‹ Quo vadis?Chapitre 38 sur 56 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Pétrone rentra chez lui, tandis que Néron et Tigellin se rendaient à l’atrium de Poppée, où les attendaient les gens qu’avait déjà vus le préfet.

Il y avait là deux rabbins du Transtévère, vêtus de longues robes d’apparat et coiffés de la mitre, un jeune scribe qui lui servait de secrétaire, et Chilon. A la vue de César, les prêtres, pâlirent d’émoi et, levant les mains à la hauteur des épaules, se plongèrent le front dans les paumes.

o Vous accusez les chrétiens d’avoir brûlé Rome ? fit César.

— Nous, seigneur, ne les accusons que d’être les ennemis du genre humain, les ennemis de Rome et les tiens, et d’avoir depuis longtemps menacé du feu la Ville et le monde. Le reste te sera expliqué par cet homme dont les lèvres ne se saliront point d’un mensonge, car dans les veines de sa mère coulait le sang du peuple élu. »

Néron %e tourna vers Chilon.

« Qui es-tu ?

• — Ton fidèle, divin Osiris, et un pauvre stoïcien.

— Je déteste les stoïciens, dit Néron : je déteste Thraséas, je déteste Musonius et Cornutus. Leur langage et leur mépris de l’art me répugnent, ainsi que leur misèrç volontaire et leur malpropreté.

— Seigneur, je suis stoïcien, par nécessité. Couvre seulement mon stoïcisme, ô Rayonnant, couvre-le d’une couronne de roses et mets devant lui une amphore de vin, — et il chantera Anacréon, mon stoïcisme, à faire taire tous les épicuriens. »

Néron, qu’avait satisfait • le titre de « Rayonnant », eut un sourire :

« Tu me plais!

— Cet homme vaut son pesant d’or!

s’écria Tigellin.

— Ajoute, seigneur, ta générosité à mon propre poids, répliqua Chilon ; sinon le vent emportera la gratification.

— En effet ; tu ne pèses pas autant que Vitellius, émit César.

— Eheu ! Archer divin, mon esprit n’est point en plomb.

— Je vois que ta Loi ne te défend pas de m’appeler un dieu.

— Immortel ! ma Loi, c’est toi ; les chrétiens blasphèment cette loi et c’est pour cela que je les hais.

— Que sais-tu des chrétiens ?

— Le premier- chrétien dont me rapprocha ma mauvaise étoile était un médecin, à Naples, nommé Glaucos. Par lui j’appris peu à peu qu’ils adoraient un certain Chrestos, qui leur avait promis d’exterminer tous les hommes et d’anéantir toutes les villes de la terre, et de les laisser vivre, eux, à condition qu’ils l’aidassent dans l’oeuvre d’anéantissement. Chrestos a été crucifié, mais il leur a promis que le jour où Rome serait détruite, il reviendrait sur la terre et leur donnerait le royaume du monde.

— Maintenant le peuple comprendra pourquoi Rome fut brûlée, interrompit Tigellin.

— Bien des gens le comprennent déjà, seigneur, reprit Chilon : car je parcours les jardins et le Champ de Mars, et j’enseigne. Mais si vous daignez m’écouter jusqu’au bout, vous saurez quelles raisons j’ai de me venger. Glaucos le médecin ne me disait point, au commencement, que leur doctrine leur ordonnât la haine des hommes. Au contraire, il me répétait que Chrestos était une bonne divinité et qu’à la base de sa doctrine était l’amour. Mon sœur sensible ne put résister à de tels enseignements : j’aimai Glaucos et j’eus confiance en lui. Je partageais avec lui chaque croûton de pain, chaque pièce de monnaie. Et sais-tu, seigneur, comment je fus payé de retour? Entre Naples et Rome, il me donna un coup de couteau, et vendit ma femme, ma Bérénice, si jeune, si belle, à un marchand d’esclaves. Si Sophocle avait connu mon histoire... Mais que dis-je? Celui qui m’écoute est plus grand que Sophocle.

— Pauvre homme ! dit Poppée.

— Arrivé à Rome, je tentai de pénétrer auprès de leurs anciens, afin d’obtenir justice contre Glaucos. Je croyais qu’on le forcerait à me rendre ma femme. De la sorte, j’ai connu leur archiprêtre ; j’ai connu un certain Paul, qui fut en prison ici et qu’on relaxa ; j’ai connu le fils de Zébédée, et Linus, et Clitus, et maints encore. Je sais où ils habitaient avant l’mcendie ; je sais où ils s’assemblent; je puis désigner un souterrain de la colline VaticaDe et un cimetière derrière la porte Nomentane, où ils célèbrent leurs pratiques infâmes. Là

j’ai vu l’apôtre Pierre. J’y ai vu Glaucos égorger des enfants, afin que .''Apôtre arrosât de leur sang la tête des adeptes, et j’ai entendu Lygie, la fille adoptive de Pomponia Græcina, qui n’avait pu apporter du sang d’enfant, se vanter d’avoir du moins ensorcelé la petite Augusta, ta fille, divin Osiris, et la tienne, ô Isis !

— César, tu entends ! dit Poppée.

— Se peut-il? s’écria Néron.

— J’aurais pardonné mes propres injures, continua Chilon; mais, entendant cela, je voulus la poignarder. Malheureusement, j’en fus empêché par le noble Vinicius, qui l’aime.

— Vinicius ? Mais elle s’est enfuie plutôt que de...

— Elle s’est enfuie, mais il s’est mis à sa recherche, ne pouvant vivre sans elle. Pour un salaire misérable, je l’ai aidé dans ses recherches. Je l’ai servi fidèlement; en récompense, il m’a fait fouetter, sur le désir de Glaucos le médecin, bien que je sois vieux et que je fusse malade et affamé. Et j’ai juré par l’Hadès que je ne l’oublierais pas. Seigneur, venge sur eux tout le tort qu’ils m’ont fait et je te livrerai Pierre l’Apôtre, et Linus,- et Clitus, et Glaucos, et Crispus, leurs anciens, et Lygie, et Ursus. Je vous en. indiquerai par centaines, par milliers, je vous indiquerai leurs maisons de prières, leurs cimetières... Vos prisons seront insuffisantes à les contenir... Jusqu’ici, au cours de mes malheurs, j’ai cherché ma consolation dans la seule philosophie. Faites que je la trouve dans les faveurs qui vont descendre sur moi... Je suis vieux, je n’ai point encore connu la vie; faites que je puisse me reposer!

— Seigneur, implora Poppée, venge notre enfant !

— Hâtez-vous ! s’écria Chilon. Hâtezvous ! Sinon Vinicius aura le temps de la cacher. Je vous désignerai la maison où ils se sont installés après l’incendie. »

Tigellin jeta un regard à Néron.

<c Ne serait-il pas bon, divinité, qu’on e t finît, dans le même temps, avec l’oncle et le neveu ? »

Néron réfléchit.

« Non; pas maintenant. Jamais on ne voudrait croire que c'est Pétrone, Vinicius ou Pomponia Græcina qui ont incendié Rome. Leurs maisons étaient trop belles... Aujourd’hui il faut d’autres victimes. Leur tour viendra.

— Seigneur, "donne-moi des soldats pour ma sauvegarde, supplia Chilon.

— Tigellin s’en occupera.

QVO V ADI S ?

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