‹ Quo vadis?Chapitre 20 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vinicius indiqua exactement au Lygien la demeure de Chilon, après avoir tracé quelques mots sur ses tablettes:

« Pourvu que je le trouve, je l’amènerai, de gré ou de force, » répondit Ursus.

Et, ayant pris .son manteau, il sortit à la hâte.

Le Lygien, quand il se trouva en présence de Chilon, ne le reconnut pas. Il ne l’avait vu qu’une fois, et encore la nuit. D’ailleurs, le grand vieillard, sûr de luimême, qui l’avait poussé à tuer' Glaucos, ressemblait si peu à ce Grec courbé par la peur ! Aussi Chilon revint vite de son premier émoi.

Il revêtit donc un autre manteau, en ayant soin toutefois de rabattre sur sa tête un vaste capuchon gaulois, de crainte qu’Ursus ne se rappelât ses traits lorsque tous deux seraient au grand jour.

« Où me conduis-tu? demanda-t-il en chemin.

— Au Transtévère.

— Il n’y a pas longtemps que je suis à Rome et je ne suis .jamais allé là, mais sans doute on y trouve aussi des amis de la vertu... »

Ursus, homme naïf, mais qui savait que le Grec avait accompagné Vinicius au cimetière d’Ostrianum et avait pénétré, avec Croton, dans la maison habitée par Lygie, s’arrêta net.

« Vieillard, ne mens pas. Aujourd’hui même tu étais avec Vinicius à l'Ostrianum, et même à notre porte.

— Ah ! Alors votre maison est située dans

le Transtévère?... Je suis depuis peu à Rome, et je m’embrouille dans les noms des différents quartiers. Oui, mon ami, je suis allé jusqu’à votre porte et là, au nom de la vertu, j’ai conjuré Vinicius de ne pas entrer. J’ai été également à l’Ostrianum, et sais-tu pourquoi ? C’est que depuis quelque temps je travaille à la conversion de Vinicius ; je voulais qu’il entendît le doyen des apôtres. Puisse la lumière pénétrer dans son âme et dans la tienne ! N’es-tu pas un chrétien et ne désires-tu pas que la vérité triomphe sur le mensonge.

— Oui, » répondit humblement Ursus.

Chilon avait complètement repris courage.

Désirant apprendre comment les choses s’étaient passées lors de l’enlèvement de Lygie, il continua d’une voix sévère de juge:

<< Qu’avez-vous fait de Croton ? Parle et ne mens pas. »

Ursus soupira pour la seconde fois.

« Vinicius te le dira.

— Ce qui signifie que tu l’as frappé avec un couteau ou que tu l’as tué à coups de bâton ?

— J’étais sans armes. »

Le Grec ne put s’empêcher d’admirer la force surhumaine du barbare.

« Que Pluton... je veux dire: « Que le Christ te pardonne ! »

Ils marchèrent quelque temps en silence, puis Chilon: ' ,

« Moi, je ne trahirai pas, mais prends garde aux veilleurs.

— C’est le Christ que je crains, et non les veilleurs, » répondit Ursus.

Chilon, qui voulait se garantir contre toute fâcheuse occurrence, ne cessa de représenter à Ursus le meurtre comme une abomination.

Causant ainsi, ils arrivèrent devant la maison. Le cœur de Chilon recommença à battre d’inquiétude.

Dans la chambre il faisait assez sombre ; c’était une soirée d’hiver, très nuageuse, et la flamme des lampes dissipait mal l’obscurité. Chilon, ayant distingué dans le coin de la salle un lit, et sur ce lit, Vinicius,' se dirigea vers le tribun, sans regarder personne, convaincu qu’auprès de lui, il serait plus en sûreté qu’auprès des autres.

« Oh ! seigneur, pourquoi n’as-tu pas suivi mes conseils ! s’écria-t-il en joignant les mains.

— Tais-toi, dit Vinicius, et écoute. »

Ses yeux perçants dardés sur Chilon, il se mit à parler lentement, et en appuyant

sur les mots, pour que chacun d’eux fût compris comme un ordre et restât à jamais gravé dans la mémoire du Grec.

« Croton s’est jeté sur moi, il voulait m’assassiner et me dépouiller. Tu comprends? Je i’ai donc tué, et ces gens-là ont pansé les blessures quë j’avais reçues dans la lutte. »

Chilon devina sur-le-champ que si Vinicius parlait ainsi, ce ne pouvait être qu'en raison d’une entente avec les chrétiens, et que par conséquent il voulait qu’on le crût.

Il le vit également à sa mine: aussitôt, sans montrer le moindre doute ou le moindre étonnement, il s’écria:

« Ah ! c’était une fameuse canaille ! Seigneur, je t’avais pourtant conseillé de ne pas tè fier à lui. Mes fréquentes exhortations n’ont servi à rien.

— ISl’eût été la sica que j’avais sur moi, il m’aurait tué, continua Vinicius.

-je bénis l’instant où je t’ai recommandé de te munir au moins d'un couteau.»

Mais Vinicius tourna vers lui son regard interrogateur et demanda:

« Qu’as-tu fait aujourd’hui ?

— Comment? Ne t’ai-je pas dit, seigneur, que j’ai fait des vœux pour ta santé ?

— Et rien de plus ?

— Et je me disposais justement à te rendre visite, lorsque ce brave homme est venu me chercher de ta part.

— Voici une tablette: tu iras chez moi, et tu la remettras à mon affranchi. Il y est écrit que je pars pour Bénévent. Tu ajouteras que je suis parti ce matin même, appelé par une lettre pressante de Pétrone. »

Il répéta avec insistance:

« Je suis parti pour Bénévent. Tu comprends ?

— Tu es parti, seigneur, et je t’ai même fait mes adieux ce matin à la porte Capène, et, depuis ton départ, une telle tristesse s’est emparée de moi que, si ta générosité n’y veille, j’en mourrai, à force de soupirer, comme soupirait la malheureuse épouse de Zethos après la mort d’Ityl. »

Quoique malade, Vinicius ne put s'empêcher de sourire. Satisfait d’ailleurs que Chilon l’eût compris à demi-mot, il dit:

« Eh bien ! je vais ajoutci quelques lignes pour que l’on essuie tes larmes. Donnemoi la lampe. »

Chilon, déjà complètement tranquillisé, se leva et décrocha du mur une des lampes allumées.

Mais ce mouvement fit glisser le capu-

chon qui lui couvrait la tête, et la pleine lumière tomba sur sa figure. Glaucos bondit de son banc et se campa devant lui.

<c Ne me reconnais-tu pas, Céphase? »

demanda-t-il.

Sa voix avait quelque chose de si terrible qu’un frisson parcourut tous les assistants...

Chilon souleva la lampe, et presque aussitôt la laissa choir. Puis, il se plia en deux et se mit à gémir...

« Je ne suis pas Céphase... ce n’est pas moi ! Pitié !

— Voilà l’homme qui m’a vendu, dit Glaucos, celui qui m’a ruiné, ainsi que ma famille ! »

Vinicius sut alors que le médecin qui l’avait pansé était ce Glaucos dont, lui aussi, connaissait l’histoire.

Pour Ursus, ces quelques instants et les paroles de Glaucos avaient été comme un éclair dans les ténèbres; il reconnut Chilon. Lui empoignant les deux bras, il les •amena en arrière.

« C’est lui, s’écria-t-il, qui m’a persuadé d’assassiner Glaucos !

— Pitié! gémissait Chilon... Seigneur, s’écria-t-il, en se tournant vers V’inicius, sauve-moi ! J’ai eu confiance en toi, intercède pour moi... Ta lettre... je la remettrai... seigneur! seigneur! »

Mais Vinicius était indifférent à ce qui se passait, d’abord parce que tous les exploits du Grec lui étaient connus, et ensuite parce que son cœur était inaccessible à la pitié. Et il dit:

« Enterrez-le dans le jardin. Un autre portera ma lettre. »

Il sembla à Chilon que ces paroles étaient l’arrêt suprême. Sous la terrible étreinte d’Ursus, ses os commençaient à craquer; ses yeux étaient pleins de larmes.

« Au nom de votre Dieu, pitié ! criait-il. Je suis chrétien!... La paix soit avec vous. Je suis chrétien, et, si vous ne me croyez pas, baptisez-moi encore une fois, deux fois, dix fois ! Glaucos, c’est une erreur. Laissez-moi parler! Faites de moi un esclave!... Ne me tuez pas! pitié! »

Et sa voix étranglée par la douleur, s’affaiblissait de plus en plus, quand, de l’autre côté de la table, l’apôtre Pierre se leva et dit dans le silence:

« Le Sauveur nous a prescrit: « Si ton « frère a péché envers toi, punis-le ; mais, « s’il se repent, pardonne-lui. Et s’il a pé- « ché sept fois contre toi dans la journée, « et s’il s’est tourné sept fois vers' toi en « te disant : — : « Je me repens, » — par- « donne-lui. »

QUO VAD1S ?

Le silence fut plus profond encore.

Glaucos resta un long moment le visage caché dans ses mains. Enfin il parla:

« Céphase, que Dieu te pardonne tes torts envers moi, comme je te les pardonne au nom du Christ ! »

Et Ursus, ayant lâché le brac du Grec, reprit:

« Que le Sauveur me pardonne comme je te pardonne ! »

Chilpn s’était affaissé. Appuyé sur ses mains, il tournait la tête comme un animal pris dans des rets et jetait des regards affolés, cherchant d’où lui viendrait la mort. Il n’en croyait encore ni ses yeux ni ses oreilles, et n’osait espérer qu’on lui eût fait grâce.

Peu à peu il revint à lui ; ses lèvres blêmes tremblaient encore d’épouvante. L’Apôtre lui dit :

« Va-t’en en paix ! »

Chilon se leva; mais il était incapable de parler. Instinctivement il s’approcha du lit de Vinicius, comme pour implorer l’aide du tribun. Quoiqu’il eût fini par s’apercevoir qu’on le laissait libre, il avait hâte de se retirer sain et sauf d’entre les mains de ces gens incompréhensibles, dont la bonté l’effrayait presque autant que l’eût terrifié leur cruauté.

« Donne la lettre ! seigneur, donne la lettre ! »

Il saisit la tablette que lui tendait Vinicius, adressa un salut aux chrétiens, un autre au malade, et, courbé, se glissa le long de la muraille jusqu’à la porte, puis se précipita dehors.

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