CHAPITRE PREMIER
Pétrone se réveilla vers le milieu du jour et, comme à l'ordinaire, très las : la veille, chez Néron, il avait pris part à un festin... Depuis quelque temps, sa santé était moins bonne et ses réveils plus pénibles. Mais toujours le bain matinal et un habile massage activaient la circulation paresseuse de son sang et ranimaient ses ‘ forces, si bien que, de l’oléotechium (le dernier compartiment des bains), il sortait comme rénové, les yeux brillants, et tellement prestigieux qu’Othon même n’eût pu rivaliser avec lui. C’était bien là celui qu’on nommait « l’Arbitre des élégances Le lendemain donc de ce festin, où il avait discuté avec Néron, Lucain et Sénèque, la question de savoir si la femme possède une âme, il était étendu sur une table . de massage couverte d’un neigeux tapis de byssus* égyptien, et deux robustes balneatores, de leurs mains imbibées d'huile, pétrissaient ses muscles. Les yeux fermés, il
attendait que la chaleur du laconicum avec celle de leurs mains eût pénétré en lui et chassé sa fatigue.
Enfin il ouvrit les yeux. On lui annonça que Marcus Vinicius était là.
Pétrone ordonna de laisser entrer le visiteur au tepidarium, où il se fit porter aussitôt. Vinicius était le fils de sa sœur aînée qui avait épousé jadis un Marcus Vinicius, personnage consulaire du temps de Tibère. Le jeune homme servait maintenant sous les ordres de Corbulon contre les Parthes, et, la guerre terminée, il revenait à Rome. Pétrone avait pour lui une sorte d’affection: car Marcus était un jeune homme aux nobles formes et au corps d’athlète, et qui savait conserver, selon les meilleures esthétiques, cette mesure que Pétrone prisait par dessus tout.
« Salut ! Pétrone ! dit le jeune homme.
Que tous les dieux te comblent de leurs
QUO VAD/S ?
faveurs, et nommément Asclépias et Cypris !
— Sois le bienvenu dans Rome, et que le repos te soit doux après la guerre, répondit Pétrone, dégageant sa main des plis du délicat tissu de karbassus dont il était enveloppé. Quoi de neuf chez les Arméniens ? Pendant ton séjour en Asie, as-tu poussé une pointe jusqu’en Bithynie ?
— Je suis allé à Héraclée lever des renforts pour Corbulon, répondit Vinicius », et il se mit à parler de la guerre.
Mais Pétrone fermait les yeux. Le jeune homme changea de conversation, s’informa de la santé de son oncle.
Mais dans l’unctorium, l’attention de Vinicius fut attirée par les merveilleuses esclaves de service. Deux d’entre elles, des négresses, commencèrent à frotter de parfums d’Orient le corps de Pétrone ; d’autres, des Phrygiennes habiles dans l’art de la coiffure, tenaient dans leurs mains souples des miroirs d’acier et des peignés ; deux autres, des filles grecques de Cos, attendaient qu’elles eussent à draper en plis statuaires la toge de leur maître.
(c Par Zeus assembleur de nuées, dit Marcus Vinicius, quelle collection de choix ! Des corps plus beaux, on n’en trouverait pas, même chez Barbe-d’Airain. »
A quoi Pétrone répondit :
« Je ne suis pas aussi austère qu’Aulus Plautius. »
Vinicius, levant vivement la tête, demanda :
<( D’où t’est venu à l’esprit Aulus Plautius ? Sais-tu que, pour m’être foulé le poignet aux portes de la ville, je suis resté dans sa maison une quinzaine de jours? Là, un de ses esclaves, un médecin, Merion, me guérit. C’est précisément de cela que je voulais te paHer.
— Vraiment? Te serais-tu, par hasard, épris de Pomponia ?
— Non, pas de Pomponia, hélas!
— Et de qui ?
— Si je le savais!... Mais je ne sais même pas au juste son nom : Lygie, ou Callina? On l'appelle chez eux Lygie, parce qu’elle est du pays des Lygiens, et son nom barbare est Callina. Une maison étrange que celle de Plautius... C’est plein de monde, et pourtant silencieux comme les bosquets de Subiacum. Pendant une dizaine de jours, j’avais ignoré qu’une déesse y habitât. Mais, un matin, je l’aperçus au jardin, sous les arbres, je pensai que le soleil
levant la ferait se dissiper devant moi comme se dissipe le crépuscule du matin. Je l’ai revue deux fois, et, depuis je ne connais plus la tranquillité. Je ne me soucie plus de ce que peut me donner la ville ; je ne veux plus ni or, ni bronzes de Corinthe, ni ambre, ni nacre, ni vins, ni festins..., je veux la seule Lygie. Pétrone, mon âme s’élance vers elle, ainsi que, sur la mosaïque de ton tepidarium, le Songe s’élance vers Païsiteïa; et, jour et nuit, je la désire.
— Si c’est une esclave, achète-là.
— Ce n’est pas une esclave.
— Qu’est-elle donc? Une des affranchies de Plautius ?
— N’ayant jamais été une esclave, elle n’est pas une affranchie.
— Alors ?
— Je ne sais. Une fille de roi...
— Tu m'intrigues, Vinicius.
— L'histoire n’est pas bien longue. Tu as peut-être connu Vannius, roi des Suèves, qui, chassé de son pays, habita longtemps Rome, où il s’illustra pour sa chance au jeu des osselets et son habileté à conduire un char. Drusus le replaça sur son trône. Vannius gouverna d’abord assez décemment et entreprit d’heureuses guerres; plus tard, cependant, il se mit à écorcher outre mesure, non seulement ses voisins, mais ses sujets. De sorte que Vangio et Sido, ses neveux, fils de Vibilius, roi des Hermandures, se concertèrent pour qu’il retournât à Rome... tenter la chance aux osselets.
— Je m’en souviens; c’était sous Claude. Ces temps ne sont pas lointains.
— Oui... La guerre éclata. Vannius appela à son aide les Yazygues, tandis que ses chers neveux suscitaient les Lygiens. Claude n’aimait pas s’ingérer dans les querelles des Barbares ; il écrivit pourtant à Atelius Hister, chef de la légion du Danube, de surveiller attentivement les diverses phases de ,1a guerre et de ne pas permettre que notre paix fût troublée. Hister exigea alors des Lygiens la promesse de ne pas franchir la frontière ; non seulement ils y consentirent, mais ils livrèrent des otages, parmi lesquels la femme et la fille de leur chef... Tu n’ignores pas qu'à la guerre les Barbares traînent avec eux femmes et enfants... Or, ma Lygie est la fille de ce chef.
— D’où sais-tu tout cela ?
— Aulus Plautius lui-même me l’a raconté. Le roi périt. La mère mourut peu de temps après. Pour se débarrasser de l’enfant, Hister l’envoya au gouverneur de
toute la Germanie, Pomponius. Celui-ci, la guerre avec les Gattes terminée, revint à Rome et la confia à sa sœur, Pomponàa ■ ræcina, femme de Plautius. Dans cette maison, où tout est vertueux, depuis les maîtres jusqu’à la volaille du poulailler, elle grandit, aussi vertueuse que Græcina même, et si belle qu’auprès d’elle Poppée serait une figue d’automne à côté dune pomme des Hespérides.
— Et alors ?
• — Je te le répète, depuis le moment où je l’ai vue, sous les arbres, au jardin, je suis amoureux d’elle.
— Je connais Aulus Plautius qui, tout en blâmant mon genre de vie, a un faible pour moi : il sait que je n’ai jamais été un délateur comme, par exemple, Domitius Afer, Tigellin, toute la bande des amis d’Ahénobarbe. Si tu penses que je sois à même d’obtenir quelque chose d'Aulus, je t’offre mes offices.
— Tu as de l’influence sur lui, et de plus ton esprit est inépuisable en expédients... Oui... si tu parlais à Plautius?
— Tu exagères mon influence et mon ingéniosité ; mais, soit, j’irai parler à Plautius, dès qu’il sera de retour.
— Il est rentré depuis deux jours.
— En ce cas, passons au triclinium, où ’æous attend le déjeuner ; et, réconfortés, nous nous ferons porter chez Plautius.
— Tu m’avais toujours été très cher, mais maintenant je veux placer au milieu de mes lares ta statue, une statue aussi belle que celle-ci, et lui offrir des sacrifices, » dit Vinicius en désignant un Hermès au caducée qui restituait les formes de Pétrone.
Et, dans cette exclamation, il y avait autant de sincérité que de flatterie. Pétrone, en effet, plus âgé et moins athlétique, était pourtant plus beau encore que Vinicius.
Rome admirait l’Arbitre des élégances, non seulement pour son esprit délié, mais pour son corps harmonieux. Cette admiration se lisait même sur les traits des deux jeunes filles de Cos, qui disposaient en ce moment les plis de sa toge, et dont l’une, F.unice, le regardait dans les yeux, humble et ravie. Mais lui ne prêtait aucune attention à cet émoi.
Et, posant le bras sur l’épaule de Vinicius il l’entraîna au triclinium.
Bientôt dans l’unctorium resta la seule Eumce. Un moment, la tête penchée, elle écouta les voix qui s’éloignaient, puis elle alla prendre le siège d’ambre et d’ivoire sur lequel Pétrone s’était assis et le porta
devant la statue. Debout sur le siège, ses cheveux répandus en flots d’or sur se' épaules, elle noua ses bras au cou de Pé trône.