CHAPITRE IX
On savait à Rome que César, en passant, visiterait Ostie, et que, de là, par la voie Littorale, il se rendrait à Antium. Des ordres avaient été donnés quelques jours auparavant : aussi, dès le matin, près de la porte d’Ostie, la curiosité rassemblait une foule où la populace romaine se mêlait à des échantillons de toutes les nations de l’univers.
César avait coutume d’emporter en voyage tous les objets parmi lesquels il aimait vivre, et, à la moindre de ses haltes, il pouvait se faire installer un décor familier de statues et de mosaïques. Aussi, dans ses déplacements, était-il accompagné d’une armée entière de serviteurs, outre les bataillons de prétoriens, outre les augustans et leurs escortes.
Dès l'aube, les bergers de la Campanie
avaient amené cinq cents ânesses, pour que le lendemain, à son arrivée à Antium, Poppée prît dans leur lait son bain quotidien. La populace s’éjouissait à voir, dans la poussière tourbillonnante, se dodeliner le millier d’oreilles magistrales, à entendre le claquement des fouets et les cris sauvages des pâtres.
Après le passage des ânesses, une troupe de jeunes serviteurs s’égailla sur la route pour la balayer et la joncher de fleurs et d’aiguilles de pin. La matinée s’avançait, et la foule devenait plus dense.
Passèrent les cavaliers numides de la garde prétorienne; leur mufle noir se dorait aux reflets des casques, les pointes de leurs lances brillaient comme des flammèches... Et le défilé commença.
D’abord s’avançaient des véhicules que chargeaient des tentes rouges, violettes, blanches, des tapis d’Orient, des meubles, des ustensiles de cuisine, des cages avec les oiseaux dont les cervelles ou les langues devaient être servies sur la table impériale, des amphores de vin, des paniers de fruits. Mais les objets qui risquaient de se détériorer sur les chariots étaient portés à pied : il y avait une troupe de porteurs pour les statuettes en bronze corinthien, une autre pour les vases étrusques, une autre pour les vases grecs ; une autre pour les vases d’or, d’argent ou les vases fabriqués en verre d’Alexandrie. De petits détachements de prétoriens, fantassins ou cavaliers, séparaient les groupes des porteurs, et sur chaque groupe veillaient des gardiens armés de fouets à mèche de plomb ou de fer. Ce cortège d’esclaves portant avec sollicitude les précieux objets ressemblait à quelque solennelle procession religieuse, et l’analogie devint plus sensible encore lorsqu’on vit les instruments de musique : harpes, luths grecs, luths hébraïques ou égyptiens, lyres, phormynx, cithares, flûtes, buccins, cymbales.
Des lions et des tigres, qu’avaient domestiqués d’habiles dompteurs et qui servaient à Néron de bêtes de trait quand il voulait imiter Dionysos, se parquaient sur les chars suivants. Des Hindous et des Arabes les tenaient par des laisses d’acier qui disparaissaient sous les fleurs ; et les fauves, de leurs languides yeux glauques, regardaient ; parfois, soulevant leurs têtes colossales, ils humaient le relent du peuple.
Encore des voitures impériales, des litières, un détachement de prétoriens composé uniquement de volontaires d'Italie, un gros
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d’esclaves élégants et de jeunes garçon?, et bientôt César.
L’Apôtre Pierre, qui voulait voir Néron, était dans la foule, avec Lygie au visage masqué d’un voile épais et Ursus dont la force offrait à la jeune fille une protection sûre. Le Lygien prit un bloc destiné à la construction du sanctuaire de Cérès et l’apporta à l’Apôtre qui monta dessus, afin de mieux voir le défilé.
La foule murmura d'abord contre Ursus qui écartait ses vagues, comme un navire ; mais quand, à lui seul, il eut soulevé le bloc que quatre des plus forts parmi ces hommes n’auraient pu remuer, on l’applaudit.
Et ce fut, sur un char découvert que traînaient six étalons d’Idumée et sans personne qu’à ses pieds deux nains monstrueux, César.
Il était vêtu d’une tunique blanche, et d’une toge améthyste qui bleutait son visage. Depuis son départ de Naples, il avait sensiblement engraissé. Un double menton lui amplifiait le masque, de sorte que ses lèvres, déjà trop voisines du nez, semblaient maintenant s’ouvrir sous les narines mêmes. Son cou énorme était pris dans un foulard qu’à chaque instant il rajustait d’une main pote, dont le poil roux formait sur les poignets comme une tavelure sanglante ; il ne faisait pas épiler ses mains, parce qu’on lui avait dit que cela pouvait avoir pour conséquence un tremblement des doigts qui l’eût empêché de jouer du luth. Une vanité incommensurable empreignait son visage, avec de la fatigue et de l’ennui. L’ensemble de sa personne était à la fois effrayant et grotesque.
On criait : « Salut, divin ! Salut, victorieux ! Salut incomparable ! fils d’Apollon ! Apollon, salut ! » Lui, souriait. Mais parfois, des gens, qui ne savaient pas leur plaisanterie prophétique, rompaient l’unanimité de l’acclamation par un : « Barbe d’Airain!... Barbe d’Airain ! Où emportes-tu ta barbe flamboyante ? Crains-tu qu’elle n’incendie Rome ? »
César ne s’irritait pas trop de ces apostrophes, car il ne portait plus sa barbe, l’ayant offerte à Jupiter Capitolin. Mais d’autres individus, embusqués derrière des tas de pierres et derrière les assises du temple, hurlaient : « Matricide ! Oreste !
Alcméon ! » ; d’autres encore « Où est Octavie ? Rends ton manteau de pourpre ! » L’oreille affinée de Néron percevait aussi ces insultes, et alors il approchait de l’œil sou émeraude polie, comme pour chercher
et noter les insulteurs. Ainsi vit-il l’Apôtre debout sur le bloc de pierre.
Les regards de ces hommes se croisèrent. En cette minute obscure étaient face à face les deux maîtres de l’univers, l’un qui allait s’effacer comme un rêve sanglant, l’autre, ce vieillard vêtu de laine rude, qui prendrait possession du monde entier et de cette ville, pour les siècles des siècles.
César avait passé. Immédiatement derrière lui parurent huit Africains portant une litière magnifique, où était assise cette Poppée détestée du peuple, vêtue, comme Néron, d’améthyste, fardée, pensive et immobile. La suivaient toute une cour de serviteurs des deux sexes, ainsi qu’une file de chars qui transportaient ses costumes et ses ustensiles de beauté.
Le soleil avait depuis longtemps quitté le zénith, quand commença le défilé des intimes de César ; les augustans, cortège déroulé en serpent chatoyant. La foule souriait avec bienveillance au passage de Pétrone en litière; Tigellin, de temps en temps, se levait sur son char et tendait le cou pour voir si César d’un signe ne l’appellerait. La multitude saluait. Il ne manquait pas, parmi la foule, de misérables au ventre creux ; pourtant, ce spectacle ne faisait pas qu’attiser leur convoitise : il leur donnait aussi l’orgueilleux sentiment de la force et de l'invulnérabilité romaines que révérait l’univers.
Vinicius était de la fin du cortège. A la vue de l’Apôtre et de Lygie qu’il n’espérait pas rencontrer, il sauta de son char :
« Tu es venue? Je ne sais comment te remercier, ô Lygie ? Dieu ne pouvait m’envoyer meilleur présage. Sois bénie. Je te fais mes adieux, mais pour peu de temps. Sur ma route, je vais poster des relais de chevaux parthes et je passerai auprès de toi chaque jour de liberté, jusqu’à ce que j’obtienne licence de revenir. Au revoir !
— Au revoir, Marcus, répondit Lygie.
Que le Christ te conduise et qu’il ouvre ton âme aux paroles de l’Apôtre Paul !
— Mon trésor, qu’il soit fait comme tu dis I Paul préfère marcher parmi mes hommes ; mais il est avec moi, et il sera mon maître et mon compagnon. Lève ce voile, toi, ma seule joie, afin que je te contemple encore avant mon départ. Pourquoi t’es-tu ainsi cachée ? »
Elle souleva son voile, et, montrant son visage rayonnant et l’éclat de ses yeux admirables, elle demanda :
« C'est mal ? »
Son sourire avait un peu de l’espièglerie d’une fillette. Vinicius la regarda avec ravissement et répondit :
a C’est mal pour mes yeux qui voudraient ne voir que toi jusqu’à la mort. » Et, à la stupéfaction de la populace, l’illustre augustan posa ses lèvres sur les mains de l’humble jeune fille.
« Adieu... »
Il partit rapidement, car l’escorte impériale avait pris de l’avance. L’Apôtre Pierre le bénit d’un signe de croix imperceptible.