‹ Quo vadis?Chapitre 19 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Vinicius fut réveillé par une douleur lancinante. Trois hommes étaient penchés sur lui. Il en reconnut deux: Ursus et le vieillard qu’il avait renversé en emportant' Lvgie. Il était aux mains du troisième, qui lui palpait le bras gauche. La douleur était telle, que Vinicius, s’imaginant que l’on exerçait sur lui quelque vengeance,' dit, les dents serrées: '

« Tuez-moi... »

Mais ils ne semblaient faire nulle attention à ses paroles. Le terrible Ursus, dont le visage barbare exprimait à ce moment l’affliction, tenait un paquet de bandes, tandis que le vieillard disait à l’homme qui manipulait le bras de Vinicius :

« Glaucos, es-tu certain que cette blessure à la tête ne soit pas mortelle ?

— Oui, digne Crispus. Le géant — et il indiquait Ursus — a jeté l’agresseur contre le mur; en tombant cet homme s’est protégé de son bras: le bras est fracturé et démis, mais la blessure à la tête est légère.

— Tu as soigné plus d’un de nos frères, dit Crispus, tu as la réputation d’un médecin habile... C’est pourquoi j’ai envoyé Ursus te chercher.

— Et il m’a avoué en route qu’hier encore il était prêt à me tuer.

— Il m’avait fait part de son projet ; et moi qui te connais et qui sais ton amour du Christ, je lui ai fait comprendre que ce n’était pas toi qui étais un traître, mais bien cet inconnu qui avait voulu le pousser au meurtre.

— C’est le mauvais esprit, et je l’avais pris pour un ange, soupira Ursus.

— Tu me raconteras cela une autre fois, dit Glaucos ; pour le moment, il faut nous occuper de notre blessé. »

...L’opération terminée, Vinicius, qui avait de nouveau perdu connaissance, se réveilla.

Lygie était près de son lit et tenait à deux mains une aiguière où de temps en temps Glaucos trempait l’éponge dont il rafraîchissait la tête du blessé.

« Lygie, » murmura Vinicius.

L’aiguière trembla aux mains de la jeune fille, qui tourna vers lui des yeux tristes.

« La paix soit avec toi ! dit-elle tout bas.

— Lygie, tu les as empêchés de me tuer! »

Elle répondit avec douceur:

« Que Dieu te rende la santé! »

Une sorte de faiblesse immense et douce l’envahit... Il avait la sensation de tomber dans un abîme, mais il éprouvait en même temps un grand bien-être et se sentait heureux. Il lui semblait qu’une divinité planât sur lui.

Cependant Glaucos avait achevé de laver la plaie de la tête et y appliquait un onguent. Lygie approcha des lèvres du blessé une coupe d’eau et de vin. Il but avec avidité. Le pansement terminé, la douleur avait presque complètement disparu.

« Donne-moi encore à boire, » pria-t-il.

Lygie passa dans la seconde chambre pour remplir la coupe, et Crispus, après avoir échangé quelques mots avec Glaucos. s'approcha du lit:

« Vinicius, dit-il, Dieu n’a pas permis que tu commisses une mauvaise action. Tl te conserve la vie pour que tu fasses un retour sur toi-même. -Celui devant qui l’homme n’est que poussière t’a livré sans défense entre nos mains ; mais le Christ, en qui nous croyons, nous a ordonné d’aimer nos ennemis. Nous avons donc pansé tes blessures et nous allons te rendre la santé ; mais nous ne pouvons veiller sur toi plus longtemps. Quand tu seras seul, demandetoi si tu dois continuer à persécuter Lygie, privée, par ta faute, de ses protecteurs et de son toit, et nous-mêmes, qui t’avons rendu le bien pour le mal.

— Vous voulez m’abandonner? demanda Vinicius.

- — Seigneur, continua Crispus, ta main droite est valide. Voici des tablettes et un style: écris à tes serviteurs de venir ce soir avec une litière, pour te transporter dans ta maison. Ici tu es chez une pauvre veuve qui ne va pas tarder à rentrer avec son fils.: il portera ta lettre; nous, il faut que nous cherchions un autre refuge. »

Vinicius pâlit. S’il perdait de nouveau Lygie, peut-être ne la reverrait-il jamais. Il désirait désespérément se réconcilier avec elle, mais il lui fallait du temps,

« Vieillard, dit-il, écoute bien mes paroles. Je te dois de la reconnaissance et j’ai confiance en toi ; mais tu ne me dis pas le fond de ta pensée. Tu crains que j'appelle

DANS LE PETIT JARDIN, VINICIUS RACONTAIT A LA JEUNE FILLE CE QU’UN INSTANT AUPARAVANT IL AVAIT AVOUÉ AUX APOTRES (P. 43)

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mes esclaves et que je leur ordonne d'enlever Lygie.

— Oui, » répliqua Crispus, sévère.

A ce moment, Lygie entra, s’approcha de Crispus avec un visage inspiré, et comme si elle eût été l’écho de quelque autre voix:

« Crispus, gardons-le parmi nous, et ne le quittons pas jusqu’à ce que le Christ lui ait rendu la santé.

— Qu’il soit fait comme tu désires. »

Sur Vinicius, cette prompte soumission de

Crispus fit une impression profonde.

Il IuL sembla que parmi les chrétiens Lygie était une espèce de sybille ou de prêtresse obéie et respectée. Et il s’abandonna aussi à ce respect. Lorsque, un moment après, elle lui présenta de l’eau, il eût voulu lui prendre la main, mais n’osa...

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