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CHAPITRE IX

Cependant les jours succédaient aux jours. Les amphithéâtres étaient prêts. On commençait à distribuer les billets d’entrée pour les jeux matutinaux.

Mais, cette fois, en raison de l’abondance inouïe des victimes, les jeux matutinaux devaient durer des jours, des semaines et des mois. Déjà on ne savait plus où enfermer les chrétiens. Dans les prisons trop remplies, la fièvre sévissait. Appréhendant que les maladies ne se répandissent par la Ville, on décida de se hâter.

Toutes ces nouvelles parvenaient à Vinicius, lui enlevant les dernières lueurs d’espoir. Sur ses traits la stupeur s’était pétrifiée; son visage avait noirci et ressemblait aux masques de cire qui ornent les lararia. Quand on iui adressait la parole, il se prenait la tête machinalement et contemplait son interlocuteur avec des yeux hébétés. Ses nuits, il les passait avec Ursus à la porte de la cellule de Lygie. De retour chez Pétrone, il marchait de long en large dans l’atrium jusqu’au matin. Les esclaves le trouvaient souvent à genoux, les mains tendues, ou bien affalé, le visage contre terre. Il implorait le Christ, car le Christ était son espoir ultime.

Il avait encore assez de lucidité pour comprendre que la prière de Pierre serait plus efficace que la sienne. Pierre lui avait promis Lygie, Pierre Pavait baptisée, Pierre faisait des miracles : que Pierre vînt à son aide et le secourut I

Il se rendit chez le carrier et apprit de cet homme que, dans les vignes de Cornélius Pudens, derrière la porte Salaria, allait se tenir une assemblée de chrétiens. Ils sortirent donc à la nuit tombante, dépassèrent les murs, et, après avoir traversé des ravins où poussaient les ajoncs, ils atteignirent l’enclos de Pudens.

Pierre était agenouillé sous une croix clouée à la muraille. Il priait. Vinicius aperçut de loin ses cheveux blancs et ses mains tendues. Il allait traverser les groupes, se jeter aux pieds de l’Apôtre et crier: « Au secours 1 » Mais la solennité de la prière, la défaillance aussi de ses forces firent qu’il ploya les genoux. Et il resta là, à l’entrée, gémissant: « Christ, aie pitié de moi ! »

Tous autour de lui, couvaient en leur âme le rêve que le Christ allait se manifester, qu’il écraserait le mal, qu’il précipiterait Néron dans l’abîme et régnerait sur l’Univers.

Vinicius se couvrit le visage de ses mains et s’affaissa.

Le silence l’entoura soudain, comme si la terreur , avait suspendu les appels dans toutes les gorges.

Pierre se redressa et, tourné vers l’assemblée :

« Mes frères, dit-il, élevez vos cœurs vers le Sauveur et offrez-lui vos larmes. >’>

Il leva la main, comme s'il donnait un ordre. Eux sentirent un sang nouveau dans leurs veines et un frisson dans leurs moelles. Car devant eux était non plus un vieillard décrépit, mais un homme formidable qui arrachait leurs âmes de la poussière et de l'épouvante pour les emporter au loin.

Il reprit:

« Semez dans les larmes, afin de récolter dans la joie. Pourquoi frémir devant la puissance du Mal ?

« Le Seigneur s’avance à l’assaut de cette ville de crime, d’oppression et de superbe et vous êtes sa légion ! Et de même qu’il a racheté les péchés du monde par son supplice et par son sang, il veut, Lui, que vous rachetiez par votre supplice et par votre sang ce nid d’iniquité. 'Et par ma bouche, il vous l’annonce ! »

L’Apôtre étendit les bras, leva les yeux au ciel et demeura immobile. Sa face rayonna. En extase, il regardait. Puis il dit:

« Je vous bénis, mes fils, pour les supplices, pour la mort et pour l’éternité ! »

Mais ils l’entourèrent, suppliants:

« Nous sommes prêts, Maître; mais toi,

sauve ta tête sacrée, car tu es le vicaire du Seigneur ! »

Et ils se cramponnaient à ses vêtements, tandis que lui leur imposait les mains, et les bénissait un à un, comme le père bénit ses enfants pour un lointain voyage.

L’ Apôtre fut emmené par Nereus, serviteur de Pudens, qui le conduisit à travers la vigne, par un- sentier secret, vers sa demeure. Dans la clarté nocturne, Vinicius les suivait, et, quand ils eurent atteint la hutte de Nereus, il se jeta aux pieds de l’Apôtre.

Le reconnaissant, Pierre l’interrogea:

<(Que demandes-tu, mon fils ? »

Mais Vinicius, après ce qu’il avait entendu à l’assemblée, n’osait plus rien demander. Il embrassa les pieds de l’Apôtre, y appuya le iront en sanglotant et implora la pitié par son silence.

« Je sais. On a emmené la vierge que tu chéris. Prie pour elle.

— Seigneur, gémit Vinicius, serrant plus fort les pieds de l’Apôtre, seigneur, je ne suis qu’un chétif vermisseau. Mais toi, tu as connu le Christ: implore-le, toi, pour elle. »

Pierre s’émut de cette souffrance.

A la lueur des^éclairs qui traversaient le ciel de temps à autre, Vinicius contemplait les lèvres de Pierre, attentif à la sentence de vie ou de mort. Dans le silence, des cailles carcaillaient leurs appels par la vigne et l’on entendait gronder le bruit sourd des moulins de la voie Salaria.

(( Vinicius, dit l’Apôtre, as-tu la foi P

— Seigneur, serais-je venu ici 1

— Alors, aie foi jusqu’au bout, car la foi déplace les montagnes. Et si même tu voyais cette fillette sous le glaive du bourreau ou dans la guéule du lion, aie foi encore, car le Christ peut la sauver. Aie foi et implore-le, et je vais l’implorer avec toi ! »

Puis, levant son visage vers le ciel et d’une voix haute:

« Christ de miséricorde, jette un regard sur ce cœur douloureux et eonsole-lel Christ de miséricorde, toi qui priais ton père de détourner de toi le calice d’amertume, détourne-le des lèvres de ton serviteur ! Amen I »

Et Vinicius, les mains vers les étoiles, gémissait :

(( Christ ! je suis tien ; prends-moi à sa place ! »

A l’orient, le ciel commençait à pâlir.

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