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CHAPITRE PREMIER

Vinicius eut à peine le temps de donner l’ordre à quelques esclaves de le suivre et, sautant à cheval, il se lança, au milieu des ténèbres, à travers les rues désertes d’Antium, dans la direction de Laurentum. Sa tête nue couchée sur l’encolure de la bête, il allait, vêtu simplement de sa tunique, sans regarder devant lui, sans prendre garde aux obstacles.

L'étalqn d’Idumée filait comme une flèche. Le bruit des sabots sur les dalles réveillait çà et là des chiens, qui accompagnaient de leur aboi la fantômale apparition, puB hurlaient à la lune. Les esclaves qui galopaient derrière Vinicius sur des chevaux beaucoup moins vite, avaient été distancés. Il traversa seul Laurentum endormie, tourna du côté d’Ardée, où, de même qu’à Aracie, à Bobilla, et à Ustrinum, il avait posté des relais.

Au delà d’Ardée, il lui sembla que le septentrion s’empreignait de rouge. C’était peut-être l’aube matinale, car la nuit touchait à son terme, — on était en juillet. Mais Vinicius ne put retenir un cri de désespoir et de rage, car il pensa que ce devait être la lueur de l’incendie. Il se souvenait des paroles de Licinius: « La ville n’est plus qu’un océan de flammes, » et un moment, il sentit que la folie le menaçait, car il avait perdu tout espoir de sauver Lygie, et même d’arriver aux portes avant que Rome fût en cendres. Ses pensées volaient devant lui, comme une nuée d’oiseaux noirs maléfiques. Il ne savait dans quel quartier de la ville l’incendie avait éclaté, mais il supposait que le Transtévère, avec ses maisons serrées, ses dépôts de bois et ses frêles baraques où l’on vendait des esclaves, avait dû être d’abord la proie des flammes.

Comme un éclair, la pensée d’Ursus et de sa force colossale passa par la tête de Vinicius, mais que pouvait un homme ou un titan contre la force dévastatrice du feu P Depuis des années, on racontait que, par centaines de milliers, les esclaves rêvaient des temps de Spartacus et n’attendaient qu’une occasion pour prendre les armes contre leurs oppresseurs et contre la Ville. Et voilà que cette occasion se présentait. Les lueurs de l’incendie éclairaient peut-être le massacre et la guerre civile.

Vinicius cingla plus violemment son cheval ; les blanches murailles d’Aricie, située à mi-chemin de Rome, brillaient devant lui sous les rayons de la lune.

La route après Aricie montait en pente raide, cachant entièrement l’horizon. Mais Vinicius savait qu’arrivé au sommet, derrière lequel se cachait Albanum, il verrait non seulement Bovilla et Ustrinum, où l’attendaient des chevaux, mais Rome aussi:

au delà d’Albanum commençait, des deux côtés de la voie Appienne, la plate Campanie.

« De là-haut, j’apercevrai les flammes, » se disait-il, et de nouveau il cinglait le cheval.

Cependant, la nuit avait cédé à l’aube, et sur toutes les hauteurs d’alentour jouaient des reflets roses et dorés, premières clartés du matin qu'on eût pu prendre aussi pour des lueurs d’incendie. Vinicius se hâta d’atteindre la crête... Alors il vit.

La vallée était couverte d’un seul nuage ; au sein de ce nuage rampant disparaissaient les villes, les aqueducs, les maisons, les arbres : plus rien qu’une nappe grise et immobile, à l’extrémité de laquelle la Ville, assise sur ses collines, brûlait.

Cependant l’incendie ne prenait pas la forme d’une colonne de feu, comme il arrive quand brûle isolément un édifice.

C’était plutôt une longue et large écharpe. Au-dessus, s’élevait un rempart de fumée, ici tout à fait noire, là teintée de rose ou de sang, tassée, gonflée, épaisse, et roulant sur elle-même. Et cette large lisière de feu et ce rempart de fumée fermaient l’horizon comme une ceinture de forêts. On n’apercevait plus les monts Sabins.

Albanum traversé, dont presque toute la population se tenait sur les toits et dans les arbres pour voir Rome, il reprit son sangfroid. Outre Ursus et Linus, l’apôtre Pierre veillait sur Lygie. Du moment que Pierre avait béni son amour et lui avait promis Lygie, celle-ci ne pouvait périr dans les flammes. Avant d’arriver à Ustrinum, il fut obligé de ralentir sa course à cause de l’encombrement de la route. A côté de gens à pied, portant leurs hardes sur le dos, il voyait des chevaux et des mulets chargés de bagages, des chariots, des litières. Dans cette cohue, il était difficile d’obtenir un

QUO VAD1S ?

renseignement. Ceux à qui s’adressait Vinicius ne lui répondaient rien, ou bien, levant sur lui des yeux fous de terreur, proféraient que la Ville allait périr et le monde avec elle. De Rome affluaient d’instant en instant de nouvelles masses d’hommes, de femmes et d’enfants, qui augmentaient la confusion et le tumulte.

Déjà des esclaves de toute nationalité et des gladiateurs commençaient à piller les maisons et à se battre contre les soldats qui prenaient la défense des habitants.

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