CHAPITRE II
Les deux amis prirent place dans la litière et donnèrent ordre qu’on les portât dans le Vicus Patricius, à la maison d’Aulus.
Les nègres géants soulevèrent leur fardeau et se mirent en marche, précédés des esclaves, Pétrone humait dans ses paumes l’odeur de la verveine, il paraissait réfléchir :
« J’y pense, dit-il : lui as-tu parlé, à ta nymphe sylvestre? Lui as-tu avoué ton amour ?
— Oui ! Au moment où il me fallut quitter cette maison hospitalière, je lui dis que là, la souffrance était plus agréable que les plaisirs partout ailleurs, la maladie plus douce qu’ailleurs la santé.. Elle écoutait mes paroles, troublée aussi et la tête inclinée, tout en traçant des lignes, avec un roseau, sur le sable safran. Puis, elle leva les yeux, les abaissa encore sur les signes qu’elle avait tracés, les reporta sur moi, comme si elle voulait me poser une question, et s’enfuit soudain, hamadryade devant un faune balourd.
— Qu’avait-elle donc tracé sur le sable?
- — Un poisson.
— Tu dis ?
— Je dis: un poisson. Cela signifiait-il que c’est un sang glacé qui coule encore dans ses veines? Je n’en sais rien. Mais toi, explique donc ce signe.
— Très cher, c’est Pline qu’il faut interroger. Il est expert en poissons. »
La conversation s’arrêta là, car maintenant la litière circulait dans les rues en tumulte. Et bientôt, par la voie d’Apollon, on arriva au Forum.
Des foules se promenaient sous les arcs de la basilique de Jules César, des foules étaient assises sur les marches du temple de Castor et Pollux, ou faisaient le tour du petit sanctuaire de Vesta, semblables, sur ce décor de marbre, à des essaims multicolores de papillons et de scarabées. D’en haut, par les énormes degrés du temple, consacré à Jupiter, — / ovi Ofttimo Maximo , — affluaient des foules nouvelles. Des marchands vendaient à grands cris des fruits, du vin ou de l’eau mélangée au jus de
figues. Des charlatans clamaient la vertu de leurs drogues ; des devins, des découvreurs de trésors cachés et des interprètes de songes vantaient leur art. Les groupes s’écartaient devant des litières: d’exquis visages de femmes s'y discernaient, ou bien, usés par la vie, des masques de chevaliers et de sénateurs. Parfois, des pelotons de soldats ou de vigiles fendaient d’un pas cadencé les rassemblements trop tumultueux.
La langue grecque résonnait de toutes parts, — aussi fréquente que la latine.
Vinicius, qui n’avait pas revu la Ville depuis longtemps, regardait avec curiosité ce Forum Romanum qui dominait le flot des peuples et que ce flot submergeait: « Le Nid des quirites — sans quirites, » dit Pétrone, qui avait deviné la pensée de son compagnon. En effet, l’élément romain disparaissait presque dans cette cohue.
Devant la librairie d’Aviranus, la litière s’arrêta. Pétrone descendit acheter un élégant manuscrit et le remit à Vinicius.
« C’est un cadeau que je te fais, dit-il.
— Merci, répondit Vinicius en regardant le titre. Le Salyricon? C’est nouveau? De qui ?
— De moi. Mais, personne n'en sait rien ; et toi, n'en parle à personne. »
La litière s’arrêta devant la maison d’Aulus. Un jeune et vigoureux janitor leur ouvrit la porte qui menait à l’ostium (second vestibule), tandis qu’une pie prisonnière les accueillait bruyamment d’un « Salve ».
En allant de l’ostium à l’atrium, Vinicius demanda :
« As-tu remarqué que le portier n'a pas de chaînes ?
— C’est une maison étrange, répondit à mi-voix Pétrone. Tu as sans doute entendu dire que Pomponia Græcina a été soupçonnée d’être une adepte de superstitions orientales qui reposent sur l’adoration d’un certain Chrestos.
— Plus tard je te raconterai ce que j’ai entendu et vu ici. »
Ils se trouvaient dans l’atrium. L’esclave préposé à sa garde envoya le nômenclator annoncer les hôtes; en même temps, des serviteurs leur présentèrent des sièges et leur mirent des tabourets sous les pieds.
Bientôt un esclave écarta la draperie qui séparait l’atrium du tablinum, et Aulus Plautius parut.
C'était un homme déjà sur le soir de la vie, mais robuste, et dont le visage énergique avait, bien que trop court peut-être, Quelque chose d’aquilin. A ce moment, sa figure exprimait de l’étonnement et même
de l’inquiétude, du fait de la présence insolite de l’ami, du compagnon, du confident de Néron.
Pétrone était trop homme du monde et trop fin pour ne pas s’en apercevoir ; aussi, après les premières salutations, expliquat-il sa présence avec toute sa verve et toute sa bonne grâce ; il venait remercier Plautius pour les soins que son neveu avait reçus dans cette maison, et la reconnaissance était le seul motif de sa visite, à laquelle, d’ailleurs, l’avaient enhardi leurs anciennes relations.
(( Tu es le bienvenu, dit Plautius, et, quant à la reconnaissance, c’est moi qui t’en dois, encore que tu n’en soupçonnes probablement pas la cause. »
En effet, Pétrone avait beau hausser ses yeux couleur de noisette, et chercher dans ses souvenirs, il ne devinait pas.
« J’aime, reprit Aulus, et j’apprécie beaucoup Vespasien, à qui tu as sauvé la vie le jour où il eut le malheur de s’endormir en écoutant les vers de César.
— Dis plutôt « le bonheur », répliqua Pétrone, car il ne les entendit pas ; mais je conviens que l’heureuse aventure risquait de finir mal. Barbe-d’Airain voulait absolument lui envoyer, par un centurion, le conseil amical de s’ouvrir les veines.
— Et toi, Pétrone, tu t’es moqué de César ?
— Point: je lui ai représenté que, si Orphée pouvait, par son chant, endormir les bêtes sauvages, c’était triomphe non moins grand d'avoir réussi à endormir Vespasien.»
Puis Pétrone changea de conversation: il s’appliqua à vanter la demeure de Plautius, le bon goût qui y régnait.
« C’est une vieille habitation, repartit Plautius, où je n’ai rien changé depuis que j’en ai hérité. »
La draperie qui séparait l’atrium du tablinum ayant été tirée, la maison était ouverte d'une extrémité à l’autre, et, à travers le tablinum, à travers le dernier péristyle et la salle .suivante, le regard pénétrait jusqu’au jardin qui apparaissait comme un tableau lumineux en un cadre sombre. Les rires joyeux d’un enfant s’envolaient de làbas jusqu’à l’atrium.
« Ah ! chef, dit Pétrone, permets-nous d’entendre de plus près ce rire franc, un rire aujourd'hui si rare.
— Volontiers, répondit Plautius en se levant : c’est mon petit Aulus et Lygie qui jouent à la balle. Mais j’imagine, Pétrone, que tes jours se passent, à cela, rire.
— La vie est risible, et je ris... répliqua
Pétrone, mais ici le rire a un autre son. »
Causant ainsi, ils traversèrent la maison dans toute sa longueur et arrivèrent au jardin.
Pétrone jeta un regard rapide sur Lygie ; le petit Aulus accourut dire bonjour à Vinicius qui, s’avançant, s’inclina devant la belle jeune fille, immobile, sa balle à la main, ses cheveux noirs en désordre léger, essoufflée un peu et le rose aux joues.
Mais au jardin, dans le triclinium ombragé de lierre, de vigne et de chèvrefeuille, était assise Pomponia Græcina ; ils allèrent la saluer. Pétrone la connaissait, pour l’avoir vue chez Antistia, fille de Rubellius Plaute, et aussi dans la maison des Sénèque et chez Pollion. Il ne pouvait se défendre d’un certain étonnement respectueux devant la mélancolie sereine de ce visage, et cette noblesse d’attitude, de gestes, de paroles.
Le petit Aulus, qui, lors du séjour de Vinicius, l’avait pris en amitié, l’invita à jouer à la balle. Derrière l’enfant, Lygie était entrée dans le triclinium. Sous le rideau de lierre, avec de petites lueurs miroitantes sur le visage, elle sembla à. Pétrone plus jolie qu’au premier coup d'œil, et réellement telle qu’une nymphe. Et, comme il ne lui avait pas encore adressé la parole, il se leva, s’inclina devant elle, et dit les paroles dont Ulysse salue Nausicaa:
]e suis à tes genoux... déesse ou mortelle ... Si tu es l’une des mortelles qui demeurent-
[sur la terre ,
Trois lois heureux ton -père et ta mère vé-
[nérée,
Trois fois heureux tes frères...
Pomponia elle-même fut sensible à l’ingénieuse courtoisie de ce mondain. Quant à Lygie, elle écoutait, confuse et rosissante, les yeux baissés. Mais bientôt un sourire espiègle palpita au coin de ses lèvres ; une hésitation fit vaciller gentiment les traits charmants de son visage ; et elle répondit par les paroles de Nausicaa, les citant tout d’une haleine et un peu comme une leçon apprise par cœur:
— Etranger , tu ne semblés pas un homme de basse naissance ou de peu d’esprit...
Puis elle s’enfuit, tel un oiseau qui s’effarouche.
C’était maintenant à Pétrone de s’étonner ; il ne s'attendait pas à entendre un vers d’Homère sortir de la bouche d’une jeune fille dont Vinicius lui avait appris l’origine barbare. Il regarda donc Pomponia d’un air
interrogateur, mais elle souriait en voyant l’orgueil que reflétait le visage de son mari.
Malgré ses préjugés de vieux Romain, qui l’obligeaient à fulminer contre la langue grecque et sa propagation, Aulus était heureux que cet homme si cultivé, ce littérateur, eût trouvé dans sa maison quelqu’un capable de lui répondre dans la langue même et par un vers d’PIomère.
:c Nous avons ici un pédagogue, un Grec dit-il, en se tournant vers Pétrone, qui fait travailler notre fils, et la fillette assiste à ses leçons. »
Pétrone regardait maintenant, à travers le treillis de lierre et de chèvrefeuille, le jardin et le trio qui s’y ébattait. Vinicius, en simple tunique, lançait la balle que s’efforçait d’empaumer, cambrée souplement, Lygie. La jeune fille avait, tout d’abord, semblé un peu frêle à Pétrone. Mais, vue ainsi dans la clarté du jardin, elle apparaissait l’image vivante de l’Aurore. Ah ! ce visage rose et diaphane, ces yeux d’azur profond, et la blancheur de ce front d’albâtre, et ces sombres cheveux aux reflets d’ambre et de bronze, — et tout ce corps souple, svelte, jeune d’une jeunesse de mai nouveau, de fleur fraîchement éclose !
Pétrone, assis près de Pomponia, se délectait au spectacle du soleil couchant, du jardin, et des formes humaines debout près du vivier.
Il fut étonné de ce calme; sur le visage de Pomponia, du vieil Aulus, de leur fils et de Lygie, il remarquait quelque chose qu’il n’avait pas l’habitude de voir sur les visages qui passaient dans ses nuits ; il sentit qu’une sérénité tendrement lumineuse, émanée de leur vie quotidienne, baignait les habitants de l’insula, et qu’il pouvait exister une beauté et un charme que lui, toujours en quête de charme et de beauté, n’avait jamais connus. Il ne put garder pour lui cette impression, et, se tournant vers Pomponia, il dit:
« Combien votre monde est différent de celui que gouverne notre Néron ! »
Elle leva son visage délicat vers la lueur crépusculaire et répondit avec simplicité:
« Ce n’est pas Néron qui gouverne le monde, c’est Dieu. »
Il y eut un silence. On entendit dans l’allée les pas du vieux chef, de Vinicius, de Lygie et du petit Aulus; mais, avant que le groupe fût là, Pétrone demanda en-
« Tu crois donc aux dieux, Pomponia?
— Je crois en j Dieu qui est Un, Juste et Tout-Puissant, repondit-elle. »
QUO VAD1S ?