CHAPITRE X
Ursus puisait de l’eau à la citerne et tout en tirant les doubles amphores attachées à la corde, il chantait à mi-voix un chant lygien. Ses yeux rayonnants de joie contemplaient les silhouettes de Lygie et de Vinicius parmi les cyprès du jardin de Linus. Une clarté d’or et de lis envahissait le ciel peu à peu. Dans le calme du soir, ils causaient, se tenant par la main.
« Ne peut-il rien t’arriver de fâcheux, Marcus, pour avoir quitté Antium à l’insu de César? demanda Lygie.
— Rie î, mon amour, répondit Vinicius.
César a annoncé qil’il resterait enfermé pour deux jours avec Terpnos afin de composer de nouveaux chants. D’ailleurs, que m’importe César, lorsque je suis près de toi et que je te regarde, mon adorée, mon trésor?
— Je savais que tu viendrais. Deux fois Ursus, à ma prière, a couru aux Carines demander de tes nouvelles. Linus s’est moqué de moi, et Ursus aussi. »
En effet, il était visible qu’elle l’attendait, car, au lieu du vêtement sombre qu’elle portait d’ordinaire, elle avait mis une robe blanche d’étoffe délicate, d’où ses épaules et sa tête émergeaient, ainsi que des primevères de la neige. Quelques anémones roses ornaient ses cheveux.
Vinicius pressa de ses lèvres la main de sa bien-aimée ; ils s’assirent sur un banc de pierre au milieu de l’aubépine en fleurs.
« Quel calme, et que le monde est beau ! dit à voix basse Vinicius. Je me sens heureux comme je ne l’ai été de ma vie. Dismoi, Lygie, d’où cela vient-il ? »
Elle appuya son gracieux visage sur l’épaule du jeune homme:
« Mon Marcus bien-aimé. »
Elle ne put en dire davantage. La joie, la reconnaissance et la certitude que maintenant elle avait le droit de l’aimer avaient
QUO VAD1S ?
rempli ses yeux de larmes. Vinicius la serra contre lui.
Elle dit à voix basse:
<( Je t’aime, Marcus. »
Ils restèrent de nouveau silencieux. Le jardin commençait à s'argenter des rayons de la lune naissante. Enfin Vinicius parla:
« Je sais... A peine étais-je entré, à peine avais-je baisé tes mains chéries, que je lus dans tes yeux cette question: « Es-tu pénétré de la doctrine divine que je confesse, es-tu baptisé? » Non, je ne suis pas encore baptisé, mais voici pourquoi, ô ma fleur: c’est que Paul m’a dit: « Je t’ai convaincu que Dieu était venu sur terre et s’était laissé ciucifier pour le salut du genre humain, mais il appartient à Pierre de te purifier à la source de grâce, car le premier il t’a béni. » Et puis, je veux que toi, mon trésor, tu assistes à mon baptême, et que Pomponia Ene serve de mère. C’est pourquoi je ne suis pas encore baptisé, quoique je croie en notre Sauveur et en sa douce doctrine. »
Lygie avait plongé dans les siens ses yeux bleus, semblables, sous les rayons de la lune, à des fleurs mystiques et, ainsi que des fleurs, humides de rosée.
Après un moment de silence :
«Tu seras l’âme de mon âme et tu seras mon bien le plus précieux, dit Vinicius, d’une voix étouffée et tremblante. Nos cœurs battront à l’unisspn. Dis un mot et ncus quitterons Rome pour nous établir au loin. »
Et elle, la tête appuyée contre l’épaule du fiancé, répondit:
(( Bien., Marcus. Tu m’as parlé de la Sicile. C’est en Sicile que les Aulus veulent passer leur vieillesse. •
— Oui, mon aimée. Nos terres se touchent. C’est un rivage merveilleux, où le climat est encore plus doux et les nuits plus sereines qu’à Rome... Là-bas, la vie et le bonheur ne font qu’un. »
Tous deux restèrent silencieux, regardant l’avenir. Il la serrait contre lui de plus en plus. Dans le quartier, habité par une population pauvre de travailleurs, tout dormait déjà.
« Et je verrai Pomponia? reprit Lygie.
— Oui, ma bien-aimée. Nous les inviterons à venir dans notre villa, ou bien nous irons chez eux. Veux-tu que nous prenions avec nous l’Apôtre Pierre? Il est accablé par l’âge et les fatigues. Paul aussi viendra nous voir. Il convertira Aulus Plautius, et, comme des soldats, nous fonderons une colonie, — une colonie chrétienne.
— Je t’aime, » disait Lygie.
QTJO VADIS ?
II avait appuyé ses lèvres sur les mains de la jeune fille. Un moment ils n'entendirent que le battement de leur cœur. Nulle brise ; et les cyprès se taisaient, immobiles.
Tout d’un coup, ce silence fut rompu par un grondement profond et comme sortant de dessous terre. Lygie frissonna.
« Ce sont des lions qui rugissent dans les vivaria », dit Vinicius.
Ils prêtèrent l’oreille. Au premier grondement, un second répondait, un troisième, un dixième... Il y avait quelquefois en ville, plusieurs milliers de lions dans les geôles des différentes arènes, et souvent, la nuit, ils venaient appuyer aux barreaux des mufles mélancoliques. C’était leur nostalgie du désert et de la liberté qui se donnait cours en ce moment, et les voix, à se répliquer dans la nuit silencieuse, emplissaient de rugissements la Ville. Lygie écoutait ces voix, le cœur étreint par une terreur irraisonnée.
Vinicius l’entoura de ses bras:
« Ne crains rien, bien-aimée. Les jeux du cirque sont proches, c’est pourquoi tous les vivaria regorgent. »
Ils rentrèrent dans la petite maison de Linus, accompagnés par les rugissements de plus en plus formidables des bêtes.