‹ Quo vadis?Chapitre 23 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vinicius maintenant montrait beaucoup moins d’orgueil dans ses conversations avec Glaucos. Il lui venait souvent à la pensée que ce pauvre esclave médecin, et la vieille Myriam, et Crispus étaient des êtres humains, eux aussi. A la longue, il finit par aimer Ursus.

Plus se répétaient ces victoires de Vinicius sur lui-même, plus Lygie s’attachait à lui. Pourtant, soumettre sa violence à la discipline chrétienne, le jeune tribun le pouvait faire sans efforts excessifs ; incliner son esprit à sympathiser avec la doctrine même était autrément ardu. Il n’osait pas mettre en doute l’origine surnaturelle du Christ, ni sa résurrection,’ ni tous les autres miracles. Mais la nouvelle religion détruirait tout ordre, toute suprématie et ferait disparaître toutes les différences sociales.

Qu’adviendrait-il alors de la domination et de la puissance romaines?

- Lygie devinait ce qui se passait en lui. Elle voyait et ses efforts, et la répulsion de sa nature pour cette doctrine, et elle en était mortellement attristée. Mais le respect tacite qu’il montrait pour le Christ éveillait sa compassion, sa pitié et sa reconnaissance, et l’attirait vers le jeune homme.

Un jour, qu’assise près de lui, elle disait que, hors de la doctrine chrétienne, la vie

QU O VA DLS ?

n’existait point, lui, qui commençait à reprendre ses forces, se souleva sur son bras valide, puis brusquement posa sa' tête sui les genoux de la jeune fille .

<( La vie, c’est toi ! » dit-il.

Alors la respiration s’arrêta dans la poitrine de Lygie. De ses mains elle le prit aux tempes, s’efforça de le soulever, mais dans cet effort elle se pencha vers lui, au point que ses lèvres touchèrent les cheveux de Vinicius. Un moment ils luttèrent contre eux-mêmes et contre un amour qui les poussait l’un vers l’autre. Enfin Lygie se releva et s’enfuit.

Vinicius ne se doutait pas de quel prix il lui faudrait payer ce cher bonheur... Lygie avait compris qu’elle-même, à présent, avait besoin de secours.. Le lendemain, elle sortit de bonne heure du cubicule, appela Crispus au jardin, et sous la tonnelle recouverte de lierre et de liserons desséchés, lui ouvrit toute son âme et le pria de permettre qu’elle quittât la maison de Myriam : car elle n’avait plus confiance en elle-même et ne pouvait plus dans son sœur vaincre son amour pour Vinicius.

Crispus approuva le projet de départ, mais n’eut point un mot de pitié pour cet amour dans lequel il ne voyait que péché.

ce Va et demande à Dieu le pardon de tes fautçs, lui dit-il d’un air morne, sauvetoi, avant que l’esprit malin qui t’a ensorcelée, te conduise à une chute complète et avant que tu renies le Sauveur. Plût au Ciel que tu fusses morte!... »

Il s’arrêta brusquement, s’apercevant qu’ils n’étaient pas seuls.

A travers les liserons desséchés et le lierre viride, il vit deux hommes, dont l'un était l’apôtre Pierre. Il ne put tout d’abord reconnaître le second, dont la figure était en partie cachée par un manteau, et il crut un moment que c’était le Grec.

Aux éclats de voix de Crispus, ils étaient entrés sous le berceau et s’étaient assis sur un banc. Quand le compagnon de l’Apôtre laissa voir sa figure ascétique et son crâne dénudé, — dans cette tête aux paupières rouges et au nez courbe, mais inspirée, Crispus reconnut Paul de Tarse.

Lygie s’était jeté à genoux et cachait sa petite figure éplorée dans les plis du manteau de l’Apôtre, silencieuse.

Et Pierre dit :

« Paix à vos âmes ! »

Il posa sa main rid^e sur la tête de Lygie, puis, levant les yeux sur le vieux prêtre :

« Crispus, n’as-tu pas entendu dire que

notre Divin Maître, aux noces de Cana, avait béni l’amour de l’épouse et de l’époux ? Crispus, penses-tu que le Christ, qui permit à Maria de Magdala de se prosterner à ses pieds et qui pardonna à la pécheresse, détournerait sa face de cette enfant, pure comme un lis des champs? Toi, Lygie, tant que les yeux de celui que tu chéris ne s’ouvriront pas à la lumière de la vérité, évite-le, pour qu’il ne t’induise pas en péché, mais prie pour lui et sache que ton amour n’est pas coupable. »

Il posa ses deux mains sur les cheveux de Lygie et il lui donna sa bénédiction. Son visage rayonnait d’une bonté céleste.

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