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CHAPITRE III

Le lendemain soir, Pétrone s’étant fait porter au Palatin, avait eu avec Néron un entretien particulier, — et, le troisième jour, paraissait devant la maison de Plautius un centurion à la tête d’une quinzaine de prétoriens.

Par ce temps d’incertitude et de terreur, les envoyés de ce genre étaient souvent messagers de mort\ Quand le centurion eut frappé du heurtoir la porte d’Aulus et que le surveillant de l’atrium annonça que des soldats étaient là, l’épouvante envahit la maison. Toute la famille entoura le vieux chef, car tous étaient convaincus qu’il était particulièrement menacé. Pomponia, jetant les bras au cou de son mari, se pressa contre lui et ses lèvres bleuissantes marmonnaient de mystérieuses paroles ; Lygie, pâle comme un linge, lui baisait les mains ; le petit Aulus s'accrochait à sa toge. De toute la maison sortaient des essaims d’esclaves des deux sexes.

Aulus passa dans l’atrium, où l’attendait le centurion. C’était le vieux Caïus Hasta, jadis son subalterne dans les guerres de Bretagne.

» Salut, chef, dit l’envoyé. Je t’apporte de la part de César, un ordre et un salut ; voici les tablettes et le sceau qui prouvent que je viens en son nom.

— Je suis reconnaissant à César de son salut et j'exécuterai son ordre. Salut, Hasta, quel est ton message P

— Aulus Plautius, commença Hasta, César a appris que dans ta maison séjourne la fille du roi des Lygiens, par ce roi remise, aux Romains en garantie. Le divin Néron te remercie, ô chef, d’avoir donné l’hospitalité à cette jeune fille ; mais, ne voulant pas t’imposer cette charge plus longtemps, considérant en outre qu’en sa qualité d’otage la Lygienne doit être placée sous la protection de César même et du Sénat, il t’or- . donne de la remettre entre mes mains. »

Aulus était trop soldat et trop énergique pour proférer, à l’encontre d’un ordre, de vaines paroles de chagrin ou de récrimination. Il examina les tablettes, le sceau, puis, levant les yeux sur le vieux centurion, il dit, calme:

« Attends dans l’atrium, Hasta ; on va te remettre l’otage. »

Et il se rendit au fond de la maison, dans la salle où Pomponia Græcina, .Lyg'e et le petit Aulus s’étaient réfugiés.

« Personne n’est menacé de mort ni d’exil

dans les îles lointaines, dit-il ; pourtant l’envoyé de César est un messager de malheur. Il s’agit de toi, Lygie.

— De Lygie P s’écria Pomponia.

— Oui. »

Et, se tournant vers la jeune fille, il

parla:

« Lygie, tu as été élevée dans notre maison, et nous t'aimons, Pomponia et moi, comme notre fille. Mais c’est à César qu’appartient ta tutelle. Or, en ce moment, César te réclame.

— Aulus ! s’écria Pomponia, la mort vaudrait mieux pour elle. »

Lygie, blottie dans ses bras, répétait:

<( Ma mère ! ma mère ! » Le visage d’Aulus exprima de nouveau la colère et la douleur.

« Si j’étais seul au monde, dit-il d’une voix sombre, je ne la livrerais pas vivante, et mes proches pourraient porter aujourd’hui même des offrandes à Jupiter Libérateur... Je vais me rendre chez César, et je le supplierai de revenir sur sa décision. M’écoutera-t-il ? je ne sais. En attendant, adieu, Lygie, et sache bien que nous avons toujours béni le jour où tu t’es assise à notre foyer. Adieu, notre joie et la lumière de nos yeux ! »

Et vivement il retourna à l’atrium, pour ne pas se laisser étreindre par une émotion indigne d’un Romain et d’un chef.

Cependant Pomponia, ayant conduit Lygie au cubicule, lui disait des paroles qui résonnaient étrangement dans cette maison, où, toujours assidu au lararium, Aulus Plautius consacrait des offrandes aux dieux domestiques. « Le temps de l’épreuve est venu, disait Pomponia. Jadis Virginius perça la poitrine de sa propre fille, pour la délivrer d’Appius, et Lucrèce volontairement tarifa de sa vie son déshonneur. La maison de César est celle du déshonneur. Mais, si la loi, plus sainte, sous laquelle nous vivons toutes deux, interdit d’attenter à la vie, elle permet aussi et ordonne de se défendre de l'opprobre, fût-ce au prix de la vie. »

Là jeune fille se laissa glisser à genoux et, cachant sa figure dans le péplum de Pomponia, elle resta longtemps silencieuse; quand elle se releva, son visage était plus calme.

<( Je souffre de te quitter, ma mère, de quitter mon père et mon frère, mais je sais que la résisance ne servirait de rien et vous perdrait tous. Du moins, dans la maison de César, je n’oublierai jamais tes paroles. »

Puis, elle fit ses adieux au jeune Plau-

tius, au vieillard grec qui leur servait à tous deux de précepteur, à sa lingère qui l’avait jadis nourrie, et à tous les esclaves.

L'un d’eux, un grand Lygien aux massives épaules, qu’on appelait, à la maison, Ursus, et qui était venu au camp des Romains en même temps que Lygie et sa mère, tomba aux pieds de Pomponia, disant:

<( O domina, permets-moi de suivre ma maîtresse, pour la servir et veiller sur elle dans la maison de César. »

— Tu n’es pas notre serviteur, tu es celui de Lygie, répondit Pomponia Græcina ; mais te laissera-t-on franchir la porte de César?... Et par quel moyen parviendras-tu à veiller sur elle ?

— Je ne le sais pas; je sais seulement que le fer se brise entre mes mains comme du bois... »

Aulus Plautius, loin de s’opposer au désir d’Ursus, déclara que toute la suite de Lygie devait passer, avec elle, sous la protection de l’empereur.

Pomponia écrivit quelques mots pour recommander Lygie à la protection d’Acté, l’affranchie de Néron. Pomponia ne la rencontrait pas aux assemblées des adeptes, mais elle y avait entendu dire qu’Acté ne refusait jamais ses services aux chrétiens et lisait avidement les épîtres de Paul de Tarse.

Hasta se chargea de remettre lui-même la lettre à Acté, et les soldats, reconduits par les cris du petit Aulus, qui voulait défendre sa sœur, et menaçait le centurion de ses poings débiles, emmenèrent Lygie à la maison de César.

Le vieux chef se fit préparer une litière et, en attendant qu'elle fût prête, s’enferma avec Pomponia dans la pinacothèque:

« Ecoute-moi, Pomponia, dit-il. Je vais chez César, bien que je croie cette démarche vaine. S'il a exigé qu’on lui remit I.vgie, c’est parce que quelqu’un l'y a poussé: il est facile de deviner qui.

— Pétrone ?

— Lui-même. Et Pétrone ne nous l’a pas enlevée pour César, continua le vieux chef de sa voix sifflante, car il craindrait d’aliéner Poppée ; c’est donc pour lui-même, ou bien pour Vinicius... Aujourd'hui même je le saurai. »

Un instant après, la litière le portait vers

le Palatin.

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