur. Mais le temps lui semblait long; il s’inquiétait de ce silence et ne perdait pas de vue le couloir.

« Qu’est-ce donc ? Par tous les dieux immortels!... »

Et tout à coup ses rares cheveux se hérissèrent.

Dans l’embrasure de la porte, Ursus venait d’apparaître, portant sur son épaule le corps inerte de Croton ; puis, après avoir regardé de tous côtés, il prenait sa course vers le fleuve.

Chilon se colla comme une truellée de plâtre contre le mur. « S’il me voit, je suis un homme mort, » pensa-t-il.

Mais Ursus le dépassa et disparut derrière la maison suivante. Chilon, sans plus tergiverser, galopa jusqu’au fond d’une ruelle transversale, avec une agilité qui eût pu étonner, même chez un jeune homme.

Ce Lygien qui avait tué Croton lui apparaissait comme un être surnaturel: c’était sans doute un dieu qui avait pris la figure d’un barbare. Il croyait à présent en toutes les divinités du monde. Il lui passait aussi par la tête que Croton avait pu être tué par le Dieu des chrétiens.

Ce n’est qu’après avoir traversé plusieurs ruelles et avoir vu des ouvriers marcher dans sa direction, qu’il se tranquillisa un peu. Le souffle lui manquait. Il s'assit sur le seuil d’une maison, et, avec le pan de son manteau, il essuya son front inondé de sueur.

La ville dormait encore. Chilon sentit bientôt la fraîcheur le pénétrer ; il se leva, et se dirigea d’un pas déjà plus lent vers sa demeure, à Suburre, où l’attendait l'esclave achetée avec l’argent de Vinicius.

Là, s’étant traîné jusqu’à son cubicule, il se jeta sur sa couche et s’endormit instantanément.

Il ne se réveilla que le soir, ou plutôt fut-il réveillé par son esclave qui l’enga-

geait à se lever, parce que quelqu'un le cherchait pour une affaire urgente.

Le vigilant Chilon fut dégrisé incontinent: il jeta à la hâte un manteau à capuchon sur ses épaules, puis il hasarda, par la porte du cubicule, un regard circonspect, et aperçut la silhouette gigantesque d’Ursus.

Il sentit que ses jambes, puis sa tête, devenaient froides comme la glace, que son cœur cessait de battre et que des milliers de fourmis lui couraient sur le râble.

« Syra ! je n’y suis pas... je ne connais pas... ce... ce brave homme.

— Je lui ai déjà dit que tu étais là, et

que tu dormais, seigneur, répliqua la fille, et il a exigé que l’on te réveille...

— Oh! dieux!... Je te ferai... »

Mais Ursus, sans doute impatienté de tous ces retards, s’approcha de la porte du cubicule et, se penchant, avança sa tête à l’intérieur.

« Chilon Chilonidès ! dit-il.

— Pax tecum ! pax ! pax ! répondit Chilon. O le meilleur des chrétiens ! Oui ! je suis Chilon, mais il y a erreur... Je ne te connais pas !

— Chilon Chilonidès, répéta Ursus, ton maître Vinicius te demande et veut que tu m’accompagnes auprès de lui. »

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