‹ Quo vadis?Chapitre 24 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Vinicius rétabli complètement était ren* tré chez lui et vivait enfermé. Il ne voyait personne, que, de temps à autre, le médecin Glaucos. Ces visites lui étaient chères, car alors il pouvait causer de Lygie. Glaucos ne savait pas où elle avait trouvé refuge, mais il l’assurait que la sollicitude des anciens veillait sur elle.

Un jour, ému de la tristesse de Vinicius, il lui dit que l’apôtre Pierre avait blâmé Crispus d’avoir reproché à Lygie son amour terrestre. Le jeune patricien pâlit d'émotion. Souvent, il avait cru ne pas être indifférent à Lygie, mais il retombait toujours dans le doute et dans l’incertitude. Maintenant, pour la première fois, il entendait la confirmation de ses désirs et de ses espérances, de la bouche d’un étranger, et cet étranger était un chrétien !

Il lui semblait aussi que, si Lygie l’aimait, tous les obstacles se trouvaient par cela même écartés, car il était prêt à honorer le Christ.

Or, sur ces entrefaites, Chilon arriva à l’improviste.

Il se présenta, famélique et déguenillé ; mais comme les serviteurs avaient autrefois reçu l’ordre de le laisser entrer à toute heure du jour et de la nuit, ils n’osèrent l'arrêter au passage. Il pénétra directement dans l’atrium, et, se plaçant devant Vinicius, lui dit :

« Que les dieux te donnent l'immortalité et partagent avec toi l’empire du monde ! »

Au premier moment, Vinicius eut envie de le faire jeter à la porte. Mais le Grec savait peut-être quelque chose sur Lygie, et la curiosité l’emporta sur le dégoût,

QU O VAD/S ?

« Qu’es-tu venu chercher et qu’apportestu ?

— J'implore ton aide, Baal, et je t’apporte ma misère, mes larmes, mon amour, — et aussi des nouvelles que j’ai recueillies par affection pour toi. Je sais où demeure la divine Lygie, je te montrerai, seigneur, la ruelle et la maison...

— Où ?

— Chez Linus, le doyen des prêtres chrétiens. Elle y est en compagnie d’Ursus, qui va, comme jadis, chez un meunier, portant le même nom que ton intendant, Demas... oui, Demas, c’est bien cela!... Ursus travaille la nuit ; par conséquent, si on cerne la maison pendant la nuit, on ne l’y rencontrera pas... Linus est vieux... et, à part lui, il n’y a que deux vieilles femmes. O seigneur ! seigneur ! il dépend de toi seul que, cette nuit même, une reine magnanime soit ici. »

Le sang monta à la tête de Vinicius. La tentation ébranlait tout son être. Mais, alors il se rappela le jour où, avec Croton, il avait pénétré dans cet asile, il se rappela le poing d’Ursus levé sur sa tête et tout c'e qui s’en était suivi. Il la vit penchée audessus de son lit, vêtue comme une esclave, belle comme une divinité bienfaisante. Ses yeux se tournèrent malgré lui vers le labarum et vers cette petite croix qu’elle lui avait laissée en le quittant. Lui paiera-t-il donc tout cela d’un nouvel attentat ? Et il sentit soudain qu’il ne suffisait pas de l’avoir chez lui. Bénie soit cette demeure, n elle y entre volontairement, béni soit cet instant, bénie soit la vie ! Mais l’enlever de force ce serait tuer à jamais ce bonheur, et# en même temps détruire et rendre odieux tout ce qu’il y a de plus précieux et de plus cher dans l’existence.

Maintenant il était pénétré d’horreur à cette seule pensée. Il regarda Chilon qui, en l’examinant, avait glissé sa main sous ses loques et se grattait avec inquiétude. Il éprouva un indicible dégoût et l’envie de piétiner son ancien complice comme on piétine un serpent venimeux. Et comme il ne pouvait garder aucune mesure, il suivit l’impulsion de sa terrible nature romaine, et, se tournant vers Chilon :

« Je ne ferai pas ce que tu me conseilles, mais pour que tu ne t’en ailles pas sans avoir reçu la récompense méritée, je vais te faire donner trois cents coups de verges dans mon ergastule. »

Chilon avait blêmi. Les beaux traits de Vinicius étaient empreints d’une colère froide.

Le Grec se jeta à genoux et, plié, se mit à geindre d’une voix entrecoupée :

« Comment? roi de Perse!... Pourquoi?...

pyramide de grâce ! Colosse de miséricorde ! pourquoi?... Je suis vieux, affamé, misérable... Je t’ai servi... Est-ce ainsi que tu es reconnaissant envers moi ?

— Comme toi envers les chrétiens, repartit Vinicius. »

Et il appela l’intendant.

CÏtilon saisit convulsivement les genoux de Vinicius, et, la figure couverte d’une pâleur mortelle :

« Seigneur, seigneur... je suis vieux!

cinquante, pas trois cents... Cinquante, c’est assez!... Cent, pas trois oent!... Pitié! pitié ! »

Vinicius le repoussa et donna l’ordre. En un clin d’œil, deux Quades solides empoignèrent Chilon par le peu de cheveux qui lui restaient, lui enveloppèrent la tête de ses propres guenilles et le traînèrent dans l’ergastule. •

« Au nom du Christ ! s’écria Chilon de la porte du corridor. »

Vinicius resta seul. L’ordre qu’il venait de donner l’avait excité et ranimé. Il tâchait maintenant de réunir et coordonner ses idées éparses. Il éprouvait un soulagement, et la victoire qu’il avait remportée sur luimême le remplissait de courage. Il lui semblait qu’il avait fait un grand pas pour se rapprocher de Lygie et qu’il en serait récompensé d’une manière quelconque. Il se demanda pourtant si Lygie approuverait sa conduite envers Chilon. La doctrine qu’elle professait n’ordonnait-elle pas le pardon ? Les chrétiens avaient pardonné au misérable, et ils avaient de bien plus graves motifs de se venger. Alors seulement ce cri : « Au nom du Christ ! » retentit dans son âme. Il se souvint que c’était par un cri semblable que Chilon s’était tiré des mains du Lygien, et il résolut de lui faire grâce du restant de la peine.

Dans cette intention il allait faire appeler l’intendant, lorsque celui-ci se présenta de lui-même, disant :

« Seigneur, le vieillard a perdu connaissance, et peut-être est-il mort. Dois-je continuer à le faire fustiger.

— Qu’on le fasse revenir à lui et qu’on l’amène ici. »

Le chef de l’atrium disparut derrière la portière mais il devait être assez difficile de ranimer le Grec, et Vinicius commençait à s’impatienter lorsque les esclaves introduisirent Chilon et, sur un signe, se retirèrent.

Chilon était blanc comme un linge et le long de ses jambes des filets de sang coulaient jusque sur la mosaïque de l’atrium. Tombant à genoux :

ce Merci, seigneur! Tu es miséricordieux

et grand.

— Chien, dit Vinicius, sache que je t’ai pardonné à cause du Christ auquel je suis moi-même redevable de la vie.

— Seigneur! Je le servirai, Lui, et toi aussi.

— Ecoute. Tu viendras avec moi et tu me montreras la maison où demeure Lygie.

— Seigneur, j’ai réellement faim ; j’irai, seigneur, j’irai ! mais les forces me manquent. Fais-moi donner au moins les restes de l’écuelle de ton chien et j’irai!... »

Vinicius lui fit servir à manger et le gratifia d’une pièce d’or et d’un manteau. Mais Chilon, que les coups et la faim avaient affaibli, ne put marcher, même après ce repas, quoiqu’il redoutât que Vinicius ne prit sa faiblesse pour de la résistance.

« Que seulement le vin me réchauffe, répétait-il en claquant des dents, et aussitôt je pourrai marcher. J’irai même jusque dans la Grande Grèce. »

Quand il eut repris ses forces, ils sortirent. Le chemin était long. Linus demeurant, comme la plupart des chrétiens, au Transtévère, non loin de la maison de Myriam. Chilon montra enfin à Vinicius une petite habitation isolée, entourée d’un mur tout couvert de lierre.

« C’est là, seigneur.

— Bien, dit Vinicius; maintenant va-t’en, mais d’abord écoute ceci: oublie que tu m’as servi ; oublie où demeurent Myriam, Pierre et Glaucos ; oublie également cette maison et tous les chrétiens. Tu viendras chaque mois voir mon affranchi Demas qui te comptera deux pièces d’or. Mais si tu continues à espionner les chrétiens, je te ferai fouetter à mort ou bien je te livrerai au préfet de la ville. »

Chilon s’inclina et dit :

« J’oublierai. »

Mais lorsque Vinicius eut disparu au tournant de la ruelle, il s’écria, le poing tendu dans sa direction :

« Par Até et par toutes les Furies! je n’oublierai pas! »

Puis il perdit de nouveau connaissahce.

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