CHAPITRE VIII
En quittant César, Pétrone se fit porter à sa maison des Carines, laquelle, grâce au jardin qui entourait les murs de trois côtés, et au petit Forum Cécilien qui se trouvait devant, avait échappé à l’incendie.
Il examina sa propre situation. Perspicace, Pétrone comprenait que le péril n’était pas immédiat. Néron n’avait pas laissé échapper l’occasion de formuler quelques belles et hautes sentences sur l’amitié et sur le pardon, — de sorte qu’il avait peur l’instant les mains liées. Il lui faudrait chercher des prétextes et, avant qu’il en inventât, du temps passerait.
Dès lors, Pétrone ne pensa plus qu’à Vinicius, qu’il résolut de sauver. Vinicius dont l’insula avait flambé, demeurait chez son oncle et se trouvait par bonheur à la maison.
« Tu as été chez Lygie aujourd’hui P lui demanda dès l’abord Pétrone.
— Je viens de la quitter.
— Ecoute ce. que je vais te dire et metstoi immédiatement en campagne. Aujourd’hui chez César on a décidé d'imputer aux chrétiens l’incendie de Rome. Il y aura des persécutions et des tortures. La poursuite peut commencer à tout instant.
Prends Lygie et fuyez sur l’heure de l’autre côté des Alpes, ou en Afrique. Et hâte-toi, car le Palatin est plus près du Transtévère que ma maison. »
Vinicius était trop homme de guerre pour perdre son temps en questions superflues. Il avait écouté, les sourcils froncés, mais sans épouvante. Dans cette nature, la première sensation était le désir de la lutte.
« J’y vais, dit-il.
— Un mot encore : emporte une bourse pleine d’or, prends des armes et une poignée de tes chrétiens. En cas de besoin, reprends-la de vive force! »
Vinicius était déjà sur le seuil de l’atrium.
« Envoie-moi des nouvelles par un esclave », cria Pétrone.
Resté seul, il se mit à aller et venir dans
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l'atrium, le long des colonnes, réfléchissant à ce qui adviendrait.
Mais, pendant le repas, dans la salle entra l’esclave préposé à l’atrium.
« Maître, fit-il d’une voix où vibrait l'inquiétude, devant la porte il y a un centurion avec une compagnie de soldats, et il veut te parler, par ordre de César. »
Les chants se turent ainsi que le son des harpes. L’inquiétude s’empara des assistants. Seul Pétrone ne montra pas la moindre émotion et dit, comme un homme ennuyé par de continuelles invitations :
« On pourrait bien me laisser dîner en paix. Enfin qu’il entre ! »
L’esclave disparut derrière le rideau : un instant après l’on entendit un pas lourd et cadencé, et dans la salle entra le centurion Aper, que connaissait Pétrone, de fer armé et casqué de fer.
« Noble seigneur, annonça-t-il, voici une missive de César.
Pétrone tendit nonchalamment sa main blanche, prit les tablettes et, y ayant jeté un coup d’œil, les remit, très calme, à Eunice.
« César t’écrit, seigneur : « Viens si tu en as envie, » dit Eunice. Iras-tu ?
— Je suis d’excellente humeur, et je me sens en état d’écouter même ses vers, répliqua Pétrone. Donc j’irai, d’autant plus que Vinicius ne peut le faire. »
Ayant fini de dîner, il s’abandonna aux mains des coiffeurs et des plieuses de toges, et une heure après, beau comme un dieu, il se faisait porter au Palatin.
Les amis d’hier, bien qu’étonnés de le voir invité, se tinrent à l’écart, mais lui s’avança parmi eux, superbe et nonchalant, avec autant d’assurance que s’il eût été le dispensateur de la fortune. Quelques-uns furent inquiets, pour lui avoir trop tôt témoigné de la froideur.
Pourtant César, feignant de ne pas le voir et de causer avec animation, ne répondit pas à son salut.
A la fin de la soirée, au moment où Pétrone prenait congé, Néron lui demanda soudain, avec une joie mauvaise dans les yeux :
« Et Vinicius, pourquoi donc n'est-il pas venu ?
— Ton invitation, divin, ne l’a point trouvé à la maison, dit-il.
— Informe Vinicius que je serai content de le voir, répliqua Néron; et recommandelui, en mon nom, de ne point manquer les jeux, auxquels prendront part tous les chrétiens. »
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Pétrone fut inquiet de ces paroles, qui, pour lui, concernaient directement Lygie. Il monta dans sa litière, ordonnant qu’on allât à toute allure. Dans le lointain résonnaient des cfis que Pétrone ne comprit pas tout d’abord. Peu à peu ces cris grandirent, et éclatèrent en une sauvage clameur :
<( Aux lions, les chrétiens ! )>
Du fond des rues incendiées, accouraient de nouvelles bandes. De bouche en bouche se propagea la nouvelle que les poursuites avaient commencé avant midi, que l’on avait déjà capturé quantité de ces incendiaires. Et dans toute la Ville, les clameurs grondaient et roulaient, — et sur les collines, et dans les jardins, — de plus en plus acharnées.
« Aux lions, les chrétiens ! »
<( Le noble Vinicius est-il de retour? demanda Pétrone en rentrant chez lui.
— Il y a un instant qu’il est revenu, répondit l’esclave.
— Ainsi, il ne l’a pas délivrée », se mit Pétrone.
Jetant sa toge, il courut à l’atrium. Vinicius était assis sur un trépied, la tête dans ses mains et les coudes aux genoux. Au son des pas sur les dalles, il leva un visage où seuls les yeux vivaient.
« Tu es arrivé trop tard? questionna Pétrone.
— Oui, on l’a emmenée avant midi. »
Il y eut un silence.
« Tu l'as vue ?
— Oui.
— Où est-elle ?
— Dans la prison Mamertine. »
Pétrone frissonna et lança à Vinicius un
regard inquisiteur. L’autre comprit.
« Non! dit-il. On ne l’a pas enfermée dans le tullianum (i), ni même dans la prison proprement dite. Pour une forte somme, le gardien lui a cédé sa chambre. Ursus s’est couché en travers de la porte et veille sur elle.
— Pourquoi Ursus ne l’a-t-il pas défendue ?
— On avait envoyé cinquante prétoriens.
Du reste Linus ne le lui a point permis.
— Et Linus ?
— Linus agonise. On ne l’a pas emmené avec les autres.
— Que comptes-tu faire ?
— La sauver ou mourir avec elle. Moi aussi, je suis chrétien. »
(i) Partie souterraine de la prison, n’ayant qu’une seule ouverture, dans le haut. C’est là que mourut de faim Jugurtha (N', de l’ A. ) .
Vinicius semblait parler avec calme, mais dans sa voix vibrait une douleur si déchirante que le cœur de Pétrone se serra.
« Je te comprends, dit-il; mais comment prétends-tu la sauver?
— J’ai grandement payé les gardiens, d’abord, pour la préserver de leurs outrages, ensuite pour qu’ils ne s’opposent pas à sa fuite.
— A quand la fuite?
— Ils m’ont répondu qu’ils ne pouvaient me rendre Lygie immédiatement, ayant peur de la responsabilité. Mais quand les prisons regorgeront de monde, et que l’on aura perdu le compte des prisonniers, ils me la livreront. C’est un moyen extrême. Mais déjà tu nous auras sauvés tous deux. Tu es l’ami de César. Lui-même me l’a donnée. Va et sauve'-moi ! »
Sans répondre, Pétrone appela un esclave et se fit apporter deux manteaux sombres et deux glaives.
Un instant après, ils étaient dans la rue.
« Maintenant, écoute, dit Pétrone. Je suis en disgrâce. Ma vie elle-même ne tient qu’à un fil. Je ne puis donc rien auprès de César. Pis que cela: je suis persuadé qu'il agirait à l’encontre de mes prières. Autrement t’aurais-je conseillé de fuir avec Lygie ou de la délivrer de force. Tu comprends que si tu avais réussi à fuir, la colère de César se serait tournée contre moi. Aujourd’hui il ferait plutôt quelque chose pour toi que pour moi. Mais n’y compte pas, c’est inutile! Fais-la sortir de prison et fuyez ! Si cela ne réussit pas, il sera encore temps d’essayer d’autres moyens. »
Le Forum n’était pas très éloigné des Carines: ils étaient arrivés. La nuit commençait déjà à pâlir et l’enceinte du château se précisait, sortant de l’ombre. Soudain, Pétrone s’arrêtant:
« Les prétoriens!... Trop tard! »
La prison Mamertine était entourée d’un double cordon de troupes. Les premières lueurs du jour argentaient les casques et le fer des lances.
« Avançons », dit Vinicius.
Ils arrivèrent devant les rangs. Pétrone, dont la mémoire était excellente, et qui connaissait non seulement les officiers mais presque tous les soldats de la garde prétorienne, fit signe à un chef de cohorte:
« Qu’est-ce donc, Niger? On vous fait monter la garde autour de la prison?
— En effet, noble Pétrone. Le préfet avait peur que l’on tentât de délivrer les incendiaires.
— Avez-vous l'ordre de ne laisser entrer personne? questionna Vinicius.
— Non, seigneur. Leurs amis viendront les voir, et de la sorte nous prendrons encore des chrétiens au piège.
— Alors, laisse-moi entrer », dit Vinicius.
Au même instant, du sein des épaisses murailles et dans les souterrains s’élevèrent des voix qui chantaient. D’abord sourd, le chant s’affirmait peu à peu. Des voix d’hommes, de femmes et d’enfants faisaient chœur à l’unisson. Dans le calme de l'aube naissante, toute la prison s’était mise à chanter, comme une harpe. Ce n’étaient point des voix de tristesse et de désespoir: la joie y vibrait et le triomphe... Les soldats se regardèrent, stupides.
L’aurore teintait déjà de rose et d’or le ciel.