‹ Quo vadis?Chapitre 25 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Directement Vinicius se rendit à la maison habitée par Myriam.

Dans le logement, outre Myriam et son fils Nazaire, il trouva Pierre, Glaucos, Crispus, et aussi Paul de Tarse, récemment revenu de Fregella.

A la vue de Vinicius, l’étonnement se peignit sur toutes les figures.

((Je vous salue au nom du Christ que vous honorez.

— Que son. nom soit glorifié dans tous les siècles !

— J’ai connu vos vertus, et j’ai éprouvé votre bonté : c’est pourquoi je viens en ami.

— Et nous te recevrons comme un ami, répondit Pierre. Assieds-toi, seigneur, et partage notre repas ; tu es notre hôte.

— Je partagerai votre repas ; mais auparavant, écoutez-moi. Toi, Pierre, et toi, Paul de Tarse, je veux que vous ayez- une preuve de ma sincérité : je sais où est Lygie ; j’étais tout à l’heure devant la maison de Linus, tout près d’ici. J’ai sur elle les droits que m’a octroyés César, et je possède, dans mes différentes maisons, près de cinq cents esclaves ; je pourrais donc faire cerner son asile et m’emparer d’elle, et cependant je ne l’ai pas fait et je ne le ferai pas.

— Et pour cela la bénédiction du Seigneur s’étendra sur toi, et ton cœur sera purifié, dit Pierre.

— - Autrefois, avant d’avoir été parmi vous, je l’aurais sûrement enlevée, et l’aurais gardée de force ; mais vos vertus, votre doctrine, bien que je ne les professe pas, ont changé quelque chose en mon âme, et je n’ose plus avoir recours à la violence. Je m’adresse donc à vous, qui remplacez le père de Lygie, et je vous dis: « Donnezla-moi pour épouse, et je vous jure que non seulement je ne lui défendrai pas de confesser le Christ, mais que je me mettrai à étudier sa doctrine. »

11 parlait la tête haute, d’une voix décidée ; pourtant il était ému et ses jambes tremblaient, sous son manteau serré à la ceinture ; un silence avait accueilli ses paroles ; il reprit, comme pour prévenir une réponse défavorable :

((Je sais quels sont les obstacles, mais je l’aime comme la prunelle de mes yeux, et, quoique je ne sois pas encore chrétien, je ne suis pas votre ennemi ni celui du Christ. Un autre vous dirait peut-être : (( Baptisez-moi ! » Moi, je vous répète : « Eclairez-moi ! » De penser que Lygie est pure comme la neige des montagnes, je l’aime d’autant plus; et lorsque je songe que c’est grâce à votre doctrine qu’elle est ainsi, j’aime cette doctrine et la veux con-

QUO VAD/S f

naître ! On m’a dit que votre religion ne tient compte ni de la vie, ni des joies humaines, ni du bonheur, ni des lois, ni de la puissance romaine. En est-il vraiment ainsi ? Dites-moi, qu’apportez-vous ? Est-ce un péché que d’aimer ? que d'éprouver de la joie? que de vouloir le bonheur? Etes-vous les ennemis de la vie? Faut-il que je renonce à Lygie ? Quelle est votre vérité?

On m’a encore dit : la Grèce a enfanté la sagesse et le beau, Rome a enfanté la puissance, mais eux qu’apportent-ils? Alors, dites-le moi, qu'apportez-vous ? Si derrière votre porte, se trouve la lumière, ouvrezmoi ! »

Pierre dit :

« Mous apportons l’amour. »

Et Paul de Tarse ajouta :

<( Si même je parlais tous les langages des hommes et des anges, sans l’amour, je serais seulement comme l’airain sonnant. »

Le coeur du vieil Apôtre était ému par cette âme au supplice qui, tel un oiseau en cage, s’élançait vers le soleil ; il étendit les mains vers Vinicius :

« Frappez, et l’on vous ouvrira. La grâce du Seigneur est sur toi ; je te bénis donc, foi et ton âme et ton amour, au nom du Rédempteur 1 »

Vinicius, entendant ces paroles de bénédiction, s’élança vers Pierre, et ce descendant des Quirites, qui, récemment encore, ne voulait pas reconnaître un homme dans un étranger, saisit les mains du vieux Galiléen et les pressa contre ses lèvres avec reconnaissance.

Pierre se réjouit, comprenant que son filet de pêcheur venait d’amener une âme de plus, et les assistants s’écrièrent d’une seule voix :

<( Gloire au Seigneur dans les cieux ! »

Puis l’Apôtre envoya Myriam chercher Lygie, lui recommandant de ne pas dire qui se trouvait parmi eux.

La distance était courte. Bientôt les assistants virent, au milieu des myrtes du petit jardin, Myriam qui conduisait Lygie parla main.

Vinicius voulut courir au-devant d’elle, mais à la vue de cette figure tant aimée, le bonheur paralysa ses forces, et il resta immobile, le cœur battant à se rompre, cent fois plus ému que lorsqu’il avait entendu pour la première fois les flèches des Parthes siffler à ses oreilles.

Maintenant elle était là, rougissante, pâlissante, avec de l’étonnement et de l’effroi dans ses yeux qui questionnaient.

Elle ne vit que regards lumineux et pleins de bonté. L’Apôtre Pierre s’approcha d’elle et dit :

« Lygie, l’aimes-tu toujours ? »

Il y eut un. moment de silence. Ses lèvres tremblèrent comme celles d'un enfant qui va pleurer ' et qui, coupable, est obligé d'avouer sa faute.

« Réponds, » insista l’Apôtre.

Alors, d’une voix humble et craintive, elle murmura en tombant aux pieds de Pierre :

« Oui. » r'

Déjà Vinicius était à genoux à côté d’elle. Pierre posa ses mains sur leurs têtes en disant : « Airnez-vous en Notre-Seigneur et pour sa gloire, car il n’y a point de péché dans votre amour. »

Page 1