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CHAPITRE XII

Néron jouait et chantait, en l’honneur de la reine de Cypre, un hymne dont les vers et la musique étaient de sa façon. Très en voix ce jour-là, il sentait que sa musique ravissait les auditeurs ; cette conviction ajoutait tant de force à son chant et berçait si agréablement son âme, qu’il sem • blait inspiré. A la fin, il pâlit d’une émotion sincère. Pour la première fois sans doute, il ne voulut pas écouter les louanges de ses auditeurs. Un moment il resta assis, les mains appuyées sur la cithare, la tête penchée, puis il se leva subitement et dit:

« Je suis fatigué et j’ai besoin d’air. Qu’on accorde la cithare. »

Et il s’enveloppa le cou d’un foulard de soie.

<( Venez avec moi, fit-il en se tournant vers Pétrone et Vinicius, assis dans un coin de la salle. Toi, Vinicius, donne-moi le bras, car les forces me manquent ; quant à Pétrone, il me parlera de musique.

Ils étaient maintenant sur la terrasse du .palais, dallée d’albâtre et saupoudrée de safran.

« Ici, on respire mieux, dit Néron. Mon âme est troublée et triste, quoique je sente qu’avec ce que je vous ai chanté à titre d’essai, je puis paraître en public et que ce sera un triomphe comme jamais Romain n’en a remporté.

— -Tu peux paraître ici, à Rome et en Açhaïe. Je t’ai admiré de tout mon cœur et de toute mon âme, divin, répondit Pétrone.

— Je le sais. Tu es trop paresseux pour te contraindre à la louange. Et tu es sincère, comme Tullius Sénécion ; mais tu t’y connais mieux que lui. »

Ils se turent, et, un moment, le silence de leur promenade ne fut troublé que par le bruisselis léger du safran sous leurs pas.

« Moi, vois-tu, dit enfin Néron, je suis en tout un artiste, et puisque la musique m’ouvre sur l’infini des perspectives indicibles, je dois aux dieux d’explorer cet infini. Or, pour être admis à fouler les régions olympiennes, ne faut-il pas que j’accomplisse quelque prodigieux acte propitiatoire? On m’accuse d’être fou. Non, je ne suis pas fou, je cherche... »

Il approcha ses lèvres de l’oreille de Pétrone et, tout bas, pour que Vinicius ne pût entendre:

« Aux portes du monde inconnu, j’ai voulu faire le sacrifice le plus grand que

pût faire un homme... Ma mère, ma femme... c’est pour cela qu’elles ont péri... Mais mon sacrifice n’était pas suffisant. Pour que s’entr’ouvrent les portes de l’empyrée, il faut un sacrifice plus solennel. Que s’accomplisse la volonté des oracles !

— Quel est ton projet?

— Tu verras, tu verras, et plus tôt que tu ne penses. En attendant, sache qu’il existe deux Nérons : celui que les hommes connaissent: l’autre, l’artiste, que seul tu connais, qui tue comme la Mort et parfois, comme Bacchus, délire, — mais parce qu’il a le dégoût de la bassesse et l’irrespect de ce qui mérite l’extermination. Oh ! comme la vie sera mesquine quand j’aurai disparu... Quel fardeau pour un homme, le pouvoir suprême et le génie !

— Je compatis de tout cœur à tes peines, César, et avec moi y compatissent et la terre et les mers, — sans compter Vinicius, qui a un culte pour toi au fond de son âme.

— Il m’a toujours été cher, lui aussi, dit Néron, quoi qu’il serve Mars et non les Muses.

— Il est surtout le serviteur d’Aphrodite », répliqua Pétrone.

Et subitement, il résolut d’arranger l’affaire de son neveu.

« Il est amoureux, autant que Troïlus le fut de Cressida, dit-il. Permets-lui, seigneur, de retourner à Rome ; sinon il s’étiolera ici, sous mes yeux. Sais-tu que l’otage lygienne que tu m'avais donnée a été retrouvée? Je ne t’en ai plus reparlé, parce que tu composais ton hymne, ce qui est plus important que tout. Vinicius s’est épris de sa vertu et désire épouser la belle. Elle est de lignée royale ; il ne déchoira donc pas. Mais, bien soldat, il soupire, languit, gémit, et attend l’autorisation de son empereur.

— L’empereur ne choisit pas les épouses de ses soldats. Qu’a-t-il besoin de mon autorisation ?

— Je te l’ai dit, seigneur, il t’a voué un

culte.

— Eh bien! je l’autorise! C’est une jolie fille, mais aux hanches trop étroites. »

Se tournant vers Vinicius:

« Tu l’aimes autant que Pétrone le dit?

— Oui, je l’aime, seigneur.

— Eh bien! je t’ordonne de partir dès demain pour Rome, de l’épouser, et de ne reparaître devant moi qu’avec l’anneau nuptial.

— Merci, seigneur: du fond de mon coeur et de mon âme, merci I

— Comme il est doux de faire des heureux ! dit César. Je voudrais n’avoir pas d'autre tâche.

— Accorde-nous encore une grâce, divin, dit Pétrone, et exprime ta volonté devant l’Augusta. Vinicius n’oserait épouser une femme contre qui l’Augusta aurait des griefs ; mais toi, seigneur, tu dissiperas d’un mot toute prévention, en déclarant que tu en as ordonné ainsi.

— Je ne saurais rien vous refuser, à toi, ni à Vinicius », dit César.

Sur quoi il rentra dans la villa, et ils le suivirent, le cœur joyeux de ce succès.

Dans l’atrium le jeune Nerva et Tullius Sénécion amusaient l’Augusta de leur bavardage.

Terpnos et Diodore accordaient les cithares. César en entrant s’était assis sur un siège incrusté d’écaille et, après avoir chuchoté quelques mots à l’oreille d’un jeune page grec, il attendait.

Le page rentra bientôt avec un coffret d’or. Néron y choisit un collier formé de grosses opales.

<( Voici des bijoux dignes de cette soirée, dit-il.

— Ils chatoient comme des messagers de l’aube », approuva Poppée, sûre que le collier lui était dévolu.

Un moment, César joua avec les pierres irisées.

« Vinicius, reprit-il, tu offriras ce collier de ma part à la princesse lygienne que je t'ordonne d’épouser. »

Le regard de Poppée, chargé de colère et de stupeur, allait de César à Vinicius ; enfin il se posa sur Pétrone. Mais celui-ci, penché nonchalamment, passait sa main sur le bois d’une harpe, comme s’il en étudiait attentivement la courbure.

Vinicius, ayant exprimé ses remerciements pour le collier, s’était approché de Pétrone:

« Comment te prouver ma reconnaissance de ce que tu as fait pour moi aujourd’hui?

— Que la fortune vous soit favorable !

Mais attends: voici que César reprend le phormynx. Suspends ta respiration, écoute et répands des pleurs. »

En effet, Néron s’était levé, le phormyax en main et les yeux au ciel. Dans la salle, les conversations avaient cessé; tous les auditeurs restaient immobiles, comme pétrifiés. Seuls Terpnos et Diodore, qui devaient accompagner César, tournaient la tête tantôt l’un vers l’autre, tantôt vers César, dans l’attente dés premières notes du chant.

Tout à coup, dans le vestibule, on enten-

QUO VAD/S ?

dit un vacarme, des cris; la portière se souleva, et parurent l’affranchi de l’empereur, Phaon, et derrière lui le consul Licinius. Néron fronça les sourcils.

<( Pardon, divin empereur, dit Phaon d’une voix haletante, Rome brûle. La plus grande partie de la ville est en flammes... » Tous les assistants s’étaient levés brusquement. Néron déposa le phormynx et s’écria :

« Dieux!... Je verrai donc une ville en feu, et je terminerai ma TroiacLe. »

Puis, se tournant vers le consul:

<( En partant immédiatement, arriverai-je assez tôt pour voir l'incendie?

— Seigneur, répondit le consul, pâle comme un linge, la ville n’est qu’un océan de flammes, la fumée étouffe les habitants qui tombent asphyxiés ou se précipitent dans le feu, frappés de folie. Rome est perdue, seigneur ! »

Il y eut un silence, que rompit l’exclamation de Vinicius:

« Malheur à moi, malheur ! »

Et le jeune homme, jetant sa toge, bondit hors du palais. »

Néron leva les bras au ciel et s’écria:

« Malheur à toi, sacro-sainte cité de Priam !... »

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