‹ Quo vadis?Chapitre 30 sur 56 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A Antium, Pétrone remportait des victoires presque quotidiennes sur les augustans qui briguaient la faveur de César. L’influence de Tigellin était complètement tombée. A Rome, quand il fallait supprimer ceux qui semblaient dangereux, piller leurs biens, traiter les affaires politiques, machiner des exhibitions ou satisfaire les caprices monstrueux de César, Tigellin était l’homme indispensable. Mais, à Antium, César vivait de la vie des Hellènes. Du matin au soir, on récitait des vers et on dissertait sur leur facture, on s’occupait de musique, de théâtre, de tout ce qu’a inventé le génie grec pour embellir l'existence Dans de telles conditions, Pétrone, incomparablement' plus instruit que Tigellin et les autres augustans, spirituel, éloquent, fécond en pensées subtiles, devait prépondérer. César recherchait sa compagnie, s’inquiétait de son avis, lui demandait conseil et lui témoignait une amitié vive. Il semblait à tout l’entourage que son ascendant fût définitif.

Pétrone, avec sa négligence habituelle, paraissait n’attacher aucune importance à

sa situation, restait spirituel et sceptique; souvent il semblait aux gens qu’il se moquait d’eux, de lui-même, de César et de tout l’univers. Parfois il osait critiquer César en face, et lorsqu’on le jugeait déjà perdu, il assaisonnait tout à coup sa critique de telle manière qu’elle tournait à son avantage et raffermissait sa fortune...

César lisait à ses familiers un fragment de sa T ruïade. Quand il eut terminé et qu’eurent retenti leurs cris d’entnousiasme, Pétrone, interrogé du regard, dit:

« Bons à jeter au feu, ces vers... »

Les auditeurs restèrent pétrifiés.

Chacun sentit son cœur se serrer d’épouvante. Néron, en effet, n’avait jamais entendu un tel arrêt sortir d’aucune bouche. Tigellin rayonnait; Vinicius avait pâli, pensant que Pétrone, qui ne s’enivrait jamais, avait trop bu cette fois.

D’une voix mielleuse, où vibrait la rancune d’un amour-propre entamé:

« Et qu’y trouves-tu de mauvais ? » dit Néron.

Pétrone alors:

« Ne les crois pas, fit-il, désignant l’entourage. Ils n’y entendent rien. Tu me demandes ce qu’il y a de mauvais dans ces vers ? Si tu veux la vérité, voici : ils sont bons pour Virgile, bons pour Ovide, bons même pour Homère, non pour toi. Tu n’avais pas le droit de les écrire. Cet incendie que tu dépeins ne flambe pas assez, ton feu ne brûle pas intensément. N’écoute pas les flatteries de Lucain. Pour de tels vers, je lui reconnaîtrais du génie, non à toi, car tu es plus grand qu’eux. On a le droit d’exiger davantage de qui a tout reçu des dieux. Mais tu cèdes à la paresse. Tu fais ta sieste, après le prandium, quand tu devrais travailler sans relâche. A toi qui peux enfanter une œuvre devant quoi tout s’éclipse, je réponds donc en face : « Fais des vers meilleurs. »

Il parlait sans paraître attacher d’importance à ses paroles, raillant et gourmandant tout ensemble, mais les yeux de César étaient humides de joie.

« Les dieux m’ont donné quelque talent, mais ils m’ont donné davantage : un véritable connaisseur et un ami qui seul sait dire la vérité en face. »

A ces mots, César étendit sa main pelue de roux vers un candélabre d’or, fruit du pillage de Delphes, pour brûler ses vers.

Mais Pétrone les lui arracha avant q--e la flamme eut touché le papyrus.

« Non, non, dit-il, même indignes de toi

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ces vers appartiennent à l’humanité. Laisseles moi.

— Permets alors que je te les envoie dans un coffret de ma façon », répondit César en serrant Pétrone sur sa poitrine.

Et il ajouta:

« Oui, tu as raison. Ma Troie flambe d’un feu timoré. J’avais cru pourtant que si j’égalais Homère, ce serait suffisant. Mais tu m’as ouvert les yeux. Et sais-tu d’où vient ce que tu me reproches? Un sculpteur, lorsqu’il veut créer la statue d’un dieu, cherche et trouve un modèle, et moi je n’avais pas de modèle: je n’ai jamais vu de ville en feu. »

Il y eut un silence que rompit enfin Tigellin par ces mots:

« Je te l’ai déjà dit, César, — ordonne-le, et je brûle Antium. Ou bien si tu devais regretter ces villas et ces palais, j’incendierais les vaisseaux à Ostie ; ou bien encore, je ferai construire, sur les monts Albains, une ville en bois, à laquelle tu mettras le feu toi-même. Veux-tu? »

Néron jeta sur lui un regard lourd de mépris.

« Moi, contempler des baraques en bois qui flamberaient! Ta cervelle est racornie, Tigellin. Et je vois, en outre, que tu n’estimes guère mon talent et ma Troïade, puisque tu les juges indignes d’un plus grand sacrifice. »

Tigellin pâlit. Néron, comme s’il voulait changer de conversation, ajouta

« Voici l’été. Comme Rome doit empester q présent... Et pourtant ii faudra y rentrer pour les jeux estivaux. »

Brusquement Tigellin dit:

« César, Jorsque tu auras renvoyé les augustans, permets-moi de rester un moment seul avec toi. »

Une heure après, Vinicius revenait de la villa impériale avec Pétrone.

« Tu m’as causé un moment de terreur, dit-il. Je t’ai cru ivre et perdu sans espoir. N'oublie pas que tu joues avec la mort.

— C'est là mon arène, répondit négligemment Pétrone, et j’ai du plaisir à constater que je suis bon gladiateur. Mon influence a encore grandi, ce soir. Si j’y tenais absolument, je pourrais perdre Tigellin et prendre sa place comme préfet des prétoriens. Alors je tiendrais dans ma main Ahénobarbe lui-même. Mais ce serait trop de soucis, je préfère encore l’existence que je mène, — même avec les vers de César. »

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